‹ PoésiesChapitre 133 sur 145 · SCE'K.E II GEORGES, SINCLAIR · texte numérisé non relu

SCE'K.E II GEORGES, SINCLAIR

SINCLAIR

Sans contradiction j'ai sur ces lèvres folles Laissé jaillir ce flot d'indiscrètes paroles;

Souvent, sans le savoir, dans leur loquacité,

Les enfants et les fous disent la vérité.

Te croirais-je, comme elle, un Werther de boutique

Jaloux d'une Charlotte allumant la pratique?

GEORGES

Que veux-tu dire?

SINCLAIR

Rien ; sinon que Gavarni Dans sa collection eût pu mettre Fanny; Les traits lancés en l'air parfois touchent la cible. Et la femme à tout âge est un enfant terrible, Au milieu du salon coifiant l'époux fâché Du chapeau de l'Arthur dans l'armoire caché.

GEORGES

Tu me crois donc aussi jouant près d'une sotte A Saint-Preux et Julie, à Werther et Lolotte !

SINCLAIR

Non pas. — Mais tu n'es plus le Georges d'autrefois.

GEORGES

Ne se pas ressembler est le premier des droits. L'on quitte son humeur comme l'habit qu'on porte; Georges m'ennu3'ait fort, je l'ai mis à la porte.

SINCLAIR

Ce cher Georges, si bon, si gai, si prêt à tout! S'il ne te plaisait pas, il était de mon goût ; J'aimais ses qualités, j'aimais jusqu'à ses vices,

302 POÉSIES N O U V r. I. L E S

Relies fleurs de jeunesse, étincelants caprices! ']"u le regretteras, cet aimable vaurien, Qui jouait si gros jeu, (.]ui se battait si bien, Et laissait emporter aux brises de boliènie Sa vie et ses amours, cet amusant poème I

De ce f.u tapageur je me suis délivré.

SINCLAIR

Ce Georges-là sera certainement pleuré

Dans le monde viveur par plus d'un et plus d'une.

GEORGES

La perte n'est pas grande.

SINCLAIR

Est-elle blonde, ou brune.

Ta belle puritaine ?

GEORGES

Il parait que tu tiens A cette idée absurde.

SINCLAIR

Oui. — Dans les temps anciens.

Vivait une Circé qui transformait les hommes; Son art existe encore à l'époque où nous sommes.

GEORGES

Me ranges-tu parmi les animaux grognons Qui d'Ulysse jadis furent les compagnons?

SINCLAIR

Circé changeait les corps, mais pour changer une âme, A défaut de sorcière, il suffit d'une femme 1

GEORGES

J'ai vingt-sept ans bientôt, âge patriarcal; Les airs évaporés maintenant m'iraient mal. Tu vois sous le dandy l'homme d'État qui perce, Et je vais demander l'ambassade de Perse.

SINCLAIR

Comme dans Le Barbier, qui trompe-t-on ici?

L'ambassade de Perse est ton moindre souci ;

Allons, Georges ! sois franc, et pas de fausse honte,

Une douleur s'allège alors qu'on la raconte ;

Ma curiosité n'est que de l'intérêt :

Je veux savoir ta peine et non pas ton secret.

Comme le médecin qui presse son malade.

GEORGES

Mais c'est toute une histoire.

SINCLAIR

Use de ton Pylade En Oreste, et sois long; je connais mes devoirs.

GEORGES

On s'inquiète fort de la traite des noirs. Mais l'on s'occupe peu de la traite des blanches, Et ce commerce en France a ses allures franches. Comme à Constantinople, il existe à Paris Des bazars à fournir un sérail de houris.

304 l'Ol-SIES NOUVELLES

SINCLAIR

Oui, l'on peut acheter une esclave sans faire

Son emplette aux marches de Stamboul ou du Caire.

GEORGES

C'est ce que s'était dit lord Maddock.

SINCLAIR

Hé ! qui? Lui?

Ce débauché que ronge un monstrueux ennui, Ce faune au pied fourchu, duc et pair d'Angleterre? Qiiel lien entre vous, et c quel est ce mystère? »

GEORGES

Dans Goya, le graveur aux caprices hardis,

On voit se détacher sur un fond de taudis.

Près d'une atroce vieille à l'œil d'oiseau de proie,

Une fraîche beauté, tirant son bas de soie,

Avec ces mots écrits : « Toilette de sabbat. »

Pour plus d'un pauvre enfant dont la pudeur combat,

Par une mère au mois, sorcière en tartan rouge,

Cette toilette-là se fait au fond d'un bouge.

A l'Opéra, chaque ange est flanqué d'un démon

Qiii lui souffle à l'oreille un horrible sermon.

Et les gnomes hideux, grâce aux diables femelles.

Trouvent, s'ils ont de l'or, les sylphides sans ailes !

SINCLAIR

Je comprends.

GEORGES

Lord Maddock au diable marchandait Un ange, — un petit rat que sa mère vendait! —

Une enfant de treize ans, ton âge, ô Juliette,

Qiiand la première fois, au milieu d'une fête,

Roméo t'apparut chez Capulet ! — Comment

Était sorti d'un monstre un être si charmant.

Ce bleu myosotis de cette mandragore,

De ce fumier vivant cette perle, on l'ignore;

La nature parfois, de la difformité.

Comme par repentir, fait naître la beauté.

Ce qu'on pouvait penser de mieux, c'est que la vieille

Avait dans son berceau volé cette merveille.

En voyant tant d'attraits menacés par ce lord,

Par ce libertin sombre, heureux de souiller l'or

Et de mettre une tache à toute belle chose,

Li,mace qui se traîne en bavant sur la rose,

Une pitié me prit pour ton œuvre, ô mon Dieu !

Je venais de gagner beaucoup d'argent au jeu,

Et je voulus sauver, car l'enfance est sacrée,

Sa candeur d'un amour qui rappelle Caprée.

J'enchéris sur Maddock de trente mille francs;

La vieille, émerveillée, ouvrit ses yeux tout grands.

Et je pus arriver, grâce à ce chiffre énorme.

Au rocher d'Angélique avant l'Orque difforme.

SINCLAIR

Tu fis bien, et cet or est mieux placé cent fois Qu'à des souscriptions pour les petits Chinois. Racheter une blanche est œuvre méritoire, Quoique moins à la mode!... Et la fin de l'histoire?

GEORGES

Angélique est sauvée, et Roger amoureux.

SINCLAIR

Un amour de vieillard ! diable ! c'est dangereux, II. 39

306 l'OliSIHS NOUVELLHS

Car à trente ans, scion le calcul ordinaire, Quand on a vécu triple, on est nonagénaire.

Mon amour, quoique Dieu nie l'ail envoyé tard. N'est pas, je t'en réponds, d'allure de vieillard. Jamais feux plus ardents n'ont brûlé ma jeunesse, J'ai l'étourdissement d'une première ivresse. Je vivrais d'un sourire et je mourrais d'un mot; J'aime comme un enfant, comme un fou, comme un sot !

Ces sentiments sont-ils connus de la petite?

GEORGES

Dans un fauteuil auprès du lit de Marguerite Gcethe nous montre Faust assis et contemplant En silence la chambre et le petit lit blanc. Comme Faust arrêté sur un seuil sans défense, J"ai dans son sommeil pur su respecter l'enfiUice, Attendant le réveil de ce cœur endormi Pour ôter à l'amant le masque de l'ami. Jusqu'à présent Alice en moi n'a vu qu'un frère.

SINCLAIR

Tant pis ! ce précédent à l'amour est contraire. J'ai bien peur que tu sois pour ta discrétion Prématurément pris en vénération, Et que la belle enfant, qui t'eût aimé peut-être, Dans ton fauteuil de Faust voie un fauteuil d'ancêtre.

GEORGES

J'espère bien que non.

SINCLAIR

Je le désire aussi, Mais je n'approuve pas ce système transi.

GEORGES

Au Théâtre-Français, voyant jouer Molière, Il me vint une idée absurde et singulière, Quoique l'expérience ait eu peu de succès ; Je voulus me créer comme Arnolplie une Agnès, Et faire un nouvel acte à L'École des femmes. Las d'actrices, plus las encor de grandes dames, Il me plut, en dehors du monde et de sa loi. D'aimer un être unique et fait pour moi — par moi.

SINCLAIR

Pour un ancien roué, la fantaisie est rare! Don Juan continuer Arnolphe !

GEORGES

Moins bizarre Qii'on ne pense. Don Juan, à travers tout, poursuit Et demande au hasard l'idéal qui le fuit. Arnolphe, à la maison, auprès de lui l'élève. Les moyens sont divers, mais c'est le même rêve : Un type souhaité hors de qui rien n'est bon. Comme j'avais l'Agnès, j'imitai le barbon.

SINCLAIR

Est-elle au moins capable, en sa candeur e.xtrême, De mettre au corbillon cette tarte à la crème Q.ui semblait détestable à monsieur le Marquis, Et qu'Arnolphe cliarmé trouvait d'un goût exquis ?

508 POÈSIKS NOUVELLES

GEORGES

Je ne suis pas cncor toui à fait un Gcronie,

Ht dégrader un être ainsi m'aurait fait lioutc.

Son éducation a reçu tous mes soins;

Si je l'ai fait pour moi, comme Arnolphe, du moins

Je n'ai pas écrasé, précaution infâme,

Sur le front de Psyché le papillon de l'âme !

J'ai voulu que son cœur fût grand, afin qu'un jour

Avec plus de pensée il y tînt plus d'amour,

Et j'ai remis les clefs de toutes les serrures

A ses petites mains qui n'en sont pas moins pures.

Elle lit dans Shakspear, Raphaël et Mozart,

Je lui fais cultiver le luxe comme un art,

Comme une fleur de plus dont sa grâce est parée,

Et dans cette humble enfant, de la fange tirée.

Dont lord Maddock offrait un misérable prix,

Pétrarque verrait Laure, et Dante Béatrix.

Célimène naïve, Agnès spirituelle,

Elle est intelligente, elle est chaste, elle est belle!

SINCLAIR

A ce monstre charmant fait de perfections Je voudrais un défaut, comme une ombre aux rayons; Quand elle est accomplie une femme m'alarme, Ce n'est pas naturel !

GEORGES

O moment plein de charme Et d'angoisse, où le cœur palpite à se briser, Q.uand la création va se réaliser !

Enfin Pygmalion a fait sa Galatée, Et Pandore muette est devant Prométhée.

L'un a prié Vénus, l'autre a volé le feu.

Et tous deux sont tremblants, le mortel et le dieu ! Comme eux j'ai modelé le rêve de mon âme, Et fait une statue où sommeille une femme; La verrai-je, vivante et rouge d'embarras, Quitter son piédestal pour tomber dans mes bras?

s I X C I AIR.

Quand d'une femme il a les traits, le marbre même Est fantasque, et surtout le marbre que l'on aime. Mais ce bel idéal que l'on ne connaît pas, Où donc l'as-tu caché? Bien loin?

GEORGES

Non, à deux pas.

Et la maison voisine abrite sa retraite. De son logis au mien une porte secrète Communique, que j'ai par un ouvrier sûr, Comme feu Richelieu, fait pratiquer au mur. Dans ce nid, arrangé pour que l'amour s'y plaise, Elle vit seule avec sa gouvernante anglaise; On croit que ses parents dont seule elle hérita. Elle étant à Paris, sont morts à Calcutta, N'ayant pas dans ce long et périlleux voj'age Osé de leur amour risquer l'unique gage; Puis un tuteur l'a fait sortir de pension Pour achever ici son éducation.

Seule, elle se connaît et sait sa vraie histoire, Qu'elle-même parfois a de la peine à croire. Je ne vais pas chez elle ; et, le soir, ce salon Nous réunit une heure après un jour bien long, Et si, l'heure écoulée, à rentrer elle hésite, Et, debout sur le seuil, prolonge sa visite. Ou retourne la tête avec un regard doux, Je sens mon cœur pâmer et trembler mes genoux !

;io i'Oi:sii;s nouvelles

SINCLAIR

Pour ton meilleur ami, trois ans do défiance, Ah ! c'est mal !

GEORGES

J'attendais que mon expérience l'ùt menée à bon port, — amour-propre d'auteur. — Et puis j'étais honteux de faire le tuteur. Ht je craignais d'avoir aux yeux mauvaise grâce De copier Arnolphe, ayant l'agc d'Horace. Mais je t'aurais tout dit bientôt, et mon aveu, Tes instances n'ont fait que l'avancer un peu. Alice ce soir-même a seize ans; son œil brille. Son front rêve; hier enfant, aujourd'hui jeune fille. La discrète amitié, chaste sœur de l'amour. Se retire, et l'amant enfin aura son tour. A l'instant, pour sortir du doute qui me tue, Je vais porter la flamme au flanc de ma statue 1

SINCLAIR

Adieu. Laura, Fanny, m'attendent au foj'er;

Laura doit avoir faim, et Fanny s'ennuyer;

Sur la table déjà le homard se prélasse

Et le vin trop frappé se morfond dans la glace ;

Je m'en vais. — Bonne chance ! Au sortir du festin

Je reviendrai tantôt pour savoir ton destin.

APPENDICE

SG

APPENDICE

Nous avons trouvé le brouillon de la lettre suivante (autographe de Théophile Gautier) :

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