‹ Poésies (volume 3)Chapitre 83 sur 140 · MELANCHOLIA · texte numérisé non relu

MELANCHOLIA

Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches

Et découpe ses toits aux silhouettes sèches ;

Toi, le coude aux genoux, le menton dans la main,

Tu rêves tristement au pauvre sort humain :

Que pour durer si peu la vie est bien amère.

Que la science est vaine et que l'art est chimère,

Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel.

Et que tout n'est pas fleur dans le chemin du ciel.

Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie,

Tu t'es peint, ô Durer ! dans ta Mélancolie,

Et ton Génie en pleurs, te prenant en pitié.

Dans sa création t'a personnifié.

Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde.

Plus plein de rêverie et de douleur profonde.

Que ce grand Ange assis, l'aile ployée au dos,

Dans l'immobilité du plus complet repos.

Son vêtement, drapé d'une façon austère,

Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère ;

Son front est couronné d'ache et de nénufar;

Le sang n'anime pas son visage blafard ;

Pas un muscle ne bouge : on dirait que la vie

Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,

Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.

Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,

Son regard dans son œil brille comme une lampe.

Et convulsivement sa main presse sa tempe.

Sans ordre autour de lui mille objets sont épars.

Ce sont des attributs de sciences et d'arts :

La règle et le marteau, le cercle emblématique,

Le sablier, la cloche et la table mystique.

Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom ;

Cependant c'est un ange et non pas un démon.

Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture

Lui sert à crocheter les secrets de nature.

ijô POÉSIES DIVERSES

Il a touché le fond de tout savoir humain ; Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin. Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre. Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre, Il est triste; et son chien, de le suivre lassé, Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé. Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne. Le vieux père Océan lève sa face morne. Et dans le bleu cristal de son profond miroir Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir. Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole, Porte écrit dans son aile ouverte en banderole : Mélancolie. Au bas, sur une meule assis, Est un enfant dont l'œil, voilé sous de longs cils, Laisse le spectateur dans le doute s'il veille. Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille. Voilà comme Diirer, le grand maitre allemand, Philosophiquement et symboliquement, Nous a représenté, dans ce dessin étrange. Le rêve de son cœur sous une forme d'ange. Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi; Et nos peintres la font autrement. La voici : — C'est une jeune fille et frêle et maladive. Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive. Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé; Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé, Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule ; Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau. Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. La brise à plis légers fait voler son écharpe, Et vibrer en passant les cordes de sa harpe; Un album, un roman, près d'elle sont ouverts: Car la mode la suit jusque dans ses déserts.

MF.LANCHOLIA 257

Notre Mélancolie est petite-maîtresse,

Elle prend des grands airs, elle fait la princesse ;

Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault ;

Elle est née, et ne voit que des gens comme il fout ;

Son groom ne pèse pas plus de soixante livres ;

C'est une Philaminte, elle lit tous les livres.

Cause fort bien musique, et peinture pas mal;

Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;

Poitrinaire tout juste assez pour être artiste.

Elle a toujours en main un mouclioir de batiste.

On ne la verra pas enterrer tristement

Dans quelque sierra son teint pâle et charmant,

Ses grâces de malade et ses petites mines.

Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines

Promener loin du bruit ses méditations :

Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions.

Il faut que les journaux en puissent rendre compte;

Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte ;

Avec chaque soupir elle souffle un roman;

Elle meurt, mais ce n'est que littérairement.

Un frais cottage anglais, voilà sa thébaïde;

Et si son front de nacre est coupé d'une ride,

Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort :

Pour craindre quelque chose, elle est trop esprit fort;

Mais c'est que de Paris une robe attendue

Arrive chiffonnée et de taches perdue.

Ah ! quelle différence, et que près de ces vieux

Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,

Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines.

Rien ne vit plus en nous : nos amours et nos haines

Sont de pâles vieillards, sans force et sans vigueur,

Chez qui la tête semble avoir pompé le cœur.

La passion est morte avec la foi ; la terre

Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire

Et se suspend encore aux lèvres du soleil;

Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil

Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes.

Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.

D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,

Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.

Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,

Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.

Nous sommes le Gemmi : le reflet du passé

Brille encor sur nos fronts. Ce reflet effacé,

Il ne restera plus qu'une neige incolore ;

Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,

Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,

Et l'incendie éteint pourra se rallumer ;

Mais, hélas ! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,

Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.

De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas

Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras.

Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre

De notre siècle, à nous, et la voyant entière,

Joyeux, ne dira pas : « Il est ressuscité,

Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté. »

'N.IOIBE

SUR un quartier de roche, un fantôme de marbre, Le menton dans la main et le coude au genou, Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre, Pleure éternellement sans relever le cou.

Quel chagrin pèse donc sur ta tète abattue ? A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau ? Et que souffres-tu donc dans ton cœur de statue. Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau ?

Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière, Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit, Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.

O symbole muet de l'humaine misère, Niobé sans enfants, mère des sept douleurs, Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire, Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs î

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