‹ Poésies (volume 3)Chapitre 74 sur 140 · TENEBRES 2I · texte numérisé non relu

TENEBRES 2I

L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel; L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.

Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie. Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.

Quand notre passion sera-t-elle finie?

Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert,

La sueur rouge teint notre face jaunie.

Assez comme cela ! nous avons trop soufi^ert ; De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice. Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.

Christ n'y peut rien : il faut que le sort s'accomplisse ; Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau. Et le prêtre demande un autre sacrifice.

Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;

Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée

N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.

Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée.

THET^iIT)E

MON rêve le plus cher et le plus caressé, Le seul qui rit encore à mon cœur oppressé, C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, Dans une solitude inabordable, affreuse ; Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque sierra Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra. Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches. Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches ; Dans quelque thébaïde, aux lieux les moins hantés, Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités. Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme; Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume Et boire la rosée à ton calice ouvert, O frêle et chaste fleur, qui croîs dans le désert Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte ! De mon cœur dépeuplé je fermerais la porte Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir Du monde des vivants n'y pût pas revenir; J'effacerais mon nom de ma propre mémoire, Et de tous ces mots creux: amour, science et gloire. Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait. Pour y dormir ma nuit, je ferais un chevet;

THEBAIDE 215

Car je sais maintenant que vaut cette fumée Qu'au-dessus du néant pousse une renommée. J'ai regardé de près et la science et l'art, J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard; J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée, Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon Impalpable qui teint l'aile du papillon : Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance. Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence, Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la Mort, Un pauvre naufragé des tempêtes du sort ! Exauce un malheureux qui te prie et t'implore. Égrène sur son front le pavot inodore.

Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir. Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille, Faites taire les vents et bouchez son oreille. Pour qu'il n'entende pas le retentissement Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement Qu'en s'en allant au but où son destin la mène Sur le chemin du temps fait la famille humaine 1

Je suis las de la vie et ne veux pas mourir; Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir; J'ai les talons usés de battre cette route Qui ramène toujours de la science au doute. Assez je me suis dit : Voilà la question.

Va, pauvre rêveur, cherche une solution Claire et satisfaisante à ton sombre problème. Tandis qu'Ophélia te dit tout haut : « Je t'aime ! » Mon beau prince danois, marche les bras croisés, Le front dans la poitrine et les sourcils froncés;

2l6 POÉSIES DIVERSES

D'un pas lent et pensif arpente le théâtre.

Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre

Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts ;

Épuise ta vigueur en stériles efforts,

Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,

Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.

C'est à ce degré-là que je suis arrivé.

Je sens ployer sous moi mon génie énervé;

Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme.

Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.

Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr; Si dans un coin du cœur il éclôt un désir. Lui couper sans pitié ses ailes de colombe ; Être comme est un mort étendu sous la tombe; Dans l'immobilité savourer lentement.

Comme un philtre endormeur, l'anéantissement: Voilà quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude, Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux. Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.

C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé. Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé Que ces vieux mendiants que jusques à la porte Le chien de la maison en grommelant escorte. C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir. Comme un petit enfant je demande à dormir; Je veux dans le néant renouveler mon être, M'isoler de moi-même et ne plus me connaître. Et comme en un linceul, sans y laisser un pli. Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.

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