‹ Poésies (volume 3)Chapitre 139 sur 140 · LE SOMMET DE LA TOUR · texte numérisé non relu

LE SOMMET DE LA TOUR

Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine. Et, partout où se groupe une famille humaine, Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.

Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, La mer se diaprer et se gaufrer de moires, Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent;

Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes. Piquer l'azur lointain de blanches étincelles Et croiser en tous sens leur vol intelligent.

Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes, Sur la foi de l'aimant ils vont chercher des mondes, Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers :

Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine. Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine. Chimérique pays peuplé de dragons verts;

Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes.

De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,

Comme une autre Vénus, fille des flots amers ;

A Ceylan, i Java, plus loin encor peut-être.

Dans quelque ile déserte et dont on se rend maître.

Vers une autre Amérique échappée à Colomb.

Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées, Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées, Vous tentez un voyage aventureux et long.

Si la foudre et le nord respectent vos antennes.

Des pays inconnus et des îles lointaines

Que rapporterez-vous ? de l'or, ou bien du plomb ?...

La spirale soudain s'interrompt et se brise. Comme celui qui monte au clocher de l'église, Me voici maintenant au sommet de ma tour.

J'ai planté le drapeau tout au haut de mon œuvre. Ail ! que depuis longtemps, pauvre et rude manœuvre, Insensible à la joie, à la vie, à l'amour,

Pour garder mon dessin avec ses lignes pures, J'émousse mon ciseau contre des pierres dures, Élevant à grand'peine une assise par jour!

Pendant combien de mois suis-je resté sous terre, Creusant comme un mineur ma fouille solitaire. Et cherchant le roc vif pour mes fondations !

Et pourtant le soleil riait sur la nature; Les fleurs faisaient l'amour, et toute créature Livrait sa fantaisie au vent des passions;

Le printemps dans les bois faisait courir la sève. Et le flot, en chantant, venait baiser la grève ; Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons!

Patient architecte, avec mes mains pensives Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives, Je fouillais sous l'église un temple souterrain ;

Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes, Q.ui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes. Un madrépore immense, un polypier marin ;

Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre. Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière. Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.

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