‹ Poésies (volume 3)Chapitre 73 sur 140 · TENEBRES · texte numérisé non relu

TENEBRES

C'est une belle chose et digne qu'on l'envie Que de trouver son rêve au milieu du chemin, Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.

Quel plaisir quand on voit briller le lendemain Le baiser du soleil aux frêles colonnades Du palais que la nuit éleva de sa main I

Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades. Descende au gouftVe amer chercher la coupe d'or Et perce, triomphant, les vitreuses arcades.

Il est beau d'arriver où tendait son essor. De trouver sa beauté, d'aborder à son monde. Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor;

De faire, du plus creux de son âme profonde.

Rayonner son idée ou bien sa passion ;

D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;

D'unir heureusement le rêve à l'action,

D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue.

Et de donner un trône à son ambition ;

D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue.

Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal

Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.

Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal. Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague: Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.

L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague. Montant les escaliers qui mènent à nos tours. Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.

Les plioques monstrueux, traînant leurs ventres lourds, Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.

Sur les autels déserts des basiliques noires, Les saints, désespérés et reniant leur Dieu, S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires.

Le soleil désolé, penchant son œil de feu. Pleure sur l'univers une larme sanglante; L'ange dit à la terre un éternel adieu.

Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante; L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour; Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.

Les plumes s'useront aux ailes du vautour, Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire, Et du monde vingt fois il refera le tour ;

Puis il retombera dans cette eau solitaire Où le rond de sa chute ira s'élargissant : Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.

Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent. Ce sera, cette fois, un déluge sans arche; Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.

Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche, Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche !

Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?

Le vieil Atlas, lassé, retire son épaule

Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.

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