‹ Poésies (volume 3)Chapitre 138 sur 140 · LE SOMMET DE LA TOUR · texte numérisé non relu

LE SOMMET DE LA TOUR

Vous débouchez enfin sur une plate-forme,

Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme,

La Cité grommelante, accroupie alentour.

Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires, Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour,

A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre. Que dore par flocons un chaud reflet de jour.

Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume, Sur la ville toujours plane une ardente brume. Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus :

Ce sont les tintements et les grêles volées Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées. Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus ;

C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre; C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre, Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts;

C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne File comme une étoile à travers l'ombre terne, Emportant un heureux aux bras de son désir;

Le soupir de la vierge au balcon accoudée. Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée, Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.

Dans cette symphonie au colossal orchestre. Que n'écrira jamais musicien terrestre.

Chaque objet fait sa note impossible à saisir.

Vous pensiez être en haut ; mais voici qu'une aiguille, Où le ciel découpé par dentelles scintille, ,Se présente soudain devant vos pieds lassés.

Il faut monter encor dans la mince tourelle L'escalier qui serpente en spirale plus fréle, Se pendant aux crampons de loin en loin placés.

Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle, La goule étend sa griffe et la guivre renifle, Le vertige alourdit vos pas embarrassés.

Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes, S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes; Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.

Votre sueur se fige à votre front en nage;

L'air trop vif vous étoulîe : allons, enfant, courage !

Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor!

Et vous pourrez toucher, de votre main surprise. L'archange colossal que fait tourner la brise. Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or;

Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,

Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre.

Vous dirigez en bas un œil moins eflirayé.

Vous verrez la campagne à plus de trente lieues. Un immense horizon, bordé de franges bleues, Se déroulant sous vous comme un tapis rayé;

Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées.

Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées;

Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé;

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