CONSCIENCE
A LA RACINE de toutes les opinions humaines, et même des plus abstraites, j'ai trouvé l'intérêt d'amour-propre et le moi qui se vante.
Il en est de cette découverte comme de toutes les autres : l'idée n'est pas nouvelle ; la nouveauté consiste à établir une relation ignorée jusque-là entre les éléments connus de l'esprit et de l'action. La découverte est dans le sens d'un rapport nouveau, et de la valeur qu'il a pour comprendre les hommes.
Un politique se cache dans la plupart des philosophes. La politique n'est pas seulement dans les affaires et dans l'Etat : elle est dans les idées.
Le politique parle pour son parti. Mais il fait parler son parti pour lui. C'est dans le choix du parti que réside, d'abord, cet intérêt profond que je veux dire. Il est si intime à la nature de l'homme, qu'il lui reste caché le plus souvent : quel partisan sait bien pourquoi il est de son parti? S'il le voyait clairement, il n'oserait plus en être.
Dans la théorie qu'il défend, l'homme prend sa
propre défense. Le plus libre souvent, ou qui croit l'être, ne Test pas de soi. Sans le savoir, il ne pense quà soi en tout ce quil pense. Son idée de Tunivers tourne autour de son estomac. Il veut pour son pays ce qu'il veut surtout pour lui-même. Il n'est tant de son pays que pour être davantage de sa province, de son canton, de sa maison ; et dans sa maison, de son propre lit. Et dans ce lit, c'est lui seul qu'il considère. Ce qu'il préfère est le triomphe de ce qu'il est. Sa raison est l'mstrument de son règne. Il ne vante que lui dans la sagesse qu'il se croit ; et jusque dans le Dieu qu'il propose, il s'offre à la louange, et même au culte qu'il estime qu'on lui doit.
Il ne se voit point et je le vois. L'homme de la race est lié plus qu'un autre à la racine égoïste. Il est de parti avant d'être soi-même. Toute la race nourrit son avarice. L'excès de la race lui fait un droit de ses propres excès. Il fonde sa propre impunité sur un crime général, et le mensonge de son intérêt sur l'imposture anonyme. L'esprit aussi a ses races. Les cuistres font une race à travers les âges et les pays. Les rhéteurs en sont une autre. Trissotin est un basset qui gronde, toujours prêt à mordre, plein d'envie et de rage égoïste. On pénètre mieux les cœurs quand on a cette clef.
Shakspeare a un tel mépris des pédants qu'il les laisse de côté. Il est trop tragique pour les prendre au sérieux ; et toutefois il ne semble pas les juger bons à bien faire rire. Son regard perce la croûte du docteur. Shakspeare va droit à l'envieux. L'envie n'est pas comique. Le balourd, maître d'école, n'est pas si
risible après tout. « J'exècre la fantaisie et les âmes trop libres. » Voilà sa devise, s'il osait. — N'est-ce pas vous qui enseignez les autres? — C'est moi, sans contredit. Et il empoigne sa férule. Il faut le fesser pour qu'il fasse rire. « Comme ce n'est qu'un âne, ne le retenons pas », dit Shakspeare.
Il en va tout ainsi des philosophes, ou de la plupart. Ils n'ont pas toujours un lien très visible à leur pays ni à leur temps ; mais ils en ont un à eux-mêmes des plus solides. La raison des raisons est où on ne la cherche pas. L'abstraction peut être le dernier mot de l'intérêt ; et l'on fait avec soi-même une théorie générale, qu'on n'eût pas eu le front de faire ouvertement de soi. J'appelle cette faiblesse être de métier. Les philosophes même sont de métier infiniment plus qu'on ne croit.
L'esprit s'effraie de découvrir la vanité de l'amourpropre, où on l'attend le moins. Quoi? le système de ce philosophe tient à une manie, dont il est infatué? à une façon de se faire valoir qu'il cache? à une prétention qu'il n'avoue pas? Oui bien. Et il n'aurait pas de 1 univers l'idée qu'il vous en donne s'il ne voulait pas vous donner de lui-même une certaine idée qu'il a.
Voilà bien le moi haïssant autant que haïssable, la dernière retraite où il se tapit, et non la moins redoutable. Cet étrange intérêt est la dernière peau de la bête, celle qui colle à l'homme intérieur. Les saints et les vrais artistes arrivent seuls à la dépouiller. Les héros même ne s'en délivrent pas souvent.
Etre soi avec assez de puissance pour enfin se quitter. Toute liberté ne mène qu'à celle-là. Il n'y a pas d'autre vertu : pas d'autre courage ni grande force d'homme.
Digne de son art, l'admirable artiste se quitte. L'art est vraiment une poésie. Il s'agit de créer en dehors de soi-même et contre soi. Au sentiment du poète, le monde et tous les objets de la vie sont plus que lui ; et il le veut ainsi. Plus il est, plus il consent à ne rien être.
Quand il s'accomplit, le saint se renonce. Il ne règne enfin, il n'obtient la couronne qu'au moment où il la quitte. C'est en Dieu qu'il veut être, et Dieu qui est pour lui.
La charité est la loi suprême du grand cœur. La vie est une purgation de l'intérêt. Un purgatoire de charité, qui nous approche toujours plus près de la chose belle, c'est notre passage ici et nos combats, s'ils ont un sens. Sinon, que pourrions-nous conquérir, et qu'aurions-nous conquis? L'art est bien une espèce de la sainteté.
Ni la bête ne peut s'élever à ce souverain désaveu de soi-même ; ni l'enfant, ni le cœur médiocre, ni l'homme d'action peut-être. A tous ceux-là, le monde est confié pour qu'ils le conservent. Mais le conserver n est pas l'accomplir.
Le plus grand péché n'est pas celui que la morale condamne le plus. C'est celui que la conscience du pécheur se reproche le plus, secrètement. Le vrai
péché est un manquement à la vertu qu'on estime le plus, où Ton met le plus de soi, où Ton se trahit plus en y défaillant.
Si l'argent n'a pas le moindre prix pour un homme, il peut arriver qu'il ne soit pas plus ménager du bien d 'autrui que du sien propre : il sera dissipateur, peutêtre, infidèle même sans grand péché. Mais si un homme est avare, tout entier attaché au gain, et charnel avec l'or, la moindre infidélité est une faute grave ; et s'il vole, il est plein de crime. Je n'en juge pas : c'est lui qui le dit.
Dans l'action, la conscience est plus attentive. Elle se dupe moins volontiers : elle n'y aide pas. Mais elle est toujours prête à s'abuser dans le domaine de l'esprit, où elle feint de se mouvoir sans entraves, et libre de l'intérêt.
On s'efface dans les idées qu'on a : on croit s'effacer comme on fait sortir un confident. Mais on a mis ses idées au centre de l'univers ; et sans le savoir peutêtre, on s'est mis au centre de ses idées.
Telle est la commune racine, qu'il faut trancher. Et certes ce n'est pas en la desséchant, puisqu'elle porte l'arbre, qu'on s'en délivre. Bien au contraire, on doit la cultiver : à force de grandir, elle s'enlace à toutes les racines vivantes ; elle s'intrigue à toutes, et finit par les nourrir toutes, après en avoir tiré son aliment. A son terme, elle se perd dans toutes. Elles sont elle, alors, plus qu'elle-même ; et elle est elles toutes plus que soi. Il ne saurait y avoir d'autre délivrance. Un sacrifice qui diminue n'est pas une victoire. Il faut
être soi avec plénitude, et dans toute sa force, pour s'abdiquer enfin soi-même. On ne triomphe totalement de soi qu'en sa toute-puissance.
Le poète souverain prend seul parti contre luimême. Seul, il ne se préfère pas à toutes les créatures : car, malgré tout, elles le sont toutes de son amour. Il fait grâce aux objets mêmes de sa haine, dès qu'il a pu les peindre. Et s'il les monte en farce il les aime, puisqu'il en rit. La beauté et la variété du monde peuvent lui être plus chères que sa propre vie : les objets du dégoût et de la haine y entrent aussi, sous la houlette d'une indulgence fatale. La passion qu'il a de la vie est moins faite de lui que de tout le reste. Un amour infini le possède, sans intérêt et sans avarice, où le vulgaire amour ne consent pas. Et il a si peu de vanité qu'il n'a même pas besoin de se bannir de ce monde qu'il adore : il s'y oublie. Quel plus doux espoir aurait-il, ou quelle autre récompense? Bien loin de ne voir que soi dans les autres, il les voit tous en lui.
Faute d'art, les lourdes races du Nord font la morale.
L'art est une volupté qui se délivre et qui se multiplie à l'infini en se goûtant. Il vient de la chair et se fait esprit.
La volupté enchaîne les chairs pesantes du Nord ; il faut un Dieu pour les arracher à la sorcellerie de Circé et les tirer de l'île. Elles n'ont jamais compris l'innocent péché de la vie au soleil, depuis 1 lonie jusqu'à l'Espagne. La France, qui est un équilibre entre toutes les forces, au point d'avoir fait un art
égal de la volupté et de la morale, leur est encore plus incompréhensible. Ils vitupèrent contre Naples et contre Byzance, contre TAthènes d'Aristophane et contre Paris. Ils sont mille fois plus corrompus par la haine et Tidée du péché que Naples leur inspire, que Parthénope couronnée de roses, par toutes ses orgies et Texcès du plaisir.
Shakspeare, né catholique, et mort dans le rêve de Prospéro, ne fait jamais de morale. Il se contente de donner à tout objet de la vie la forme de l'art et l'innocence de la beauté.
fl J AI TUÉ LE SOMMEIL.
Hamlet avec Timon, Macbeth et le Roi Lear, le noir Othello et Jago par derrière, ces Titans se dressent sur l'horizon et portent le ciel de la tragédie. Les voici, avec leurs figures de fous qui savent : ils font les fous, ou ils le sont, suivant qu'ils agissent pour eux-mêmes, ou qu'ils sont en action devant la foule des hommes : on est fou pour autrui, quand on est pleinement soimême ; et sage par devers soi, on fait le fol, afin de répondre à l'idée qu'en ont les autres.
Drames terribles, ils sont les hauts faits de la nécessité : la fureur de la vie les anime, et la négation de la vie. Tout est fatal. Est-ce assez dire? Les plus grandes âmes, pour le mal et pour le bien, ne peuvent pas choisir: elles sont hantées. Plus puissantes elles sont, et plus sont-elles esclaves. Elles sont le heu d'un rêve, qu'elles
doivent accomplir. Et le rêve souffle où il veut et d'où il lui plaît.
Puissance et misère du héros : il n'est pas dupe. Les plus volontaires sont les plus possédés. Ce que l'homme veut le plus ne dépend pas de lui. Il est voulu, et nul ne sait pour quoi, nul ne sait par qui. Il est comme il peut : flux et reflux, tempête d'équinoxe, mer d'huile ou raz de marée, l'âme porte le rêve qui le hante, l'océan obéit.
Sitôt qu'il passe à l'action, l'homme n'est presque plus pour rien dans ce qu'il fait. Le jeu de l'amour et de la poésie est la seule innocence. Tout à la fin, au moment de dire adieu, Shakspeare découvre que la contemplation aussi est innocente. Il ne faut pas quitter la Forêt des Ardennes, ni les clairières d'Athènes, ni sous l'arbre des fées la nuit d'été.
Qui ne croit pas aux fées, jamais n'a connu Shakspeare. Nul ne le lit avec bon sens qui n'a point l'esprit de féerie. Mais la féerie n'est que le cauchemar racheté de la réalité et purgé de la peine. Le mauvais rêve, c'est la vie.
Ces drames désespérés sont les drames de l'insomnie : entre tous, Hamlet le plus ruineux, et Macbeth le plus funeste. Ici on ne sort pas du crépuscule, de la brume et de la nuit.
Tous ont perdu le sommeil. Pourquoi ne peuvent-ils pas dormir? Parce qu'ils ont conscience.
Plus héros ils sont, plus ils ont conscience ; et moins ils sont libres de régler leur destin. Au contraire, ils le précipitent. Et en effet, le héros est l'homme capable
de s'accomplir. Ce qu'ils tentent est contre eux-mêmes, quoi qu'ils fassent. S'ils rompent devant la menace, ils ne reculent pas leur destin : ils y assistent. Muets ou pleins de cris, ils le voient venir de bien loin. Ils sont voués à leur misère et à leurs crimes : la grandeur, pour eux, consiste à les porter au comble ; et la vertu, à suivre la vocation qui les appelle. Ils sont complices de leur propre calamité et de leur sort tragique.
Ils sont dans la nuit. Ils l'entassent autour d'eux. Ils l'épaississent. Leur souffle et tous leurs gestes attirent les ténèbres. Ils les font descendre sur tout ce qui participe à leur vie.
La nuit, comme eux, est pleine de fantômes. On ne les a jamais vus, qu'on les attend et qu'on sait qu'on va les voir. Les fantômes sont les destinées fatales, qui se lèvent tout d'un coup dans la conscience, qui l'assiègent, qui la forcent et la réduisent à merci.
Plus on lutte, plus on s'empêtre et l'on s'englue. On est pris au piège, dès que la conscience fait signe au destin qu'elle a compris : il entre en elle, et elle n'est plus que lui.
Voilà pourquoi les spectres ont un si grand rôle. Et Shakspeare lui-même jouait le spectre, partout où il y en avait un. (Pour moi, que des spectres dans le monde ! et combien de fois surtout les enfants ne m ont-ils pas fait peur comme les spectres naissants de leurs père et mère, et les parents comme les spectres de leurs fils et filles pourrissants.)
Le spectre est la volonté d'agir au sein du rêve, une tentative d'être.
Les passions naissent du fond, sans qu'on y soit pour rien : les passions, ces pensées de la vie.
— Ne songe pas là-dessus si profondément , dit la femme à son homme : On deviendrait fou, s'il fallait penser à tout cela.
Et lui, qui est la conscience, pourrait répondre :
— On Y est, et on ne peut faire autrement. Patience : tu le seras, si tu en vaux la peine. Tu nas pas encore reçu ton rôle ; tu nen sais que deux ou trois répliques. Attends de V avoir appris tout entier ^ avec ses pleurs de femme, jusquà la fin.
Comme le héros entre en action, il commence de mourir. Le drame de Shakspeare est un suicide qui tombe au milieu du lac, et toutes les ondes, concentriques au gouffre né du choc, font des morts à Tinfini et des catastrophes. Le lent suicide du héros tisse une toile de malheurs et de meurtres, où se prennent les uns après les autres les coupables et les victimes : le monde se partage entre ces deux espèces de condamnés à mort. Hamlet, Macbeth, Othello, quand ils prennent conscience de leur passion, et qu'ils se mettent à agir, ils se mettent à mourir. Et leur suicide fatal entraîne l'infaillible suicide pour tout ce qui les touche. Dans le premier embrassement d'Othello, Desdémone ne saitelle pas qu'elle ne sortira jamais de ses bras? Son cœur le sait pour elle, et qu'elle mourra étouffée sous le poids sauvage, sous le feu rouge et noir de ce cœur là.
Ah ! c'est que la mort est la toile de fond unique pour la conscience : la mort universelle. Etendards et fanfares au vent, sur le devant de la scène, dans un golfe
de lumière, le jeune Fortimbras, l'heureuse, l'admirable brute, passe en vainqueur : il vient pour enterrer les morts, et d'abord il leur marche dessus. Mais un moment, je vous prie, il reste un royaume à conquérir. Il va prendre conscience. Et Macbeth, c'est Fortimbras lui-même qui s'avance vers son destin, après la victoire. Il va coucher, ce soir, au château d'Inverness, chez le bon roi Duncan, où l'air est si léger et d'une finesse exquise. Qu'on y doit bien dormir la nuit ! De là, qu'il ne s'arrête pas : plus qu'une lande à traverser. Il ne peut perdre une heure. En avant !
Timon est tout à fait le même homme que le prince Hamlet. Il découvre la vie : il voit tout d'un coup ce que vaut la société, et l'infâme racine de l'appétit qui nourrit toutes les actions humaines : la politesse, le goût des arts, la justice, la politique, la morale, l'amour et l'amitié même. Le plus homme des hommes devient un loup, quand il pénètre les hommes. Dans cette forêt des intérêts, pleine de serpents et de champignons vénéneux, il prend la rage.
Au milieu de la nuit, comme un éclair illumine soudain un coin d'ombre, où grouillent des larves, et révèle une horreur dès longtemps pressentie, Hamlet découvre le monde et l'espace du néant où il roule. Mais quoi? tous les héros de Shakspeare sont percés de la sorte par la foudre : ils font une découverte qui tue la vie.
Le vieux roi Lear en est l'image la plus innocente et la plus torturée. Si aveugle, si confiant, si enragé même de confiance, le cher vieillard, que Timon seul
l'égale en générosité et royale prud*homie. Le jour où il ouvre les yeux, c'en est fait : il ne peut plus vivre : il porte le poids de la connaissance, comme une Méduse intérieure qui lui dévore le sens et lui pétrifie la raison. Il est né à la conscience, le vieil enfant : il sait. Il n'est donc plus qu'un pauvre fou. Et il ne dort plus. C'est pourquoi l'adorable sommeil, que l'adorable Cordélia lui assure un instant, est bien le prélude musical de la parfaite délivrance. Il passe de la folie à la mort, comme le sable épuisé d'une ampoule du sablier dans l'autre. Quand le héros dort, il meurt : il est mort. Ce monde tel quel est la vision d'un fou.
Ceux qui savent, en entrant dans l'action, ils entrent en agonie.
La conscience fait tout l'homme dans la nature, et toute sa misère. Elle pourrait être toute sa grandeur ; non pas toujours tragique, sans doute : mais enfin qu'on ne parle plus de joie au sens du rire. Il faut une purgation de la conscience dans un état supérieur, qui est le pur amour ou la pure vie de l'esprit. Shakspeare ne le sait qu'à la fin de son jour. Alors il se retire.
Dans le Conte d* Hivers si atroce et si doux, tout vérité d'abord selon les faits, puis tout chimère, je vois Shakspeare en divin Caron : sa barque fait le passage d'un monde à l'autre : le rocher quitte l'enfer et la fatalité pour un voyage sur la mer de Bohême, aux Iles fortunées. Quel moyen de se sauver soi-même et de sauver la vie, sinon de tourner décidément le dos à la réalité? Il faut l'inventer, la parer, l'orner d'amour et de musique, la créer belle enfin, comme l'artiste fait
son œuvre. La conscience est 1 homme. La conscience est tout le drame. La conscience est l'insomnie.
Et l'insomnie vient de l'action, qui est toujours impure, pour les grands cœurs qui connaissent le mot de l'énigme. Un cœur assez passionné et assez fin ne devrait-il pas autant souffrir de tuer une fleur que de tuer un homme? Le sentiment du Barbare est directement le contraire. Pour celui là, l'action est toujours bonne, quelle qu'elle soit. Et à juste titre : parce qu'il est sans conscience. Agir est alors la vertu même. Tandis que, pour la conscience, agir est toujours le mal ; et le rêve seul est bon, l'amour étant le rêve des rêves et la purgation sublime de toute volonté égoïste. Le monde n'est ni bon ni mauvais. C'est bien pis : il est de hasard. Un jeu trompeur, misérable et séduisant, bouffon et terrible : tout entre dans la farce, même la tragédie : et il n'est farce qui ne soit aussi tragique : car « le dernier acte est sanglant ».
L'homme n'est ni bon ni mauvais. C'est bien pis :
il est éternellement joué. Il est le hochet
de la nature. On ne peut même
pas le haïr, tant il est
vain. Et que reprocher
à ce pantin gonflé de vent, ou
plein de fiel ? Même bourreau, il est
victime. Si Shakspeare ne le
dit pas, Caërdal
le dit pour
lui.