‹ Poésies (volume 3)Chapitre 75 sur 140 · TU ÉB AÏ DE · texte numérisé non relu

TU ÉB AÏ DE

J'aimerais que ce fût dans une roche creuse, Au pencliant d'une côte escarpée et pierreuse, Comme dans les tableaux de Salvator Rosa, Où le pied d'un vivant jamais ne se posa; Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves. Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres.chauves, Avec un horizon sans couronne d'azur.

Bornant de tous côtés le regard comme un mur. Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate, Quelque maigre héron debout sur une patte. Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil. Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte, Marquerait par sa chute aux sons intermittents Le battement égal que fait le cœur du temps. Comme la Niobé qui pleurait sur la roche. Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche. Je demeurerais là, les genoux au menton. Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton, Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre ; Mes pieds prendraient racine, et je deviendrais arbre ; Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras. Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.

C'est là ce qu'il me faut, plutôt qu'un monastère : Un couvent est un port qui tient trop à la terre. Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer. Dût sombrer le navire avec toute sa charge. J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. Aux barques des pêcheurs, l'anse à l'abri du vent; Aux simples naufragés de l'âme, le couvent; A moi, la solitude effroyable et profonde,

Par dedans, par dehors !

Un couvent, c'est un monde ; On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit : La mort n'est que le seuil d'une autre vie ; on voit Passer au long du cloitre une forme angélique; La cloche vous murmure un chant mélancolique; La \'ierge vous sourit, le bel entant Jésus Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles. Volent les chérubins en légions vermeilles. Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour, A l'escalier du ciel vous montez chaque jour; L'extase vous remplit d'inefflibles délices. Et vos cœurs parfumés sont comme des calices ; Vous marchez entourés de célestes rayons. Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons !

Ah ! grands voluptueux, sybarites du cloitre. Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître, Dans le jardin fleuri de la mysticité, Les pétales d'argent du lis de pureté; Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales, Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles. Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés. Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés Senti des voluptés comparables aux vôtres? Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres ? Quel amant a jamais, à l'âge où l'œil reluit. Dans tout l'enivrement de la première nuit, Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme, Et baisé les pieds nus de la plus belle femme Avec la même ardeur que vous les pieds de bois Du cadavre insensible allongé sur la croix ?

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Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide ? Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, Dans un calice d'or perle le sang divin ; Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes; Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux. Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze : Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase. Nous, nos contentements dureront peu de jours ; Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure. Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure. Vous achetez le ciel avec l'éternité.

Malgré ta règle étroite et ton austérité. Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes. Une tête de mort, grimaçante pour nous. Sourit à leur chevet du rire le plus doux. Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière. Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière; Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc. Dans les transports divins, un cœur chaste et brûlant ; Ils se baignent aux flots de l'océan de joie. Et sous la volupté leur âme tremble et ploie Comme fait une fleur sous une goutte d'eau; Ils sont dignes d'envie et leur sort est très beau. Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule, Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle. Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, Croire que tout s'est fait comme il était écrit. Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, Q.ui veillent sans lumière et combattent sans armes;

Il est des malheureux qui ne peuvent prier

Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier.

Tous ne se baignent pas dans la pure piscine

Et n'ont pas même part à la table divine.

Moi, je suis de ce nombre, et, comme saint Thomas,

Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.

Aussi je me choisis un antre pour retraite, Dans une région détournée et secrète D'où l'on n'entende pas le rire des heureux Ni le chant printanier des oiseaux amoureux. L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse; Car tout son m'importune et tout rayon me blesse. Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît. Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. De tous les sentiments croules dans la ruine Du temple de mon âme, il ne reste debout Q.ue deux piliers d'airain, la haine et le dégoût. Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée. Ma tête de cheveux n'est pas découronnée, A peine vingt épis sont tombés du faisceau. Je puis derrière moi voir encor mon berceau ; Mais les soucis amers de leurs griffes arides M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides Pour en faire une fosse à chaque illusion. Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre. Et dès le premier mot sachant la fin du livre. Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui : Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui ; Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires. Plutôt que les enfants, les estime les pères. Ils sont venus au monde avec des cheveux gris ;

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Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul ; Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul. Le moins accompagné sur la route du monde. Hélas ! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde, Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé. Celui dont le navire est le plus allégé D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette Quelque chose à la mer chaque jour de tempête, Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau. L'univers décrépit devient paralytique, La nature se meurt, et le spectre critique Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde. Qui dois sonner là-haut la flmfare du monde? Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main, Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?

TiOC^ILLE

CONNAISSEZ-VOUS dans le parc de Versaille Une Naïade, œil vert et sein gonflé?

La belle habite un château de rocaille D'ordre toscan et tout vermiculé.

Sur les coraux et sur les madrépores Toute l'année elle dort dans les joncs; Dans le bassin les grenouilles sonores Chantent en chœur et font mille plongeons.

La fête vient ; la coquette Naïade S'éveille en hâte et rajuste ses nœuds, Se peigne, et met ses habits de parade Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.

Elle descend l'escalier, et sa queue En flots d'argent sur les marches la suit; La raide étoffe à trame blanche et bleue A chaque pas derrière elle bruit.

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