‹ Poésies (volume 3)Chapitre 80 sur 140 · LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE

Tu viens du Capitule où César est monté, Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque, Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.

Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein ; Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque.

Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes; Ton rôle fut toujours pacifique et serein.

Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes, Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts, Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes;

Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure, Avec les rossignols tu gazouilles des vers.

Car toujours dans ton cœur vibre un écho sonore. Et toujours sur ta bouche on entend palpiter Quelque nid de sonnets éclos au près d'éclore.

Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter: C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poètes. Et le monde à genoux les devrait écouter.

Lorsque Amphion chantait, du creux de leurs retraites Les tigres tachetés et les grands lions roux Sortaient en balançant leurs monstrueuses tètes ;

Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,

De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire.

Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.

Faire sortir les ours de leur caverne noire, En agneaux caressants transformer les lions, O poètes ! voilà la véritable gloire ;

Et non pas de pousser à des rébellions

Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme.

Que l'on déchaîne au jour des révolutions.

Sur l'autel idéal entretenez la flamme,

Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,

Par l'admiration et l'amour de la femme.

Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau, Mettez l'idée au fond de la forme sculptée. Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau.

Que votre douce voix, de Dieu même écoutée. Au milieu du combat jetant des mots de paix, Fasse tomber les flots de la foule irritée !

Que votre poésie, aux vers calmes et frais.

Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive

Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts !

Faites de la musique avec la voix plaintive

De la création et de l'humanité.

De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.

Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté Vous représentera dans une immense toile, Sur un char triomphal par un peuple escorté :

Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!

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