‹ Poésies (volume 3)Chapitre 82 sur 140 · MELANCHOLIA · texte numérisé non relu

MELANCHOLIA

C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage

Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;

C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,

Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;

Leur atelier à tous était le cimetière.

Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.

Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux.

On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.

Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,

Les mains jointes, tout droits dans la même posture

De contemplation extatique où sont peints

Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.

Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,

Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche.

Même à nos yeux sa%'ants reluit d'une beauté

Toute jeune de charme et de naïveté.

Sur tous ces front pâlis, sous cet air de souffrance.

Brille ineffablement quelque haute espérance;

L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend

Pour revoler aux cieux que le suprême instant.

Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée

Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;

L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul.

Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.

C'est que la vie alors de croyance était pleine.

C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine

De quelque ange attardé s'en retournant au ciel,

C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel,

C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,

Et que sur chaque roche une cellule assise

Cachait un fou sublime, insensé, de la Croix;

Le désert se peuplait de lueurs et de voix;

Dans toute obscurité rayonnait un mystère;

On aimait, et le ciel descendait sur la terre.

Gothique Albert Durer, oh I que profondément

Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand!

Que de virginité, que d'onction divine

Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine !

Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit !

Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,

Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,

Et qui se lit partout dans ton œuvre, ô grand maitre 1

C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part.

D'autre amour dans le cœur que celui de ton art;

C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries

L'ovale gracieux de tes belles Maries,

O mon chaste poète ! ô mon peintre chrétien 1

Comme de Raphaël et comme de Titien :

« Voici la Fornarine, » ou bien ; « La Muranèse. »

Tout terrestre désir devant elle s'apaise,

Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,

Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.

Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,

Et tu n'enivres pas dans de sales orgies

L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté

Pour que l'on crût encore à la sainte beauté.

Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse ;

Mais, le cœur inondé d'une austère tristesse,

Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,

En Allemand naïf, en honnête bourgeois.

Tapi comme un grillon dans l'àtre domestique;

Et ton talent caché, comme une fleur mystique,

Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,

Répandait ses parfums et s'épanouissait.

Il me semble te voir au coin de ta fenêtre

Etroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre :

L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer.

Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Durer I

Page 1