J'^LL^IS T^4%TI
J'allais partir; dona Balbine Se lève et prend à sa bobine Un long fil d'or; A mon bouton elle le noue, Et puis me dit, baisant ma joue :
« Restez encor!
« Par l'un des bouts ce fil, trop frêle Pour retenir un infidèle,
Tient à mon cœur...
Si vous partez, mon cœur s'arrache :
Un nœud si tort à vous m'attache,
O mon vainqueur !
— « Pourquoi donc prendre à ta bobine. Pour me fixer, dona Balbine,
Un fil doré ?
A ton lit qu'un cheveu m'enchaîne, Se brisât-il, sois-en certaine,
Je resterai ! »
Grenade.
J'^I LAISSÉ 'DE ^CCK. SEI-X. T>E TsLElGE.
AI laisse de mon suiii du neige Tomber un œillet rouge à l'eau.
Hélas 1 comment le reprendrai-je Mouillé par l'onde du ruisseau?
Voilà le courant qui l'entraîne 1 Bel œillet aux vives couleurs, Pourquoi tomber dans la fontaine?
Pour t'arroser j'avais mes pleurs!
Grenade.
LESOUPIRDUiVIORE I45
LE SOUTI% T)U ^CO%E
E cavalier qui court vers la montagne.
Inquiet, pâle au moindre bruit, C'est Boabdil, roi des Mores d'Espagne, Qiii pouvait mourir, et qui fuit!
Aux Espagnols Grenade s'est rendue ;
La croix remplace le croissant, Et Boabdil pour sa ville perdue
N'a que des pleurs et pas de sang...
Sur un rocher nommé Soupir-du-More, Avant d'entrer dans la sierra.
Le fugitif s'assit, pour voir encore De loin Grenade et l'Alhambra :
« Hier, dit-il, j'étais calife;
Comme un Dieu vivant adoré,
Je passais du Généralife
A l'Alhambra peint et doré !
J'avais, loin des regards profanes,
Des bassins aux flots diaphanes
Où se baignaient trois cents sultanes ;
Mon nom p.irlout jetait l'cliVoi I Hélas! ma puissance est Jétruite; Ma vaillante armée est en fuite, Et je m'en vais sans autre suite Que mon ombre derrière moi !
« Fondez, mes yeux, fondez en larmes!
Soupirs profonds venus du cœur, Soulevez l'acier de mes armes :
Le Dieu des chrétiens est vainqueur!
Je pars! adieu, beau ciel d'Espagne, ])arro, Jénil, verte campagne, Neige rose de la montagne!
Adieu, Cjreiiade, mes amours!
Riant Alhambra, tours vermeilles, Frais jardins remplis de merveilles.
Dans mes rêves et dans mes veilles, Absent, je vous verrai toujours ! »
Sierra d'I^lvire, 18.)).
DEUX TABLIiAUX DE VALDES LE AL I47
T>EUX T^'BLE^UX T)E V^L^DÈS LÉ^iL
APRÈS l'autel sculpté, le Moïse célèbre, Et le saint Jean de Dieu sous sa charge funèbre, A Séville on fait voir, dans le grand hôpital. Deux tableaux singuliers de Juan Yaldès Léal.
Ce Valdès possédait, Young de la peinture, Les secrets de la mort et de la sépulture ; Comme le Titien les splendides couleurs, Il aimait les tons verts, les blafardes pâleurs, Le sang de la blessure et le pus de la plaie, Les martyrs en lambeaux étalés sur la claie, Les cadavres pourris, et dans des plats d'argent, Parmi du sang caillé, les têtes de saint Jean ; — Un vrai peintre espagnol, catholique et féroce. Par la laideur terrible et la souffrance atroce, Redoublant dans le cœur de l'homme épouvanté L'angoisse de l'enfer et de l'éternité.
Le premier, toile étrange où manquent les figures, N'est qu'un vaste fouillis d'étoffes, de dorures.
148 l^SPANA
De vases, d'objets d'art, de brocarts opulents. Miroites de lumière et de rayons tremblants. Tous les trésors du monde et toutes les richesses: Les cofFrcs-forts des juifs, les ccrins des duchesses. Sur de beaux tapis turcs de grandes fleurs brodés, Rompant leur ventre d'or, semblent s'être vidés. Ce ne sont que ducats, quadruples et cruzades. Un Pactole gonflé débordant en cascades, Une mine livrant aux regards éblouis Ses diamants en fleur dans l'ombre épanouis; L'éventail pailleté comme un papillon brille; Sur la guitare encor vibre une séguidillc; Et, parmi les flacons, un coquet masque noir De ses yeux de velours semble rire au miroir; Des bracelets rompus les perles défilées S'égrènent au hasard avec les fleurs mêlées, Et l'on voit s'échapper les billets et les vers Des cassettes de laque aux tiroirs entr'ouverts.
En prodiguant ainsi les attributs de fête. Quelle noire antithèse avais-tu dans la tête? Quel sombre épouvantail ton pinceau sépulcral Voulait-il évoquer, p.ile Valdcs Léal ?
Pour te montrer si gai, si clair, si coloriste, 11 fiiUait, à coup sûr, que tu fusses bien triste; Car tu n'as pas pour but de faire luire aux yeux Un bouquet de palette, un prisme radieux. Comme un Vénitien qui, dans sa folle joie. Verse à flots le velours et chiffonne la soie.
Tu voulais, au milieu de ce luxe éperdu. Faire surgir plus morne et plus inattendu Le convive importun, l'affamé parasite,