‹ PoésiesChapitre 56 sur 145 · DEUX TABLEAUX DE VALDES LÉAL I · texte numérisé non relu

DEUX TABLEAUX DE VALDES LÉAL I

Dont nul amphitryon n'élude la visite.

En effet, — le voici, l'œil cave et le front ras,

Q.ui dans la fête arrive, un cercueil sous le bras,

Ricane affreusement de sa bouche élargie.

Et met, brusque éteignoir, sa main sur la bougie.

Les heureux, les puissants, les sages et les fous.

Ainsi la maigre main doit nous éteindre tous !

Hélas ! depuis le temps que le vieux monde dure, Nous la savons assez, cette vérité dure. Sans nous montrer, Valdès, ce cauchemar affreux, Le masque au nez de trèfle, aux grands orbites creux. Trous ouverts sur le vide, et qui font voir dans l'ombre Les abîmes béants de l'éternité sombre !

Un autre eût borné là sa terrible leçon

Et se fût contenté de ce premier frisson ;

Mais Valdès te connaît, bienheureuse Séville,

De l'Espagne moresque ô la plus belle fille !

Toi, dont le petit pied trempe au Guadalquivir,

Et qui reçus du ciel tout ce qui peut ravir:

Les orangers vermeils et les frais lauriers-roses,

Le plaisir nonchalant, l'oubli de toutes choses,

L'amour et la beauté sous un soleil de feu.

Les plus riches présents qu'à la terre ait faits Dieu !

Il sait que, pour jeter à ton âme distraite

La morose pensée et l'angoisse secrète.

Pour faire dans ta joie apparaître la mort.

Il faut crier bien haut, il faut frapper bien fort!

Dans la seconde toile, où d'une lampe avare

Tombe sinistrement une lumière rare.

Des cercueils tout ouverts sont par file rangés,

Avec leurs habitants gravement allongés.

D'abord, c'est un évêque ayant encor sa mitre.

Qui semble présider le lugubre chapitre;

D'un geste inncliiiial il bénit vaguement

Tout le peuple livide autour de lui dormant.

Son front luit comme un os, et, dans ses dures pinces.

L'agonie a serré son nez aux ailes minces r

Aux angles de sa bouche, aux plis de son menton,

Déjà la moisissure a jeté son coton ;

Le ver ourdit sa toile au fond de ses yeux caves,

Lt, marquant leur chemin par l'argent de leurs baves,

Les hideux travailleurs de la destruction

Font sur ce maigre corps leur plaie ou leur sillon.

Par ses gants décousus entre la mouche noire,

Lt le gusano court sur ses habits de moire.

Tous ces afîreux détails sont peints complaisamment,

Clomme un portrait chéri tracé par un amant,

lu nul Italien rêvant de sa madone.

Dans l'outremer limpide et dans l'air qui rayonne.

Plus amoureusement n'a caressé les traits

De quelque Fornarine aux célestes attraits.

Plus loin, c'est un bravache à la moustache épaisse.

Armé de pied en cap en son étroite caisse.

La putréf:ict!on qui lui gonfle les chairs

Au bistre de son teint a mêlé des tons verts ;

Sa tête va rouler comme une orange mûre,

Car le ver a trouvé le joint de son armure.

Hélas ! fier capitan, le maigre spadassin

A sa botte secrète et son coup assassin :

Fût-on prévôt de salle ou maître en fait d'escrime,

Dans ce duel suprême on est toujours victime.

Au dernier plan, couverts de linceuls en lambeaux, Des morts de tout état, jadis jeunes et beaux. Elégants cavaliers, superbes courtisanes.

Page 1