‹ Poésies (volume 2)Chapitre 59 sur 102 · L AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT · texte numérisé non relu

L AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT

LORD DURLEY.

Ah ! je devine. — Ainsi que plus d'un le soupçonne,

Vous êtes marié — morganatiquement,

Et, chez vous, le tuteur prête un masque à l'amant :

J'y songe tard 1 Pardon pour tant de maladresse.

Le tuteur est amant, la pupille est maîtresse;

Et Rosine, changeant les groupes du tableau,

Du comte Almaviva rit avec Bartholo !

Dans un bonheur caché j'entre, et je le dérange.

Pardon !

GEORGES

Q.ue dites-vous ! Ma pupille est un ange, Pure comme celui qui veille à son côté; Elle en a l'innocence ainsi que la beauté.

LORD DURLEY.

J'en crois votre parole et ses yeux francs où brille Une honnête fierté de chaste jeune fille. Si son cœur n'a pas fait, pour mon malheur, un choix. Je demande sa main une seconde fois.

GEORGES

Une seconde fois, moi, je vous la refuse.

LORD DURLEY.

Alors, ne soyez pas surpris, monsieur, si j'use Des armes que fournit l'arsenal amoureux Contre l'entêtement des tuteurs rigoureux ; J'y déterrerai bien quelque vieux stratagème Pour voir Lavinia, lui dire que je l'aime. Et, mettant à ses pieds ma fortune et mon nom, Savoir si, comme vous, elle répondra non.

Je vous empêcherai.

LORD DURLEY.

Ce sera difficile.

Un tuteur ne peut pas séquestrer sa pupille. Elle habite un hôtel, et non pas une tour Avec pont-levis, herse, et fossés tout autour; Et, comme au temps jadis, y fût-elle murée, Je n'aurai de repos que l'en aj'ant tirée. — Une clef d'or crochette une porte d'airain ; Si la porte tient bon, je creuse un souterrain, Et si la sape manque, à temps contre-minée, Je descends par le toit ou par la cheminée.

GEORGES

Je l'enverrai plutôt au bout du monde.

PAUL, à fart.

Bien!

LORD DURLEY.

J'en suis charmé. — Je sais la route, car j'en vien. Oh ! nous autres. Anglais, lorsque par une idée Nous avons la cervelle ou l'àme possédée. Nous allons jusqu'au bout de notre entêtement. Et nous devenons fous mathématiquement.

Les jours de fine pluie où le ciel gris tamise Ce spleen qui fait courir aux ponts de la Tamise, Chercher les pistolets dans le fond des tiroirs. Ou, comme Castlereagh, repasser ses rasoirs, Il faut, pour nous sauver, quelque étrange manie, Quelque entreprise folle et qu'on veut voir finie.

l'amour souffle ou il veut 157

Quelque amour insensé donnant une raison De remettre à demain noyade ou pendaison. Heureux quiconque alors se crée un but à suivre I Eh bien ! moi, j'ai trouvé mon prétexte de vivre : Lavinia! — J'étais lugubre, — il avait plu, Et j'allais, comme on fait d'un roman déjà lu, Dans un accès d'ennui, sans cette circonstance, Au chapitre vingt-six jeter mon existence. J'ai repris le volume, et j'irai jusqu'au bout, Car l'héroïne a mis de l'intérêt partout.

GEORGES

Biffez Lavinia de ce charmant poème, Milord.

LORD durley.

Pour quel motif?

GEORGES

Eh ! parce que je l'aime !

Avec ce beau sang-froid, courtoisement moqueur. Ce que vous demandez, c'est mon sang, c'est mon cœur, Mon âme, mon trésor, mon rêve, ma chimère. Plus qu'en prenant la fille on n'enlève à la mère.

LORD DURLEY.

Eh bien ! épousez-la, puisqu'il en est ainsi ; Qu'elle soit, devant tous, la comtesse d'Elcy ! Et ne l'exposez plus, par un titre équivoque, Aux brusques passions que sa beauté provoque. Pourtant j'aurais voulu, plus rayonnante encor, Sous l'hermine ducale et la couronne d'or, La voir, lady Durley, dans son carrosse à glace, Allant au Diawing room de Buchingham' s palace!

Le Times, à l'article : High life and fashioii, Eût conté longuement sa présentation ; Et doublant sa beauté de toute ma richesse, J'eusse fait à la reine envier ma duchesse. Mais vous avez pour vous l'antériorité;

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