‹ PoésiesChapitre 14 sur 145 · LA COMÉDIE DE LA MOUT · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE DE LA MOUT

Connue je m'en allais, ruminant ma pensée, Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée,

Par le sentier étroit, S'arrétant tout à coup, ma compagne blafarde Me dit, en étendant sa main frêle : « Regarde

Du côté de mon doigt. «

C'était un cavalier avec un grand panache,

De longs cheveux bouclés, une noire moustache

Et des éperons d'or; Il avait le manteau, la rapière et la fraise Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis treize.

Et semblait jeune encor.

Mais en regardant bien je vis que sa perruque Sous ses faux cheveux bruns laissait prés de sa nuque

Passer des cheveux blancs ; Son front, pareil au front de la mer soucieuse, Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse

due l'on comptait ses dents.

Malgré le fard épais dont elle était plâtrée. Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée

Sa pâleur transperçait ; A travers le carmin qui colorait sa lèvre, Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre

Chaque nuit le baisait.

Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre ; Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre,

Ni larme ni regard.

Diamant enchâssé dans sa morne prunelle. Brillait d'un éclat fixe une froide étincelle.

C'était bien un vieillard!

Comme rarche d'un pont son dos faisait la voûte; Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte,

Chancelaient sous son poids.

Ses mains pâles tremblaient — ainsi tremblent les vagues Sous les baisers du Nord — et laissaient fuir leurs bagues,

Trop larges pour ses doigts.

Tout ce luxe, ce flird sur cette face creuse, Formaient une alliance étrange et monstrueuse.

C'était plus triste à voir Et plus laid qu'un cercueil chez des filles de joie, Qii'un squelette paré d'une robe de soie.

Qu'une vieille au miroir.

Confiant à la nuit son amoureuse plainte. Il attendait devant une fenêtre éteinte,

Sous un balcon désert.

Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage. Nul soleil de beauté ne montrait son visage

Au fond du ciel ouvert.

« Dis ! que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres. Par une de ces nuits où les essaims funèbres

S'envolent des tombeaux ?

Qiie vas-tu donc chercher si loin, si tard, ;'i l'heure Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure,

Sans page et sans flambeaux ?

« Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille. Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille,

La fleur de sa beauté; Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres : Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres

Sous un marbre sculpté.

LA coMiiDii-; Di: I A MOU r

(1 Entcnds-tu le hibou cjui jcltc ses cris aigres? HiitenJs-tu dans les bois hurler les grands loups maigres 1

O vieillard sans raison, Rentre! c'est le moment où la lune réveille Le vampire blafard sur sa couche vermeille;

Rentre dans la maison !

« Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile, Personne ne l'écoute, et ta cape ruisselle

Des pleurs de l'ouragan...»

Il ne me répond rien. « Dites! quel est cet homme, O Mort, et savez-vous le nom dont on le nomme?

— Cet homme, c'est ilon Juau. »

Page 1