‹ Poète tragiqueChapitre 1 sur 43 · ARGUMENT · texte numérisé non relu

ARGUMENT

SHAKSPEARE est le plus grand des Celtes, c'est le parfait Breton. Du Normand, il n'a que l'énergie et la force d'agir. Il est tout au drame, comme à son fait. Mais son fait n'est pas le gain, ni même la gloire : c'est la poésie.

Sans fin ni cesse, il crée l'idéal ; et telle est la perfection de l'idéaliste : l'œuvre, ici, porte la foi : plus que personne, le poète a besoin d'être son propre fidèle. Il n'est pas un simple pommier qui fait des pommes ; mais le pommier qui veut faire de ses fruits la pomme d'or qui ne meurt pas, la douce orange de soleil, l'incorruptible fruit des Hespérides.

Toute la vie et tous les êtres lui sont un spectacle qu'il se donne : à lui d'en faire un rêve, libre de la laideur, libre de l'intérêt, libre de la mort. La laideur est le mal. Le manque est le péché. Macbeth vivant est le serf de sa couronne sanglante, entre le jeune Macduff et le bon roi Duncan. Mais, au purgatoire de Shakspeare, dans la divine purgation de poésie, Macbeth est libre : il s'accomplit. Il est ce qu'il est, avec la

plénitude rédemptrice de lart. Le Macbeth de l'histoire est le spectre de l'autre. Il en est ainsi de tous les hommes, dans Shakspeare, et de toutes les actions, du crime le plus noir comme de la plus suave vertu, de l'antique et du moderne, du destin et de la conscience, enfin de l'homme Shakspeare lui-même.

L'art est le lieu de la liberté parfaite. Quel prince souverain, ce Shakspeare. Quel règne que le sien. La grande poésie est la seule réalité, parmi les choses mortelles, qui sont toutes vaines. Et la beauté seule rachète l'homme de son néant.

Il n'y a presque rien de l'Allemagne dans Shakspeare. Ses dieux sont plus près de l'Olympe que du Walhalla. Il a le mépris de toute violence. Il adore toute douceur. Jamais âme ne fut plus patricienne. Nul n'a raillé de si haut. Il se joue même de sa propre fureur. Je le vois balancer la tempête qu'il déchaîne, comme une fleur ; et souffler sur le tremblement de terre, sur la guerre et sur la peste, comme l'enfant qui éparpille d'une haleine la tête en duvet du pissenlit. Il est infiniment au-dessus de tout ce qu'il fait, de tout ce qu'il veut, de tout ce qu'il est. Spiritus ejus ferebatur super aquas.

Les nains et les géants n'ont aucune part à son univers. Le difforme est son esclave : il le tient de court : il s'en donne la farce ou le fouaille ; il l'habille de brouillard ou de risée. Les sorcières seules font le jeu du démon, dans l'ample tragédie. Elles sont trempées dans la brume et dans les vapeurs nocturnes. Des fumées sulfureuses les enveloppent. Elles sont de

Tenfer, et rien de plus que les pensées fatales de l'homme, sa volonté mauvaise, presque toujours sa bestialité et son envie.

Que peuvent les sorcières, dit Shakspeare? Perdre les malheureux qu'elles possèdent, et d'où elles sont sorties, comme les vers de la corruption. Leur force ne va point au delà. Pour tout le reste, l'homme a ses anges gardiens : les fées ravissantes, les délicieux génies, tout esprit, tout sourire, toute grâce ; et ces jeunes filles amoureuses qui sont une triple essence de la fée, de la fleur et d'Ariel, l'invisible musicien.

Jamais le cœur des Celtes n'eut un tel interprète. Le mal, pour les Bretons, sera toujours intérieur. La méchanceté sera toujours une vocation de l'infortune, toujours une sorcière. Le coupable est un malheureux. La faute est un malheur. Les formes heureuses de la vie ne cesseront pas de jouir d'elles-mêmes, fût-ce dans l'extrême douleur : Ariel et les fées, le sourire et la lumière du printemps sur la prairie, le sein gonflé de la mer, trésor des germes et miroir des étoiles, la mélancolie qui ne maudit point, le poète qui chante, la jeune fille qui fait le chant ; et bien plus que l'amour, la tendre folie de l'amour qui se rêve lui-même et son infini délice. Ces formes vont et viennent sur l'échelle des rayons, perpétuelle descente et perpétuelle ascension entre le ciel et la terre.

Heureuses sont-elles et bénies d'être belles.

Toute philosophie est dans le divm Shakspeare, comme il fallait s'y attendre, puisqu'il a pris toute vie dans son grand cœur. Il ne juge pas : il adhère et il

subit ; il épouse et il consent. Tant il est ce qu'il comprend, qu'il le justifie. Shakspeare achève Montaigne : non seulement il voit l'envers de la toile, il sait qu'il l'a peinte et qu'il l'a tendue sur son désir.

Le dernier mot de la métaphysique est un beau poème, une création de 1 art et de la poésie.

Tout est fait ici-bas de V étoffe d'un rêve : ce sourire sublime répond, à travers les siècles, au sublime soupir de Pindare : U homme est le rêve d'une ombre. Et pour les unir tous deux dans un même accord, il faut peut-être dire : La vie est le rêve d'une ombre qui aime.

Le prince des Celtes est la cathédrale de poésie. L'œuvre de Shakspeare c'est Reims, Chartres, Coutances, Bourges et Saint-Ouen avec les châteaux, Warwick et Josselin, qui chantent dans une forêt, au bord de l'océan. Au transept, et le long de la nef sublime, il a des chapelles somptueuses et riantes, où triomphe le clair génie de la Renaissance. Mais le vaisseau, les piliers, la crypte, les clochers, toute l'église est ogivale. Les verrières sont de France, avec toute la féerie de la lumière occidentale. Et jamais style ne fut si breton.

Dans les moments les plus cruels de son supplice, le poète n'a pas appelé le néant. Il le déteste. « Je ne l'ai pas invoqué, dit-il, dans ma douleur. »

Il n'y pense que dans les transes de la passion, dans les tourmentes ou la crainte d'un éternel ennui. Ennui brûlant des passions malheureuses ! et de toutes la plus brûlante est celle de la vie. Cet ennui n'est

pas le vide, mais un enfer qui implore la grâce du rafraîchissement .

Le vrai Breton, dans la dure douleur, tout écorché vif, se sent plus vivant et plus lui-même que dans la peau voluptueuse de la joie ; et certes il se collette avec le néant : il ne Tembrasse pas.

Et à quoi donne-t-il ce nom noir et vide? Il n appelle rien de ce nom, si ce n'est l'horreur des ténèbres, la volonté de ne plus penser au fatal évanouissement de toutes les formes, la résolution de ne point faire séjour dans la nuit, et le dessein, coûte que coûte, de ne plus croire à la mort. Le Breton meurt pour vaincre la mort.

L'imagination est la faculté maîtresse du Celte. Elle est souvent toute sa vie. Elle est le figuier qui peuple son îlot, et qui nourrit sa paresse. Elle l'absorbe, elle le rend inerte à tous les biens de la terre. Mais le Celte est aussi le plus vrai, le plus loyal des hommes et le plus fidèle. Son amour, comme son courage, est un feu pur dans une gaine de granit.

L'imagination est la grande créatrice. Ce qu'elle a conçu, elle le produit. Quand elle a toute sa puissance, elle est aussi bien l'action qui embrasse le monde, et la passion qui le subit. Shakspeare est tout imagination.

Il a eu toutes les passions, qu'il les ait exercées, qu il s y soit livré, ou qu'il les ait seulement prises à lui, pour les connaître. Il a pu être toutes les forces de la vie humaine et tous les hommes. En lui, les

objets sont des êtres. Avec une aisance souveraine, pareille à 1 égale lumière sur la mer, que ce soit le calme ou la tempête, il est le criminel achevé de tous les crimes, et l'adorable douceur de toutes les tendresses. Peu à peu, il s est élevé de Taçtion tout ardente et de l'extrême passion à l'action sans défaut ni péché, qui est la possession sereine.

Shakspeare s'est accompli en passant du prince Hamlet, qui se couronne de silence, à Prospéro, roi qui abdique.

Si visible toujours à mes yeux, lui à qui l'on doit tant de créations diverses, Shakspeare est tout entier, homme jeune dans Hamlet, et homme mûr dans Prospéro. Nul plus que lui n'est absent de son œuvre et nul n'y fait plus sentir son unique présence. Il n'est point dans les actions : il est partout dans les sentiments. Il n'est pas un poète qu'on puisse mieux connaître.

Quoi qu'il semble, Hamlet et Prospéro sont le même homme. Prospéro, c'est Hamlet délivré, Hamlet enfin est racheté de la vie. Les actions ne sont que des ombres sur l'écran.

Le rêve seul délivre. Il faut passer par la négation. Elle est la véritable fin de la connaissance logique ; et la science n'a pas été souvent capable de le comprendre : s'en doute-t-elle, aussitôt elle s'en repent. D'ailleurs, elle ne s'en occupe pas, en principe. Et la science honnête ne se soucie jamais des conséquences.

Hamlet et Prospéro ont déjà plus de trois cents

ans : nulle jeunesse pourtant ne se compare à celle-là, ni aucune présence. Voici demain trois siècles que le poète est mort ^'^. L'année de sa naissance, Montaigne avait trente-et-un ans ; Cervantes, dix-sept ; Ronsard, quarante. Michel-Ange mourait presque centenaire. Calvin allait mourir. Bacon et Galilée venaient de naître. Le charmant Spenser était un petit garçon de douze ans.

Shakspeare est si libre, il est si fort qu'il s'efface sans cesse dans les formes qu'il contemple, et qu'il délivre en les créant. Si entier toutefois, si plein et si lié en sa diversité universelle, qu'il est toujours luimême. Toutes les mélodies sont en lui, et tous les instruments ; mais en tous et toutes on retrouve son chant.

Il a tous les tons, et il est l'accord de tous ses tons. Il fixe la couleur de toutes ses nuances. Il a toutes les voix ; et le son unique de l'orchestre est le timbre de la sienne : il fait l'harmonie de toutes. Il est la symphonie immense, encore plus que les parties. Comme Wagner, et Wagner seulement, Shakspeare est surtout son orchestre. II n'y a rien de si multiple ni de si un que lui.

Mais quel être divin s'en tient à la négation? Ou quel grand cœur seulement? Le monde est ce que l'amour veut qu'il soit ; et ce que le cœur rêve, il l'est enfin ou le peut être.

(1) Le 23 avril 161 6- Shakspeare n'est point né, comme on le dit, le 23 avril 1 564. Il faut faire la correction introduite au calendrier par Grégoire XIII en 1582 : de la sorte. Shakspeare a vu le jour le 4 mai.

La divine sérénité de Prospéro est une victoire de l'esprit qui nie, sur lui-même : la logique mène à la négation : tout n'est rien.

Cependant la grandeur de l'art ressuscite tout ce que la pensée froide condamne et annihile. L'art est une volonté belle. La vue du néant elle-même est alors un rêve, comme tout le reste. La beauté et l'amour, que l'on met à son rêve en font la seule réalité.

Prospéro a passé par le néant. Il a lutté, il a voulu, il a même dédaigné. Il s'est retiré dans l'Ile de la Pensée. Il s'est mesuré en maître à la nature : il l'a tenue en esclavage, la sorcière, avec son fils Caliban. Mais ce n'est point encore assez. La Tempête éclate : elle ouvre le ciel et la mer, comme un poème en deux livres. La tempête est la rupture avec toute la réalité prise comme telle. Prospéro met sa puissance et son art à l'essai. Il en tire aisément la preuve de son pouvoir universel : il pénètre, du même coup, la vanité d'y assurer sa foi et son espérance. « Non, mon art même n'est rien, si je ne le consacre au rêve de quelque forme éternelle. » Le rêve seul de l'amour divin mérite de retenir l'artiste qui le crée. Prospéro se retire. Il conclut comme. Michel- Ange, mais séparé du fort Toscan par l'infini du sourire. Le terrible sculpteur est prisonnier du bloc et de la terre : la gaine lui colle à l'âme : même quand il s'évade, il emporte la montagne de marbre avec lui.

Ailé comme Shakspeare, gracieux comme lui, le sourire de Prospéro est le message du poète. La colombe pique du bec à la fenêtre. Elle porte le rameau d'olivier

à Tarche de la vie, suspendue dans les ténèbres et la tragédie du déluge. Plus léger que Téther, il est Tesprit qui vole au-dessus de toute matière, le doux vent d'Ouest en juin, qui caresse la lande en fleurs, et qui vient de la mer, sur l'ongle nacré du matin.

Il compare enfin son œuvre à l'œuvre parfaite de Dieu. Shakspeare est avec Dieu d'une réserve, d'une confiance et d'une liberté infinies. Au bout de tout, le Père est ce que l'artiste contemple. Dieu est l'artiste suprême. Le monde est le rêve du Père qui aime et qui crée.

Un rêve et un rêveur, voilà le terme de la nature et de la pensée.

Dans Racine, on ne sent pas le moindre doute sur l'ordre et la réalité du monde. Sa conscience est d'un chrétien, et son esprit d'un poète antique. Il n'est pas tenté du mystère : car le mystère lui est étranger. Il a la solution de cette vie et de l'autre. Tout lui semble clair ; et pour lui les problèmes sont résolus par les lois de l'Etat et les réponses de la religion. Son incomparable sûreté vient de sa certitude. Il n'hésite point ; il ne cherche pas. Il a son plan ; il achève tout ce qu'il touche. On le dirait né pour achever. Sa merveilleuse intelligence ne s'égare même pas au milieu des passions. Il ne saurait être dupe de celles qu'il éprouve le plus. Il les débrouille toutes. Pièce à pièce, il les explique, il les affole et il les règle, comme Huygens pourrait démonter ses montres et les remonter.

A l'égal de son esprit, sa main est infaillible. Le

style vaut la pensée. Cet art touche à la perfection. Il a la vertu du plus beau dessin ; et pour la pureté des lignes, on ne le compare à personne, si ce n'est à Sophocle. Il donne le plus haut plaisir de l'intelligence. Et il va jusqu'au cœur par les voies de l'admiration.

Shakspeare doute. Il nie toute la figure du monde. Il poursuit la vie au delà des apparences. Ce corps divin et tant aimé se dissipe, à mesure qu'il l'étreint. Il s'enivre de toutes les formes et ne croit à aucune.

Il cherche partout la raison cachée et la cause invisible. Les faits et les hommes, les siècles et les passions, tout à ses yeux n'est que signes. L'histoire est un cruel délire ; et l'amour une douce histoire. Plus il aime la vie, moins elle lui semble réelle. Il la crée pour y croire : à force d'oeuvres, il paraît y attacher une ombre de crédit et de raison. Il plonge tout le drame humain dans le drame infini de la nature, toujours absente chez Racine.

Sa suprême beauté n'est pas seulement dans les lignes, mais dans les immenses horizons qu'il découvre, dans l'ombre qu'il prolonge à tous les gestes, et dans les résonances qu'il donne aux paroles de l'homme.

Quelles que soient les passions. Racine a 1 air de les conduire ; elles triomphent ; mais la raison les mène là où elle est à les attendre, où elle veut ; elle les connaît et les dirige. L'homme est le maître, ou du moins l'esprit du poète. Dans l'homme aveuglé il y a toujours l'homme moral, le témoin tel que les lois et la religion l'ont fait. Enfin, dans son aveugle-

ment on dirait qu'il sait pourquoi ses yeux cessent d'y voir, quelle force l'aveugle et d'où vient sa cécité. Shakspeare ne peint pas les passions : il les épouse. Il est toutes ses créations ; il vit toutes leurs vies. Shakspeare est comme le Dieu des mystiques, et Racine comme sa Providence. Racine est plus parfait ; Shakspeare, plus étendu et plus riche.

Dans Shakspeare, l'homme a beau être maître de soi et des événements, une puissance fatale pèse sur sa conscience, pour la duper ou la servir, ou la tuer. L'homme est un jouet : et s'il ne s'en doute pas lui-même, le drame sait qu'il l'est. Rien n'est si tragique.

C'est le fond de notre conscience, et le point le plus vif de la vie, la question de savoir si nous sommes joués.

La plus profonde et plus grave conscience de 1 homme le plonge dans un océan, où la volonté propre ne se connaît plus que par désespoir de tout et d'ellemême. L'immense nature, ce corps de la fatalité, enveloppe les actions humaines. Mer sans bornes, si prodigue de tempête et d'amertume, elle n'a point de rivages, point d'espérance, point de règle. Le port n est qu'une halte : il n'est pas de sûr abri. 0 mer inexorable, sans repos et sans dessein ! Elle ne se connaît elle-même que dans l'homme, où elle fait le même bruit de torrent et d'inutile sanglot que les marées esclaves dans l'hélice des coquilles.

Le rêve emporte tout ; et la suprême grandeur de l'esprit consiste à se voir rêver soi-même. Après en avoir

désespéré, la suprême beauté est d'en sourire. Le sentiment de l'univers enveloppe tout dans Shakspeare ; et le poète en fait son rêve familier, pour donner une apparence de raison à l'illusion universelle, qui n'en a aucune. Dans Racine, tout est défini, le monde est réduit à l'homme, et la raison pénètre tout mystère. Racine est linéaire comme un temple dorique. Shakspeare est dans le sens vertical, comme la musique et l'émotion.

Page 1