‹ Poésies (volume 2)Chapitre 58 sur 102 · L AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT I5I · texte numérisé non relu

L AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT I5I

Haut.

Oui, milord. Mais ce nom, qui vous l'a tait connaître?

PAUL , à pari.

Sur le jardin de George aurait-il sa fenêtre?

LORD DU RLE Y.

Un pur hasard. — J'étais, en simple désœuvré,

Pour y voir les tableaux, dans une église entré,

A cette heure où toujours la solitude y règne;

Une jeune personne, à côté de sa duègne.

S'était agenouillée et priait au saint lieu.

— Où je venais pour l'art, elle venait pour Dieu. —

Son beau front, ses cheveux en bandeaux sur ses tempes

La faisaient ressembler aux vierges des estampes

Dont elle avait la douce et tranquille fierté ;

Vrai type italien à Paris transporté.

Sans qu'elle m'aperçût, car la nef était sombre,

Elle sous un rayon, et moi voilé par l'ombre,

Je contemplai longtemps son front pur, que le jour,

En le dorant, semblait désigner à l'ainour.

Tout en la regardant, mon âme sentait fondre

Cet ennui froid et noir comme un brouillard de Londre,

Et que j'ai d'Angleterre en France rapporté.

Mon cœur, d'entre les morts, était ressuscité I

Son oraison finie, elle ajusta sa mante

Et sortit à pas lents, sérieuse et charmante.

Jusque sous le portail, de loin je la suivis.

Un coupé l'attendait aux marches du parvis ;

Mais, si rapidement que partit la voiture.

Moi, je tenais un fil pour nouer l'aventure.

Depuis je l'ai revue à Saint-Germain-des-Prés,

Examinant les murs de fresques diaprés

De l'œil intelligent dont regarde une artiste ; Mais elle ne sait pas seulement que j'existe.

PAUL, à part.

Le sort de la bataille à prévoir est aisé, Entre ton amour chauve et cet amour frisé.

LORD DURLEY.

Sous la voilette bleue et la capote verte, J'avais pu reconnaître, heureuse découverte ! Près de la belle enfant, miss Lucy Caméron, Chez ma sœur autrefois lectrice et chaperon, A qui je pa3'e encore une petite rente, — Chose en soi naturelle et fort indifférente ; - Mais, en touchant la somme hier, elle signa : <r Reçu tant. Miss Lucy, che^ miss Lavinia, a Par l'indication de sa nouvelle adresse Donnant, sans le vouloir, celle de sa maîtresse ; Et ce renseignement, qui les renferme tous, M'a fourni le moyen d'arriver jusqu'à vous.

GEORGES

Ce récit est vraiment très poétique et montre Votre talent à peindre une heureuse rencontre ; Mais quel en est le but?

PAUL, à part.

D'ici je le prévois.

LORD DURLEY.

Monsieur d'Elcj', j'ai dû me marier trois fois, Et trois fois s'est rompu ce projet éphémère : La première, ce fut à cause de la mère, La seconde du père, et la troisième enfin

l'amour souffle ou il veut 155

De la tante, de l'oncle et du petit cousin. Je n'aime pas du tout la famille... des autres.

PAUL

Mes penchants sociaux là-dessus sont les vôtres.

LORD DU RLE Y.

Lavinia n'a pas de parents?

GEORGES

Non, milord.

Mais vous parlez en sphinx, et j'ai beau faire effort, Pour moi tout ce discours est un profond mystère.

LORD DUREE y.

J'ai vingt-six ans, — je suis duc et pair d'Angleterre, Et je porte de gueule à trois léopards d'or. Avec cette devise : Ex sanguine splendor. J'ai tout ce qu'ici-bas l'homme rêve ou désire : Hôtel dans le West-End, manoir dans le Yorkshire, Villa de marbre blanc au bord du lac Majeur, Et, l'été, quand me pousse un instinct voyageur, Un yacht de bois de teck, dont je jette l'amarre Aux rives de Ceylan ou de Castellamare. Si vous ne voyez pas, comte Georges d'Elcy, Pourquoi, moi, lord Durley, je vous dis tout ceci. C'est que votre pupille est jeune, belle, seule. Sans cortège de père, ou de tante, ou d'aïeule, Et que je viens ici par le plus droit chemin. En loyal gentleman, vous demander sa main.

GEORGES

Je repousse à regret une offre qui l'honore ; Lavinia n'est pas à marier... encore.

LORD DURLEY.

Pour qu'elle le devienne, il suffit d'un époux.

PAUL , o part.

Il garde son trésor comme un griffon jaloux.

Elle est trop jeune.

LORD DURLEY.

Elle a seize ans bientôt, cher comt Et l'amour, sur ses doigts, en souriant les compi

PAUL, à part.

Cardillac ne veut pas lâcher son diamant.

LORD DURLEY.

Elle ne peut rester fille éternellement,

A voir pâlir sa joue et sa beauté décroître;

Et votre intention n'est pas qu'elle entre au cloîtr

GEORGES

Ce n'est pas une affaire à conclure en un jour.

LORD DURLEY.

Non, mais en attendant je puis faire ma cour. Quelle objection faire à ma demande? aucune; Honorabilité, rang, titre, âge, fortune, J'ai tout ce qu'on exige, et je puis, sans orgueil. Frapper à toute porte, étant sûr de l'accueil.

GEORGES

Lavinia ne voit ni ne reçoit personne.

Page 1