‹ Poète tragiqueChapitre 13 sur 43 · TEMPEST · texte numérisé non relu

TEMPEST

L'invention de Shakspeare n*est pas une découverte, mais une création. Plus il observe, moins il y paraît. Il semble invisible avec le plus bel œil du monde.

Il n'invente jamais le sujet ni les personnages. Il les reçoit de la vie et de l'histoire. Il les saisit d'un regard ou d'une lecture. Il les prend en lui : on dirait qu'il les y suscite. Ils y sont, sans doute, comme il les acueillis au vol dans les champs, dans la ville et les livres ; mais il faut qu'il les rêve, pour leur donner l'être. Son âme conçoit du rêve tous les héros du poète et toutes les passions qui sont en lui. Elle s'en décharge et l'en délivre, en les portant à la plénitude parfaite, qui est la vie belle non moins que la tragédie. Au fond, toute plénitude est tragique. Passions, héros, marées de l'action, nuages des siècles, toutes les formes et toutes les idées lui sont des semences et du grain, que le feu de son âme féconde. Mais il ne lui faut pas des saisons : en lui, les semailles touchent à la moisson : il mûrit la vie comme la foudre ce qu'elle consume. Rien n'est plus foudroyant que cet esprit de Shakspeare qui médite. Quittant un ami dans la rue, il monte un escalier de dix-sept marches, un

degré pour cent ans, il rejoint Marc-Antoine dans sa chambre et il couche en baisers avec Cléopâtre. La voit-il comme elle était? Quoi donc, elle est à jamais comme il Ta vue.

La terre opère ainsi et la grande nature. Avec lenteur, toutefois. On lui confie des germes, et elle en fait la rose et le pin, la pêche et le chêne, la forêt pluvieuse cuirassée de houx et le solitaire oranger sur un cap, dans la mer bleue, comme un prince persan, roi et poète.

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