‹ Poète tragiqueChapitre 16 sur 43 · VAINQUEUR DU TEMPS · texte numérisé non relu

VAINQUEUR DU TEMPS

TOUTE ERREUR est du temps, et le temps même. Il est le péché fatal de la conscience mortelle. L'arbre de la science et de la faute originelle fut le pommier du temps, pour la pensée. La mort est du temps fixé. La déchéance est du temps mesuré. La grande misère de l'homme est qu'il compte le temps. L'homme est un sablier dcins un sablier. Le temps est notre cachot ; nos murailles, ses limites : les parois, d'un mouvement invisible, se rapprochent sans cesse et se resserrent sur nous. Il faut mourir pour rentrer dans le présent éternel et la réalité de l'esprit. Le plus vivant, qui est le plus esprit, échappe le plus au temps ou y aspire. La poésie élude le temps. Comme la musique le projette et le nie bienheureusement, en le dissipant à l'infini. Le temps est le propre ennemi du poète. Et il n'est bonheur pour le poète que de vaincre le temps : Ubi est, o tempus, Victoria tua? La poésie est la nouvelle charité.

q ICARE RIDICULE.

Qui peut créer, possède. Et il ne possède, que s'il crée. Entre toutes les contraintes intérieures, la morale est la plus longue servitude. Elle est Tesclavage volontaire de la Cité. La morale est serve du temps. La morale est pour les peuples. Qu*on dise de la morale ce qu on disait de la religion.

Comibien l'intelligence se moque de la morale. Comme elle s'en défie à bon droit. Et même si elle feint de fonder la morale sur la raison, elle sait bien qu'elle joue ; que tout l'édifice est un pur château de cartes, aux murailles de fumée et aux joints de nuages : une maison pour les enfants sages, ou que l'on force à l'être, les marmots qu'on élève et qu'on nourrit, qu on habille, qu'on lave et qu'on mène au lit sans leur demander leur avis, sans leur révéler pour quoi ni comment. Et en effet, qu'ils seraient sales, si on ne les lavait pas !

Les dieux créent et contemplent. Ils n'ont pas d'autre fonction. Etre vertueux n'est pas de leur ordre, mais être puissant. Ils sont autant de grands poètes. D ailleurs, la création est une connaissance amoureuse : Et cognovit eam : Elle, que pétrit et pénètre l'esprit, son nom est nature.

L'homme moral est serf, et toujours plus qu un autre. La morale est le croc en jambe à l'intelligence : elle choit sur le nez, comme l'argument de Sganarelle ; après quoi, elle est infirme ; mais bien contente de 1 être, parce qu'elle trouve un asile et reçoit une pension. Le plus souvent, la morale est une gageure tenue contre

la claire et Timpassible raison. De là, que le jugement moral a un air de manie chez les uns, et dhypocrisie chez les autres : même Kant, même Tolstoï, même Auguste Comte ont parfois cette mine hypocrite : pourquoi ne sont-ils pas vrais? pourquoi font-ils les sots? Ils vous ont une façon sournoise et pieuse de quitter le plan de l'esprit pour les cuisines de la pratique et les dortoirs de THôtel-Dieu, qui ne nous met pas en confiance : on doute, malgré soi, malgré eux, de leur attachement à la vérité et on les soupçonne de n'en pas être à un manquement près. Cen est fait de deux et deux font quatre, dès qu'il faut se soucier s'il est bon ou n'est pas bon que la somme quatre soit 1 effet de deux plus deux. Une telle préoccupation est toujours contre la sincérité de la raison et la liberté de l'esprit. La morale est le poison des grandes têtes. La pensée, qui est leur génie, est alors prisonnière de ce qu'ils nomment la vertu, qui est le génie de la fourmilière. Toutes les conquêtes, tous les courages de 1 esprit sont de l'individu, et toutes ses lâchetés lui sont inspirées par la docilité abjecte à la fourmilière, soit qu'il ait le désir de lui plaire, soit qu'il cherche la paix dans la soumission.

Quand la morale usurpe la fonction de l'intelligence et préoccupe l'esprit, tout est chaos, tout est plèbe et femelle. Le mensonge accompli se prend dès lors pour une espèce supérieure de la vérité. La machine aux intérêts communs fausse l'organe aux idées, et s y substitue pièce à pièce. Tout ce qui est moral, étant mécanique, se fait plus ou moins automate. La morale

est montée pour le ménage de la multitude, comme les sacrées lois du mariage pour la sauvegarde et sûreté des femmes. On entend les docteurs de la fourmilière prêcher sans fin de la famille et de la cellule sociale. Les hommes sont soumis à la morale, ils en exécutent les commandements comme ils ont accoutumé les mouvements de la marche : sans y penser. Il n'est moraliste qui ne leur propose une si morne perfection. Quand ces malheureux esclaves ont installé à demeure dans leur cerveau le gendarme immortel qu'ils nomment leur conscience, ils ont perdu tout privilège et toute volonté de connaissance : ils sont à point pour servir avec béatitude. Au contraire, l'intelligence ne se connaît qu'un intérêt : celui de comprendre. Les dieux sont les contempteurs de la morale, ce qui ne les empêche pas d'inventer des lois sévères et d'en fournir la multitude. Car elle y doit être asservie, avant de s'élever à la moindre possession d'elle-même : montant la route terrible, le fouet guidant l'ascension, elle ne purge la bête, à grand sueur, que sous le bâton.

fl SEUL L ESPRIT DU POETE EST LIBRE.

Le dédain du poète pour toute convention n a jamais eu d'égal. Il est si pur de tout préjugé, qu'il n'a même pas celui d'être sans préjugé. En tout, il fait la guerre au temps. Il veut se soustraire à cette affreuse tyrannie. Tout lui est présent. Ha, si je cherche le fond du poète et son trait le plus général, où donc est

sa constante sinon qu'il ne vit pas dans le temps et que le temps ne compte pas pour lui? Voilà de quoi son imagination est faite ; sa liberté aussi. Il ne se moque pas des servitudes sans nombre qui pèsent sur Thomme ; il ne prêche pas la rébellion ; il échappe à ces torrents de mortalité. Il perce les outres temporelles de la famille, de TEtat, de l'autorité, de la race et du rang ; il en fait sortir le vent et il passe. La beauté et la grandeur dame, il n*a pas d'autre étalon. Au sens des théologiens, il est impie. Au sens des moralistes, il n'est pas assez social ni assez chrétien. Il n'est pas assez païen, au sens des prêtres de la raison. Il est le second dans toutes les provinces et tous les villages de l'esprit commun, parce qu'il est sans mesure le premier dans la Rome idéale. La pensée vulgaire colle au temps et à l'espace, comme la sueur à la peau, comme les gouttes d'eau aux mailles de l'argile poreuse. Il semble qu'avec le sens de la forme, la plèbe des esprits perde tout sens de la force spirituelle.

La divine anarchie, sans violence et sans contrainte, où une telle liberté a son terme, est celle d'un monde où toutes les lois sont accomplies. Bien loin d'être un monde sans lois ni règles, cette sphère de poésie est l'œuvre de l'harmonie, comme le poème lui-même. Elle n élude ni la plus longue patience, ni la mesure la plus exquise, ni les plus délicats ménagements. Elle est le miroir du calcul et de la pleine possession de soi. Qu'une telle anarchie est donc étrangère à ceux qui se vantent le plus d'être anarchistes ! elle est l'ordre même, où la pensée et le sentiment d'un dieu artiste

s'accordent pour créer et pour être, un ordre qui se fait à mesure qu'il s'invente ; et il s'établit comme il se conçoit. La scène de Shakspeare me fait entrer ainsi au théâtre des dieux. Sur la scène du genre humain, la parfaite liberté et l'ordre parfait ne font qu'un, et le même art de vivre. Une anarchie volontairement réglée par l'amour sans faiblesse, par la beauté et l'harmonie, est une loi de grâce. Si je ne m'abuse, cette sagesse est la seule qui défie les modes de la morale, ou les variations de la science, et qui résiste à tout changement. Suis-je dupe de mon sens propre, dit le poète, parce que cette philosophie est la mienne? Est-elle aussi bien dans Shakspeare et si décidément? Comme il semble la voir partout et la laisser paraître dans tous les événements, elle y est subtilement visible.

L'anarchie n'est si séduisante pour les esprits que par sa vertu plastique. Elle est le système qui abolit les systèmes ; elle est la forme la plus souple, étant celle de la liberté toute présente. A ce propos, la liberté qui n'est nulle part dans la raison, est un pur sentiment. De là, sa faiblesse rationnelle, et son intérêt capital pour la vie.

La liberté n'est jamais un droit, elle est toujours une conquête. Libre, qui peut l'être. La liberté réelle doit être conquise. Et sur quoi? Sur toute la partie vaine de l'espèce, sur les monstres de l'habitude, sur les bestiales ténèbres, sur tous les taudis du temps.

0 temps, matrice de la matière.

Taupe dans les tunnels de la matière, qui dans

1 art ne considère pas l'individu. L'ignominie naturelle

de Caliban et de rinstinct invoque la liberté à légal de rharmonie naturelle de Shakspeare. En touchant les racines communes, je ne confonds rien et je sépare tout. La même pluie fait croître la fatale vilenie de la haine et la volonté du sacrifice. Il est bien vrai que Jésus est un divin anarchiste : quoiquen puissent prétendre les Eglises, qui sont toutes des Etats, TEvangile suppose un univers où règne la vertu, sous forme de bonté parfaite. Mais il ne sied pas de supposer Tobjet ni la vie : il les faut voir et les créer. L'immense foule des anarchistes ne veut la liberté infinie que pour lâcher la bride à une bestialité infinie. Ils rejettent toutes règles, pour n'avoir aucun frein. Ils crachent le mors, mais ils ne crachent pas leur nature. Tout pouvoir leur est une chaîne, parce qu'ils aspirent uniquement à déchaîner la bête. La brute veut donc la liberté pour brutaliser. Pour blasphémer, le blasphème est anarchiste ; l'homme pur, pour tout purifier ; et l'homme qui porte une conception divine de la vie, pour diviniser le genre humain.

On ne cesse de mentir et de flatter la bête. Pour la liberté, il faut d'abord des hommes libres, et dignes d être libres. Il faut des dieux pour la divinité. Ici et là, des esprits. Les libertaires n'ont jamais compris qu on ne délivre les hommes de toute autorité, qu'à la condition de les délivrer d'eux-mêmes. L'aventure de Catoblépas est admirable : il a forcé les grilles de sa prison pour manger à sa faim ; et il se dévore les pattes. Que chaque homme prenne d'abord toute autorité sur lui-même : il pourra ne dépendre ensuite d'au-

cune et se soustraire à toutes. Une cité parfaitement libre est une société parfaitement spirituelle. La puissance et la contrainte passent le joug à la bête dans l'homme. Et même quand la bête est aux fers, on est loin d'en avoir fini avec elle : son odeur est encore un peu partout, et cette laideur outrageante des fonctions. Ni le pouvoir ni la liberté ne manquent le plus à la foule des hommes : mais l'honneur, la puissance sur soi-même, la beauté, l'intelligence, et surtout la simple honnêteté d'esprit : bref, la faculté d'être libre. L'abus général des puissances. Etat ou Eglise, répond à l'abus de chaque homme en particulier.

C'est pourquoi il n'est de vraie morale que celle de l'individu. Je n'ai que faire d'une société parfaite, que personne n'a jamais vue ; mais mon affaire est de tendre moi-même à la perfection. Que chacun s'élève grandement soi-même, et tous seront élevés.

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