‹ PoésiesChapitre 30 sur 145 · DEPART · texte numérisé non relu

DEPART

Je suis parti, laissant sur le seuil inquiet,

Comme un manteau trop vieux que l'on quitte à regret.

Cette lente moitié de la nature humaine,

L'habitude au pied sûr qui toujours y ramène.

Les pâles visions, compagnes de mes nuits,

Mes travaux, mes amours et tous mes chers ennuis.

La poitrine oppressée et les yeux tout humides,

Avant d'être emporté par les chevaux rapides.

J'ai retourné la tête à l'angle du chemin.

Et j'ai vu, me faisant des signes de la main,

Comme un groupe plaintif d'amantes délaissées,

Sur la porte debout ma vie et mes pensées.

Hélas 1 que vais-je faire et que vais-je chercher?

L'horizon charme l'œil : à quoi bon le toucher ?

Pourquoi d'un pied réel fouler les blondes grèves

Et les rivages d'or de l'univers des rêves ?

Poète, tu sais bien que la réalité

A besoin, pour couvrir sa triste nudité.

Du manteau que lui file à son rouet d'ivoire

L'imagination, menteuse qu'il faut croire;

Que tout homme en son cœur porte son Chanaan

Et son Eldorado par delà l'Océan.

N'as-tu pas dans tes mains assez crevé de bulles.

De rêves gonflés d'air et d'espoirs ridicules?

Plongeur, n'as-tu pas vu sous l'eau du lac d'azur

Les reptiles grouiller dans le limon impur ?

L'objet le plus hideux, que le lointain estompe.

Prend une belle forme où le regard se trompe.

Le mont chauve et pelé doit à l'éloignement

Les changeantes couleurs de son beau vêtement;

Approchez, ce n'est plus que rocs noirs et difformes.

Escarpements abrupts, entassements énormes,

Sapins échevelés, broussailles aux poils roux.

GoufTrcs vertigineux et torrents en courroux.

Je le sais, je le sais. Déception aniére !

Hélas! j'ai trop souvent pris au vol ma chimère!

Je connais quels replis terminent ces beaux corps,

Ht la sirène peut m'étaler ses trésors :

A travers sa beauté je vois, sous les eaux noires,

Frétiller vaguement sa queue et ses nageoires.

Aussi ne vais-je pas, de vains mots ébloui,

Chercher sous d'autres cieux mon rêve épanoui;

Je ne crois pas trouver devant moi, toutes faites,

Au coin des carrefours, les strophes des poètes,

Ni pouvoir en passant cueillir à pleines mains

Les fleurs de l'idéal aux chardons des chemins.

Mais je suis curieux d'essayer de l'absence,

Et de voir ce que peut cette sourde puissance;

Je veux savoir quel temps, sans être enseveli,

Je flotterai sur l'eau qui ne garde aucun pli.

Et dans combien de jours, comme un peu de fumée,

Des cœurs éteints s'envole une mémoire aimée.

Le voyage est un maître aux préceptes amers :

Il vous montre l'oubli dans les cœurs les plus chers.

Et vous prouve — ô misère et tristesse suprême ! —

Qii'ingrat à votre tour, vous oubliez vous-même !

Pauvre atome perdu, point dans l'immensité,

Vous apprenez ainsi votre inutilité.

Votre départ n'a rien dérangé dans le monde.

Déjà votre sillon s'est refermé sur l'onde.

Oublié par les uns, aux autres inconnu.

Dans des lieux où jamais votre nom n'est venu, •

Parmi des yeux distraits et des visages mornes.

Vous allez sur la terre et sur la mer sans bornes.

Par l'absence à la mort vous vous accoutumez.

Cependant l'araignée à vos volets fermés

Page 1