HYMNE ANTIQUE
SOMMEIL, fils de la Nuit et frère de la Mort, Écoute-moi, Sommeil : lasse de sa veillée, La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort. Et son dernier rayon, à travers la feuillée. Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement Sur le- front c-ndormi de son bleuâtre amant. Par la porte d'ivoire et la porte de corne, Les songes vrais ou faux de l'Erèbe envolés Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; Les cheveux de la Nuit, d'étoiles d'or mêlés, Au long de son dos brun pendent tout débouclés; Le vent même retient son haleine ; et les mondes. Fatigués de tourner sur leurs muets pivots. S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes. O jeune homme charmant, couronné de pavots. Qui, tenant sur la main une patère noire Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fais boire, Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange.
Où la vie au trépas s'unit et se mélange.
AU SOM.MUIL 323
Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau ;
Douce transition de la lumière à l'ombre,
Du repos à la mort et du lit au tombeau ;
Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,
Du fond de ta caverne inconnue au soleil.
Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil!
Je t'aime, ô doux Sommeil I et je veux à ta gloire.
Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire
Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
Pour t'apaiser, je veux tuer le chien obscène
Dont le rauque aboîment si souvent te troubla.
Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.
Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon,
Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.
Je te préfère même à la blanche Vénus,
Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille.
Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus.
Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus;
Même au jeune lacchus, le doux père de joie,
A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil !
Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. Sous les arceaux muets de la grotte profonde Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, Reçois bénignement mon encens et mes vœux, Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde 1
324 POLSIES DIVERSES
TE%Z^ XIM^
QUAND Michel-Ange eut peint la cliapelle Sixtine, Et que de l'échafaud, sublime et radieux Il fut redescendu dans la cité latine,
Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,
Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre :
Il avait oublié le monde dans les cieux.
Trois grands mois il garda cette attitude austère, On l'eût pris pour un ange en extase devant Le saint triangle d'or, au moment du mystère.
Frère, voilà pourquoi les poètes, souvent, Buttent à chaque pas sur les chemins du monde: Les yeux fichés au ciel, ils s'en vont en rêvant.
Les anges, secouant leur chevelure blonde. Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
Eux marchent au hasard et font mille foux pas ; Ils cognent les passants, se jettent sous les roues. Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.