‹ PoésiesChapitre 12 sur 145 · LA VIE DANS L A MOUT · texte numérisé non relu

LA VIE DANS L A MOUT

Analyseurs damnés, abominable race, Hyènes qui suivez le cortège à la trace

Pour déterrer le corps, Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières Pour mesurer nos os et peser nos poussières?

Laissez dormir les morts !

Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire?

Ce qu'on sent quand la scie, avec ses dents, déchire

Nos lambeaux palpitants ?

Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie? Et si, quand leur dépouille à la tombe est ravie.

Les aïeux sont contents?

Ah ! vous venez fouiller de vos ongles profanes Nos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes !

Vous êtes bien hardis.

Ne craignez-vous donc pas qu'un beau jour, pâle et blême. Un trépassé se lève et vous dise : « Anathème ! »

Comme je vous le dis ?

\'ous imaginez donc, dans cette pourriture, Surprendre les secrets de la mère Nature

Et le travail de Dieu?

Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'àme : Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme ;

Vous éteignez le feu !

O mes Enfants-Jésus ! ô mes brunes madones ! O vous qui me devez vos plus fraîches couronnes.

Saintes du paradis !

Les savants font rouler mon crâne sur la terre. Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,

Sans frapper ces maudits !

II est donc vrai! le ciel a perdu sa puissance :

Le Christ est mort, le siècle a pour Dieu la science,

Pour foi la liberté.

Adieu les doux parfums de la rose mystique; Adieu l'amour; adieu la poésie antique;

Adieu, sainte beauté!

Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite, Tourner entre leurs mains et retourner ma tête.

Mon secret est à moi.

Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses, Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses.

L'amour avec la foi !

Dites qui d'entre \ous, fils de ce siècle infâme. Peut rendre saintement la beauté de la femme?

Aucun, hélas ! aucun.

Pour vos petits boudoirs il faut des priapées ; Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées,

O mes saintes? Pas un.

L'aiguille a fait son tour. \'otre tache est finie; Comme un pâle vieillard, le siècle à l'agonie

Se lamente et se tord.

L'ange du jugement embouche la trompette, Et la voix va crier: « Qiie justice soit faite,

Le genre humain est mort! »

Je n'entendis plus rien. L'aube aux lèvres d'opale, Tout endormie encor, sur le vitrage paie

Jetait un froid rayon.

Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraie Que sous l'arceau gothique une lueur ellraie.

L'étrange vision !

I,A MORT DANS LA V I i:

L^ MOTIT Ti^'K.S L^ VIE

LA Mort est multiforme, elle change de masque Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque: Pille sait se tarder, Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse, dui vous montre les dents et vous fait la grimace Horrible à regarder»

Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière,

Ils ne dorment pas tous sur des clievets de pierre

A l'ombre des arceaux; Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée, Et la porte sur tous n'est pas encor murée

Dans la nuit des caveaux.

Il est des trépassés de diverse nature : Aux uns, la puanteur avec la pourriture,

Le palpable néant, L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire, Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire

Comme un monstre béant ;

24 LA COMLDIIC D i: I. A MORT

Aux autres, que l'on voit s.iiis qu'on s'en épouvante Passer et repasser dans la cité vivante

Sous leur linceul de cliair, L'invisible néant, la mort intérieure Que personne ne sait, q\ie personne ne pleure,

Même votre plus cher.

Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres N'isiter les tombeaux inconnus ou célèbres,

De marbre ou de pjazon, Qii'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie,

Qu'on soit en pleurs ou non.

On dit : « Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile Sur leurs noms effacés; le ver lile sa toile

Dans le trou de leurs yeux; Leurs cheveux ont percé les planches de la bière; A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière

Sur les os des aïeux.

« Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent ; C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent ;

Enfumés et poudreux, Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques; Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques;

Tout est fini pour eux.

« L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière, Est seul à les pleurer dans ses larmes de pierre;

Comme le ver leur corps.

L'oubli ronge leur nom avec sa lime sourde ; Ils ont pour drap de lit six pieds de terre lourde.

Ils sont morts, et bien morts! »

Et pcut-ctre une larme, à votre âme échappée, Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée,

Filtre insensiblement, Q.ui va les réjouir dans lenr triste demeure; Et leur cœur desséché, comprenant qu'on les pleure.

Retrouve un battement.

Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme : « Paix et repos sur toi ! » L'on refuse h la lame

Ce qu'on donne au fourreau ; L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie, L'àme se brise et meurt sans que nul s'en effraie

Et lui dresse un tombeau.

Et cependant il est d'horribles agonies Qu'on ne saura jamais, des douleurs infinies

Que l'on n'aperçoit pas.

Il est plus d'une croix au calvaire de l'ànie Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme

Echevelée au bas.

Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses ; Des cadavres hideux dans des figures roses

Dorment ensevelis.

On retrouve toujours les larmes sous le rire, Les morts sous les vivants, et l'homme est, à vrai dire,

Une Nécropolis.

Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes. Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes

Ne sont pas si peuplés ; On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes, Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes

Aux ruines mêlés.

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