VOIX DE SHAKSPEARE ET CE TIMBRE SI DOUX
INFINIMENT DIVERS, Shakspeare est toujours luimême : jusque dans les moindres traits, son monde porte sa marque ; et je le reconnais partout à la qualité de sa voix.
Si puissante qu'elle soit, son âme est encore plus exquise. Sa tendresse est unique. L'humanité est toujours présente en lui. Elle fait la profonde douceur de cet accent, ce timbre d'amour et de mélancolie, de passion, de sérénité et d'indulgence, qui semble révéler à la fois une création de la vie par le chant, et une contemplation de l'amour créée par la voix qui chante.
Plus Shakspeare grandit et s'avance vers le terme, plus il est tendre. Assurément son terme est une amour parfaite : un amour divin, si l'on veut, celui qui va au delà du visible et de la mort.
Toutes les œuvres amoureuses de Racine sont de sa jeunesse. On l'oublie, ne se rappelant que la perfection de ces tragédies : il les avait toutes faites avant l'âge de quarante ans. Il se retire alors de la scène et du monde.
Car, après tout, il sort du monde: il entre trois fois en religion, par le mariage, par la dévotion et par la profession de courtisan. Cette règle-ci est la plus stricte des trois et le vœu le plus redoutable. Jusque-là, Racine a passionnément vécu à la ville et sur le théâtre, avec les artistes, les gens d'esprit et les folles comédiennes.
Il a eu des amours diverses jusqu'au caprice, et violentes jusque au crime. A-t-i! empoisonné sa maîtresse? A-t-il trempé dans Tétang lugubre de la Brmvilliers, de la Voisin et de Montespan, des poudres, des poisons et des messes noires, qui a baigné, en ce temps-là, les caves des plus nobles maisons, à Versailles et à Paris? Qui voudra le croire? et qui s'y refuse tout à fait? En tout cas, il n échappe pas au soupçon. Il était homme, non pas à tuer une femme par jalousie, mais à la laisser tuer.
Et ce n est pas assez qu'il vécût de la sorte : son âme a plus vécu encore, passionnément aussi, dans ses œuvres tragiques, qui sont les plus impitoyables, peutêtre, entre tous les poèmes nés de l'homme. Le monde ne sait pas jusqu'où le poète parle pour l'homme, et l'œuvre pour une vie cachée. La vie que le poète mène en public, dans sa famille, à tous les yeux, ne compte peut-être pour rien près de la vie secrète qu'il a dans ses livres : qu'ils la trahissent d'ailleurs, ou qu'ils la dissimulent. Ce n'est pas le poète qui est le miroir de l'homme, qu'on voit dans la rue ou dans sa maison ; mais au contraire, l'homme que l'on croît connaître n'est que l'ombre du poète, du héros et du saint, de la folle et du tyran, de la vierge et du criminel, enfin du
possédé qui se rue dans ses œuvres, comme sur une proie, aux actions d'une vie effrénée.
N'était cette imagination d'homme, et son génie d'artiste, Racine serait une femme. Toute sa force est dans les passions. Pour le reste, il est de faible volonté. Il ne lutte pas contre les passions : sa puissance, c'est qu'il s'y précipite.
Ses tragédies le peignent dans son ardente et rouge nudité. Le calme, l'ordre, l'élégance du discours ne doivent pas tromper sur la violence des actions et des sentiments. Ces princes si fins et si nobles, ces reines si bien parées, si mesurées en leurs habits de cour, sont les damnés de l'instinct, simples, cruels, forcenés comme les assassins de la plèbe et les amants des faubourgs. Leur amour est un mal féroce, qui mène à la mort et qui la donne. Cependant, ils ne perdent jamais le sens. Leur raison est un outil de l'intérêt que rien n écache, une alêne à coudre l'intrigue, un stylet à percer tout ce qui les empêche et les entrave. La raison aiguise la passion dans Racine ; elle n'en épomte pas les aiguilles brûlantes.
Racine, toujours extrême, est plus simple qu'on ne croit : il ne quitte jamais la ligne droite des passions essentielles. A cause de cette simplicité, comme les passions élémentaires sont méchantes, il est presque toujours méchant. La pire méchanceté n'est pas dans le tort qu'on fait aux autres, le voulant ; mais dans le mal qu'on leur fait sans vouloir même leur en faire. Telle est la nuisance, ou l'avantage, des péchés capitaux. Racine baigne dans le péché capital.
Il est plus retors que profond, plus rusé que subtil, plus extrême que puissant. Il est bien plus peintre de femmes que peintre d'hommes.
Ses appétits sont plus délicats que ses pensées. Ses sensations sont plus tendres que son cœur. Les recherches de son âme sont moins rares que la forme qu'elle prend et qu'elle leur donne. Il est plus caressant que tendre ; plus câlin qu'enivré. Bien plus doux en ses façons qu'en ce qu'il fait, et bien moins suave en sentiments qu'en paroles.
Sa vérité est celle de la nature moins les mœurs. Sa cruauté est celle de l 'amour-propre sans frein. La religion n'est qu'un habit, après tout ; et la nature le dépouille.
Une tragédie de Racine est une intrigue violente, par où des êtres passionnés, d'ailleurs vêtus le mieux du monde, se mettent nus pour rentrer dans la nature et se débarrasser des mœurs. Sa religion est sa seule morale. Il pense comme Pascal là dessus. Il est de Port- Royal autant qu'on le puisse être. Et avant d'y faire retraite pénitent, il est le païen de Port-Royal.
Moins les usages et les lois, que la tragédie consiste à dépouiller, le héros de Racine est un tigre. Racine ne peint que des tigres. Mais des tigres charmants, et dont les miaulements font une musique parfaite. Jamais plus que dans « Britannicus » et « Bajazet ».
Ses vierges les plus innocentes et les plus timides sont, pour le moins, des tigresses qui vont aimer. Or, elles aiment ; et d'un seul coup, les griffes sortent à ces chattes sous la main de velours : leurs ruses, leur sainte
perfidie, leurs candides mensonges, leurs pieuses réticences, elles ont toutes les armes de la faiblesse et toutes les forces naissantes de la passion. Leur candeur n*est pas si certaine que leur timidité. Elles ne connaissent pas encore Tamour, qu'elles le savent par cœur. Elles veulent y naître, n'étant nées que pour lui. On dirait que leur mnocence est instruite de tout ce qu'elle doit apprendre, et qu'un mstinct passionné pratique en elles tout l'amour avant de s'y livrer. Attendez seulement qu'elles aient l'usage de leur ardeur : ces belles princesses de vingt ans seront dignes en tout de leurs aînées, les sultanes qui les haïssent, et les reines qui les sacrifient, en criant de fureur ou de joie meurtrière dans 1 allégresse de se venger.
Bajazet est un sérail de bêtes fauves. Les tigres se déchaînent un à un, avec une sorte de peine : dans Bajazet, l'exposition tant admirée ne va pas sans ennui. Que nous veut toute cette histoire, la loi des Ottomans, l'usage du sérail, Ibrahim et Amurat, Mahomet et Orcan? Racine lui-même s'ennuie de ce récit et de cette érudition. Enfin, les tigres sont en présence, et libres dans la cage du palais. A présent, ils vont se chercher, se guetter, se flairer, rugir à l'affût et sur la proie, miauler au rendez-vous, se reconnaître, se braver, se prendre à la gorge et se déprendre, bref, se déchirer. Dès lors, tout est simple, direct, souple et brillant, comme des cimeterres qui se croisent, se heurtent et veulent se damasquiner de sang.
« Rivale » ; une rivale, mon rival, ma rivale : ce mot mène tout dans Racine : il est l'éclair de la jalousie,
le bâillement de la panthère, son grondement, son appétit insatiable, sa fureur qui rugit, les convulsions de sa rage. Car tous ces héros si méchants sont jaloux. La jalousie est la cruauté en amour ; elle en est aussi la racine brutale. Le signe de la bête est le signe de l'amour propre. C'est pourquoi dans le cœur de l'immense multitude, il n'est pas de véritable amour sans jalousie.
Pour Shakspeare, le mot : « rival », n'a ni sens ni usage. Othello lui-même ne parle jamais de rival ni de rivalité. Othello est en nous ; Roxane est devant nous. Othello nous est une présence, un deuil, une angoisse ou un reproche ; Roxane, un spectacle.
Dans Bajazet, œuvre d'un si violent intérêt, on ne peut s'intéresser à personne. Rien ne nous intéresse que le malheur des grandes âmes ; mais entre toutes, des grandes âmes tendres. Ici, la lutte des tigres et des panthères nous retient comme le plus intelligent des spectacles offerts à l'esprit : pas une de leurs actions ne reste obscure ; pas un de leurs cris qui ne les explique et qu'on n'admire ; pas un de leurs motifs qui nous échappe. Cependant, je ne suis jamais touché. Bajazet est double, triple, mais toujours égoïste. Atalide est d une exquise perfidie ; et d'ailleurs, si égoïste ellemême que croyant sacrifier son amour au salut de Bajazet, c'est Bajazet qu'elle sacrifie.
Quant à l'admirable Roxane, c'est la tigresse en folie. Toute son âme, tous ses gestes, ses moindres mouvements répètent sans cesse : « Aime-moi ou je te tue ». Dans son merveilleux corps à corps avec Bajazet, on plaint ce prince : on excuse sa froideur ; on pense
combien le mensonge de l'amour lui doit être difficile. Aime-moi ou je te tue, il y a de quoi briser Tessor d*un amant.
Roxane est vraie comme la fureur du désir. Tout son amour pour Bajazet ne respire que la haine, si Bajazet refuse d'y répondre. Elle mourra pour lui, s'il l'aime ; si elle n'est pas aimée, elle le fera mourir. Si la vie de Bajazet ne lui est pas consacrée et à son amour, c est par amour qu'elle le tue : il lui faut cette vie coûte que coûte, ou dans l'amour ou dans la mort. Voilà où je trouve les passions de Racine simples jusqu'à la racine de la brutalité. Cet amour de Roxane est celui des folles femmes dans les bas-fonds des villes, celui même des femelles dans la forêt. Il n est fard ni costume pour déguiser les tigres, ni la tiare, ni le pectoral et les livres sacrés, Joad est un tigre fort saint, le tigre du paradis, le plus terrible de tous, et d'autant que la, Jérusalem céleste passe le Bengale. Il est griffu de théologie. Il faut craindre cet infaillible : les crocs de la vérité sont implacables.
q RACINE
La méchanceté de Racine me paraît sans calcul Elle n'est pas volontaire. Je dirais presque, si j'osais, qu'elle n'est pas de lui : elle est de son âge et de ses jeunes passions : elle est naïve comme l'appétit. Plus tard, elle est la vérité, selon lui, de l'amour et sa morale. Elle peut aller avec la douceur des mœurs, avec l'amitié
€t 1 affection paternelle, avec toutes les vertus qu'on lui a connues ; mais, si on l'en croit, il les doit toutes à la grâce, et à la grâce uniquement. Sur sa vie et sur ses mœurs, sur le monde, sur la comédie et sur la nature, il a les mêmes opmions que ceux de Port-Royal : il en juge comme Pascal et M. Arnauld. On voit bien, dans Phèdre, que la nature sans la grâce est éternellement coupable.
Racine a vécu et pensé là dessus sans trouble jusqu au jour de sa propre tragédie. Il n'eut peut être jamais de doute. Jeune poète, jeune amant, chaud de génie, heureux, glorieux, il croyait à l'enfer, mais sans trop y songer : vers trente ans, il estimait en être loin. Dans un grand péril, dans un crime ou fatal ou voulu, soudain il s'est mieux compris lui-même : il s'est saisi corps et âme, dans un saisissement d'effroi ; il s'est dépris du monde et s'est repris. Du même coup, il a fait réflexion et fait retraite. Comme on est dans la vie, on est naturellement dans le péché. On est pécheur, parce qu'on est homme ; et l'on commence d'être chrétien, dès qu'on le sait. On est chrétien, pour expier d'être soi. Il faut donc quitter la vie et l'ardente complaisance qui nous unit à la joie de vivre, pour que la vie nous lâche. Je ne puis comprendre autrement l'abandon de Racine, et comment à l'âge de sa pleine force, cet admirable poète a fait silence et renié son art. Vingt ans de jeune pour payer vingt ans de redoutables délices. La mortification de tous les plaisirs pour effacer la trace de tous les plaisirs ; et ceux de l'esprit ne seront pas moins pénitents que les autres. Non pas même
s'abêtir, mais se médiocriser et se rogner les ailes. Bien pis que l'austérité de la Cellule et du cilice, les voluptés communes de la maison. Vingt ans de fers pour endormir une âme si passionnée et un cœur si impatient de contrainte. Vingt ans de silence dévot pour étouffer la parole la plus fine et la voix la plus élégante qui fut jamais. Shakspeare est souvent le contraire de Racine ; mais en sa retraite, plus qu'en tout.
Roxane n'a pas une pensée pour tout le mal qu'elle peut faire. Elle ne connaît qu'elle-même ; elle ne vit que pour sa passion, pour la satisfaire ou pour se venger de ne point la contenter. Cette violence égoïste est le capital de l'amour-propre et de la méchanceté. Tout 1 intérêt qu'on prend à cette tigresse ne saurait faire qu'on l'aime. Pour elle, on a le cœur de Bajazet. Enfin, pour les héros de Racine, on n'a jamais les yeux de Chimène.
Phèdre, Néron, Narcisse, Mithridate, Hermione et tous les autres, on les admire ; on est curieux de leurs passions ; on s'en émerveille ; on est ému de leurs dangers et de leurs crimes : on ne l'est pas pour eux. Andromaque elle-même n'est pas sans ruse, ni quelque douce perfidie. Seule Bérénice, victime charmante, se fait aimer, et moins encore qu'on ne la plaint d'offrir en vain ce cœur de femme à la raison d'état, ou cette douceur en exil au bronze de Rome. Ce Titus est un préfet : il ne s'en croit pas lui-même, quand il parle d amour : il préfère sa place. Qu'il se hâte de faire les délices du genre humain : il ne fera jamais celles d'une
femme. Quant à parler pour la grande Rome, il lui manque la bouche de Corneille, ces lèvres de Tairain le plus pur, cette haleine si longue et ce souffle si droit.
Plus qu Hermione, plus que Phèdre, Roxane est la reine des fauves, dans le cirque de Racine. Elle doit avoir vingt-neuf ou trente ans. Qu'elle eût vieilli, et Roxane eût été Agrippine. Néron a de qui tenir, et sait fort bien ce qu'il doit à sa mère. Roxane entre Amurat et Bajazet, je crois voir la tragédie d Agrippine entre Claude qu'elle hait et un jeune amant qui lui résiste. Son furieux amour est une haine furieuse, s'il ne trouve pas de retour. Il mord comme il caresse. Il exige vie pour vie, et il tue.
Voilà une qualité de sentiment qu on ne découvre jamais dans Shakspeare. Ses plus noirs criminels et les plus accomplis n ont pas cette simplicité tranquille.
Shakspeare est plein de retours sur soi-même, plein de conscience. La profonde tendresse naît de la profonde conscience.
La cruauté est un manque de conscience. C est en quoi elle est si basse. La simplesse de l'animal est son excuse. On peut juger tous les hommes, la force et l'étendue de leur génie, sur la part qu'ils font en eux à la cruauté et l'opinion qu'ils en gardent. En vain croitil défendre la meilleure des causes, le cruel maudit luimême et avilit la cause qu'il défend. La cruauté n est pas de l'homme, si l'homme a une vocation proprement humaine.
Shakspeare et Racine s'éclairent l'un l'autre étran-
gement. Chacun d'eux est, de bien loin, le premier dans son ordre.
Les héros de Racine sont bien plus polis et bien moins policés. Ils semblent plus raffmés que ceux de Shakspeare et sont plus barbares. Ils sont beaucoup plus près de la bête naturelle et de la cruauté sauvage. Il est fort rare qu'ils se prennent eux-mêmes à parti, et il ne leur arrive pas souvent de réfléchir sur leurs propres sentiments jusqu'à se contredire. Leurs contradictions servent toujours leur féroce intérêt.
Pour Racine, l'homme en passion est l'homme des bois. Rien n'est plus singulier, quand on surprend le tigre dans ces rois et ces reines, les crocs sous ces lèvres si élégantes, la forêt à la cour et la jungle à Versailles.
Pour Shakspeare au contraire, l'homme en passion est l'homme qui souffre terriblement de se voir, tout à coup, dans la forêt sauvage, nu et dépouillé de son humanité. Il faisait le rêve de l'humaine nature ; et il se réveille sous le poil de la bête. Bien pis : ce rêve est aussi fatal que l'autre : il faut en passer par là, quand on rencontre les sorcières sur la lande. Et qui est lancé dans le repaire, la marmite bout pour lui : qu'il lutte tant qu'il voudra, le piège est tendu : il est pris ; il y reste : il y meurt. Mais non pas sans combats.
Tous, dans Shakspeare, luttent à mort avec leur conscience. C'est par où ils nous sont si présents et si proches. Ils sont en deuil de leur chère humanité, tantôt à leurs propres yeux, tantôt aux yeux des autres. Ils n'ont pas leur raison, vive et saine, dans le mal :
ils subissent le génie fatal de la passion. Ils sont malades et ils sont fous.
Les héros de Shakspeare sont dans la nature avec une conscience qui les distingue du monde, et même de ce qu'ils font. Par là aussi, ils sont riches de notre propre conscience ; et cette richesse est sans fin ni mesure. Les héros de Racine, comme ceux de Tart antique, ont les limites de leur propre perfection.
L'humanité de Shakspeare est mfmie : elle est donc intérieure. Cest un espace à plus de trois dimensions. Elle n*est pas seulement dans le plan de la logique.
L'humanité de Racine est plus apparente, plus formelle et plus exacte. Elle est dans le plan de la pensée plutôt que de la conscience. Toute forte qu'elle soit en sentiments, elle consiste beaucoup aux usages, aux mœurs et aux coutumes.
Racine, enfin, bien plus marqué par l'Eglise et la religion révélée, n'est pas si religieux que Shakspeare, qui semble ne pas l'être du tout, à peine touché par la croyance. Ici encore, la liberté de Shakspeare est unique: il est purement humain en sa foi comme en tout le 1 reste. Nous savons trop, d'ailleurs, que les âmes libres, même en religion, vont bien plus loin que les autres, non pas seulement en bonté, mais dans la charité divine.
La religion de Racine est surtout du dogme et du rite. Quelle contrition de la vie. Quelle présence de 1 enfer, et quelle peur.
Point de rite ni de dogme dans Shakspeare. Pas
Tombre de ce souci et de la contrainte où il nous jette. Tout en Shakspeare est de la conscience, même la nature. Sa religion est du cœur. Il n'est ni catholique, ni protestant, ni païen : il est proprement homme, et profondément en Dieu.
Shakspeare ne paraît pas plus chrétien que le contraire : c'est qu'il est également 1 un et l'autre, tout pénétré de nature et tout nourri de charité. Il n'est jamais dupe. Qu'est-ce qu'une religion formelle pour une âme de cette grandeur et de cette beauté? La parodie du sentiment divin.
Avec toute la puissance de l'imagination et de l'art qui n'est qu'à lui seul, le sens que Shakspeare a du monde est à la fois celui de Spinosa et celui de saint François. Et comme si ce n'était pas assez, ce monde créé par son amour, conçu par sa pensée, il le soulève et l'anime, il l'accomplit, il l'éternisé par la vertu tragique.
Racine si casuiste, si catholique, et longtemps si païen à frissons et à scrupules, est sans charité. Ses héros n'ont ni regret ni remords. En quoi ils font bien sans doute, étant ce qu'ils sont. Mais pourtant, c'est leur manque. L'art de Racine n'en est que plus admirable : de tous les poètes, il semble le plus étranger à ses caractères. Leurs retours sur eux-mêmes ne sont pas des repentirs, mais encore ces ruses cruelles de 1 amourpropre aux prises avec la fortune. Bref, ils se donneraient toujours raison, si l'événement ne leur donnait pas tort. Ou même, ils ne penseraient pas à mettre leur droit en doute. La tragédie n'est point tant en eux que dans leurs luttes les uns contre les autres.
Leur tourment est pour eux-mêmes, jamais pour autrui. Pas une de leurs pensées ne va sans calcul à leurs victimes. Et ils n'ont pas Tair de savoir que chacun est victime de soi-même aussi. Cette toile de fond est partout dans Shakspeare. De là, ces horizons infinis ; et 1 homme ayant conscience de soi, a conscience de la nature.
De beaucoup la plus chrétienne, Phèdre ne se désespère pourtant pas du mal qu'elle cause. Rien ne l'occupe tout à fait que le mal qu'elle souffre, si ardemment. Son crime est surtout de brûler pour un amour qui doit la perdre. Son amour heureux ne serait peut être pas criminel. Je veux bien qu'il en aille presque toujours ainsi dans le monde. Mais non pas chez les héros m les dieux. Phèdre se torture de regrets, qui sont ses désirs furieux. Elle ne craint pas l'enfer : elle y est.
Corneille, toujours dans la Cité, absolu comme l'Etat, roide comme la loi, a la conscience plus délicate. Souvent, il exprime par les traits les plus forts les nuances les plus subtiles et toutes les finesses du scrupule. Ce contraste est étonnant. Il fait le fond de ce singulier génie et de la complexion la plus originale. On retrouve partout le puissant homme, amoureux et politique, épris de vertu idéale en toute action, né pour l'empire, cachant une âme de dictateur romain sous l'habit d'un petit procureur, et qui, traduisant V Imitation, en joue les méditations, les soupirs et les murmures sur la trompette héroïque. L'honneur dans Corneille tient à la charité et à la foi.
On ne peut manquer de chanté plus que Racine, si la chanté est bien 1 amour des autres, la conscience qu'on a d'eux en soi-même et de soi-même en eux, le sacrifice qu'on leur fait de son propre bien ou qu'on se déchire de ne pas leur faire. Cette conscience, elle aussi, est l'air même de Shakspeare, exprimée ou sentie. Par là, il n'est pas plus de son temps que d'un autre ; il est de tous les temps, et le sera toujours plus.
Shakspeare ne plaide point : il n'est point partie, ni ]uge m avocat. Il n est pas un miroir sans âme, comme peut 1 être une parfaite intelligence, Shakspeare est la conscience de tout ce qui vit dans son œuvre, et qui lui doit de vivre.
Ainsi, le timbre de Shakspeare est toujours ce que j'entends le mieux. C'est le violon des violons parmi les poètes, la voix que tous les luthiers envient à la Crémone de l'art et du rêve terrestres. Et elle n'est si divine que pour être la plus humaine des voix.
Ce timbre d'amant est le sien. Shakspeare est tout amant de la vie. Il en a soif autant qu'il en a pitié. Il l'adore et il la méprise. Il la rêve, et il sait que le rêve est 1 objet comme la fin de son désir.
Méditant sur ce qu on appelle un grand cœur, je réfléchis que le cœur le plus grand est le plus amant de la vie. Il a donc sa racine dans la conscience de la douleur et de la mort universelles. On aime à la mesure où 1 on souffre pour l'objet de son amour. Plus on est lui, plus on est soi. Etre en passion dans tous les autres, et penser là-dessus avec autant d'ironie que de tendresse, dans une liberté souveraine et dans une servi-
tude volontaire, également infinies, voilà bien l'amour
et la contemplation d'un dieu. Peu importe
le lieu de la scène, que ce
soit l'Olympe, le Caucase
sourcilleux, ou sur une aride colline, planté
dans la terre pierreuse, l'arbre entre les arbres,
le maigre palmier des temps,
une croix. Caucase, Olympe
ou bois nu sur le tertre
chauve, la sérénité
tragique est
ce lieu.