TERZA RIMA
Que leur font les passants, les pierres et les boues? Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, Et le feu du désir leur empourpre les joues.
Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.
Un auguste reflet de leur œuvre divine S'attache à leur personne et leur dore le front, Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.
Les nuits suivront les jours et se succéderont. Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent. Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;
Leur âme à la coupole où leur œuvre reluit
Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.
Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit ; Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, Et le tableau quitté les tourmente et les suit.
Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
lis ne peuvent plus voir que les choses d'en haut
Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.
Sublime aveuglement! magnifique défaut 1
MOn,TÈE SU% LE 'BTIOCKE'H.
LORSQUE l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne. Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans. Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, Sans approcher du ciel qui toujours se recule, Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. Le silence est profond, la chanson de la terre Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre, Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement.
Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète. S'éteint subitement sous la voûte muette ; C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor Les violes d'amour et les cithares d'or, Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite. Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte ; Et, roulant une larme au fond de son œil bleu, La dernière des fleurs vous jette son adieu.