‹ Poésies (volume 3)Chapitre 94 sur 140 · A UM JEUNE TRIBUN · texte numérisé non relu

A UM JEUNE TRIBUN

Un air de tête heureux, une forme de jambe,

Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe.

Il ne leur faut pas plus pour les foire contents.

Qu'importent à ceux-là les affaires du temps

Et le grave souci des choses politiques?

Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques.

Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns.

Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?

Vos discours sont très beaux, mais j'aime mieux des roses.

Les antiques Vénus, aux gracieuses poses.

Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,

Réaliser en marbre un rêve de beauté.

Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde.

Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde ;

Restez assis plutôt que de perdre vos pas.

Le lis ne file pas et ne travaille pas ;

Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante.

Il jette son parfum, et cela le contente ;

Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel

Une perle de pluie, une goutte de miel,

Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée.

Se taille dans sa feuille une robe argentée.

Qui de vous osera lui dire ; « Paresseux ! »

Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux

Qui, grelottant de froid et les cliairs toutes rouges,

Se cachent en hiver sous la paille des bouges.

Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain

A tous les malheureux qui vont criant la faim?

Qui donc dira cela, que toute chose belle,

Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle

Et son enseignement et sa moralité?

Comment pourrons-nous croire à la Divinité

Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante.

Si nous n'en voyons pas une preuve touchante

Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,

La fleur de la vallée avec son encensoir?

Qui douterait de Dieu devant de belles femmes ?

Ah ! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes.

Laissons tourner le monde et les choses aller;

Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,

Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,

Sans faire choir le ciel et déranger le pôle.

Se croire le pivot de la création

Est une erreur commune à toute ambition ;

L'on est persuadé qu'on est indispensable.

Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable

Aux balances d'airain des grands événements.

L'on tombe chaque jour en des étonnements

A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme

Fait un homme jeté de la plus haute cime,

Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé,

Par le premier qui vient on le voit remplacé.

Nos agitations ne laissent pas de trace :

C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efïacc.

En vain l'on se raidit. Toujours, d'un flot égal.

Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,

Et dans l'éternité mystérieuse et noire

Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire.

Quand votre nom serait creusé dans le rocher.

L'intarissable flot qui semble le lécher,

Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,

De sa langue d'azur le fera disparaître.

Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,

Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau.

Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,

A la fleur de vos ans, pourquoi tenter une onde

Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?

Où retrouverez-vous le temps sacrifié,

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