‹ Poésies (volume 3)Chapitre 95 sur 140 · A UN JEUNE TRIBUN · texte numérisé non relu

A UN JEUNE TRIBUN

Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile

Des révolutions la tempête éternelle?

Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,

Le siroco soufflant, suivre un chemin si long

Et traverser à pied ce grand désert de prose,

Qiiand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose

Offre candidement sa bouche à vos baisers,

A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés

Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?

De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,

La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour,

Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,

Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,

Se baigne devant vous dans la source, et fait luire

A travers les roseaux, sous le flot argentin.

Son épaule de nacre et son dos de satin.

Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,

Vous foulez sans pitié la pauvre violette;

La fée en soupirant rattache ses cheveux.

Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux.

Et reprend tristement ses habits sur les branches.

Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches

Au pays d'Avalun vous auraient emporté;

Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté

Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves :

Mais non ; sur les cailloux, sur le sable des grèves.

Sur les éclats de verre et les tessons cassés,

A travers les débris des trônes renversés.

Vous avez préféré, faussant votre nature.

Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;

Vous avez oublié les sentiers d'autrefois.

Et vous ne suivez plus la rêverie au bois :

Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;

Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,

Et diriez volontiers : « Silence ! » au rossignol. Le front tout soucieux et penché vers le sol, Vous passez sans répondre au gai salut des merles. Où donc est-il, ce temps où vous comptiez les perles Et les beaux diamants aux éclairs diaprés Que répand le matin sur le velours des prés ? Avec un soin plus grand que pour des pierres fines. Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines ; Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc Que la Vierge des cieux laisse choir en filant. Et vous en composiez, enfantines merveilles. Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles. Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux, Au revers du sillon, de leurs petites langues. Vous faisaient autrefois de si belles harangues? De votre négligence ils sont tout attristés Et se plaignent au vent de n'être plus chantés. C'est en vain que juillet les convie à sa fête: Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête. Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. Les bluets désolés ont tous la larme à l'œil. Car ils vous pensent mort, et ne peuvent pas croire Que vous ayez perdu si vite la mémoire Des entretiens naïfs et des charmants amours Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre, Comme le doux berger que Mantoue a vu naître, La blonde Amaryllis en couplets alternés. De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés Sentent le serpolet, le thym et la framboise; A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.

Page 1