LAMOUR SOUFFLE OU IL VEUT I4I
GEORGES
A mon rêve d'amant J'aurais voulu pouvoir construire un nid charmant. Ce luxe est sans esprit, ces tentures sont bêtes ; Pourquoi les tapissiers ne sont-ils pas poètes? Mon Dieu ! que ces rideaux font de stupides plis ! Il aurait fallu là des pétales de lis. Et non ce lourd damas à vingt-cinq francs le mètre. A la place indiquée, a-t-on eu soin de mettre Le piano d'Ërard et les partitions?
Oui.
GEORGES
Les livres sont-ils rangés sur les raj'ons?
Tout est prêt.
GEORGES
Bien. Allez dire à Mademoiselle Que j'attends au salon qu'il fasse jour chez elle.
SCÈn.E II GEORGES, PAUL.
PAUL
Personne ! — Un vrai palais des contes de Perrault,
Et je vais, d'un baiser, éveiller en sursaut. Dans la tour où l'enchaîne un sommeil léthargique, La Belle au bois dormant de ce logis magique. Diable I quelqu'un 1
GEORGES
Un homme I .i cette heure, en ce liei Que faites-vous ici, monsieur? Parlez, mordieu I
Oui, mais n'étranglez pas l'orateur dès l'exorde. Tiens I Georges !
GEORGES
Paul I avec une échelle de corde.
En paletot couleur de muraille ! — Chez qui, Par cette ascension de madame Saqui, Croyais-tu pénétrer ? — Toujours trop prompt à naître. Gageons que ton amour s'est trompé de fenêtre.
PAUL
Tu sauras tout. — Ta main !
GEORGES
Mes bras te sont ouverts.
Cher
GEORGES
D'où viens-tu?
PAUL
Je viens... de l'univers.
l'amour souffle ou il veut 143
Comme Ulysse, j'ai vu les villes et les hommes, J'ai perdu des cheveux et j'ai gagné des sommes.
GEORGES
Depuis six ans ton front s'est un peu déplumé.
PAUL
Pour avoir trop souffert, pour avoir trop aimé ! Les neveux ont toujours un oncle qui les mate Le mien m'a revêtu d'un frac de diplomate; J'étais né pour porter l'habit bleu de Werther.
GEORGES
Ce costume, en eifet, t'eût donné fort grand air, Avec la botte à cœur et surtout la culotte ; J'aurais voulu te voir auprès d'une Lolotte Te disant : « O Klosptock I »
PAUL
Tu ris, mauvais sujet 1 Mais l'unique bonheur auquel mon cœur songeait Était un pur amour, à la mode allemande. Pour une vierge blonde, aux doux yeux en amande, Parlant de clair de lune et de vergiss-mein-nicht. Mon rêve, je le vis, un soir, chez Metternich, Qui valsait, à deux temps, avec un feld-zeugmestre, Berçant sa nonchalance au rythme de l'orchestre. Au second tour, ses yeux dans les miens avaient lu, Et notre mariage allait être conclu.
Quand mon gouvernement, dans sa faveur maussade. Pour me faire avancer, me changea d'ambassade : Il fallut quitter Vienne et me rendre à Madrid. J'durais été constant, mais l'amour s'amoindrit Quand l'objet adoré demeure à huit cents lieues; A la fin j'oubliai les petites fleurs bleues
Et la valse et Schubert, — liéros de Florian,
Némorin obligé de vivre en don Juan.
Je faussai ma parole ; hélas ! ces Madrilènes
Savent si bien poser, au bord de leurs grands peignes,
La mantille de blonde ! Elles ont de tels yeux
Q.ue le noir de l'enfer y vaut l'azur des cieux!
Casilda n'était pas jaune comme une orange.
Mais elle était charmante et d'une grâce étrange.
J'envoyai des bouquets et j'offris des bonbons;
Je fis, en espagnol, des vers qu'on trouva bons.
Un beau soir, je risquai mon aveu. — D'un air tendre,
Sans me répondre rien, elle daigna me tendre
L'œillet rouge piqué dans ses cheveux de jais ;
Et je formais déjà mille riants projets.
Quand la fortune infâme, et qui de moi se joue.
Fit sur mon pauvre cœur encor passer sa roue.
Une seconde fois, ce bonheur désastreux,
Qiii me poursuit partout, m'empêcha d'être heureux !
J'avais fait un rapport, plein de phrases banales.
Sur quelques questions internationales ;
Le ministre, charmé, me nomma, le bourreau !
Plénipotentiaire à Rio-Janeiro.
Je refusai, disant ma poitrine affectée.
Mais ma démission ne fut pas acceptée;
Mon oncle prétendit que cela n'était rien,
Et ne me cacha pas qu'il laisserait son bien
A des sociétés pour le rachat des nègres
Ou pour l'engraissement des danseuses trop maigres.
Si je ne m'empressais, par le premier steamer.
D'aller représenter mon monarque outre-mer.
Ce sont là des chagrins qui font chauve avant l'âge.
GEORGES
Officiellement forcé d'être volage.
l'amour souffle ou il veut 145
Pauvre Paul, je te plains; mais je voudrais savoir Ce qui m'a procuré le plaisir de te voir, Avec eiTraction, bris de vitre, escalade, Menus détails qui font, en panier à salade. De Mazas au palais se promener les gens Quand ils ont par hasard été vus des sergents.
Je t'expliquerai tout. — Martyr diplomatique.
Pour ce poste malsain et trop transatlantique
Je partis, et mes pleurs tombaient au gouffre amer,
Du bord où me penchait un affreux mal de mer.
Casilda I vainement j'évoquai ta pensée;
Mon amour se noya pendant la traversée.
A ses serments encor mon faible cœur manqua,
Et bientôt je devins épris d'une Ourika,
— La Vénus de Milo copiée en ébène, —
Un astre aux rayons noirs !
Je remarque avec peine, Paul, que ton idéal, blond primitivement. En courant les chemins s'est hàlé diablement : A l'Allemande rose, à l'Espagnole brune. Succède une Africaine au teint couleur de prune!
C'est le gouvernement qu'il en faut accuser.
Ce nœud, un coup du sort vint encor le briser.
Une lettre me vint, de cent timbres salie.
Qui m'annonçait la mort d'un oncle... d'Australie
Une variété d'oncle à succession.
Imaginée exprès pour ma damnation.
Je reconnus bien là mon guignon ordinaire ;