A RIGHT GIPSY
JAMAIS Shakspeare n'a mieux trahi son rêve secret. Cléopâtre, toute folle Vénus quelle soit, ou démone et perverse, est la même que ses jeunes filles : elle a le même caractère, le même esprit de grâce étincelante, la même folie légère, le même caprice ; mais toute passion et sans frein, sans réflexion, sans conscience, avec 1 idée pourtant de sa toute puissance, elle a deux âmes en une : celle de sa chair et celle de sa fantaisie. Son charme est une fatalité pour elle-même.
L'exquise, Tensorcelante séduction des amantes, filles de Shakspeare, est toute là : non pas leur âme est possédée par la chair, c'est leur chair qui est possédée par Tâme. La passion en elles peut aller à la plus extrême folie sensuelle : jusque dans le plus ardent désir, on la devine supérieure à toute satisfaction et même à tout désir : elle est spirituelle, et non animale. Elles valent la peine qu'on devienne fou pour elles. Elles sont fées. Elles sont toujours Titania.
Est-ce que Titania n'est pas divine avec Bottom? Si Bottom n'était pas si peuple, il se ferait prince entre
ces mains de fleur et ces bras de lune. Une nuit d*été y suffirait.
Les hommes puissants, rudes et sanguins, les soldats, les violents, les mâles au ressort toujours bandé, sont ensorcelés par de telles femmes, si tôt qu'ils les distinguent : le destin qui leur ouvre les yeux sur elles, leur fait voir soudain comme un monde inconnu : car ils ne sont pas faits pour elles ; il n*est pas dans leur nature de les voir jamais telles qu'elles sont : pour elles, ils ne peuvent que se perdre. Conquérants, leur volonté tait trembler l'univers et rire ces frêles créatures. Elles ont plus d énergie à les détruire, sans même y penser, qu'ils n'en ont à soumettre l'Europe, les rois d'Asie et les terribles rivaux conjurés contre leur fortune. Elles jouent à les armer comme à les dépouiller de toutes leurs armes. Ces puissants sont leurs poupées d'amour. Elles font un petit feu de joie, sur leur propre encens, de ces vastes desseins, et de ces prétentions à régner sur le monde une pincée de cendres
Antoine, si grand par la force vaine, si accompli dans l'action qu'il peut aller jusqu'à l'entier dédain d'agir et de vaincre, Antoine qui épuise l'empire et la souveraineté comme une table chargée de mets pour lui seul et son énorme appétit, ne peut épuiser son désir de Cléopâtre. Elle est vraiment la reine de toute éternité, la princesse de tout temps, la fleur éphémère des siècles, enfin l'antique Orient, père des dieux, source de toute finesse et de toute rareté. Vos princes sont d hier ; ils ne sont pas décrassés de la violence originelle ni de la morgue, ce cal de la grossière majesté.
Ils sont durs par vertu noble ; mais ils ne sont pas capables de cette ironie impartiale et souriante, politesse suprême de la suprême dureté.
Près de Cléopâtre, Antoine le maître de Rome et du monde nest quun Bottom encore ; mais ivre de désir et non de vin, il ne réclame pas des chardons et se laisse nourrir de roses : il ne brait pas sous les lèvres de la fée : il connaît la magie du philtre, il sait le flacon et il adore son ivresse.
D'ailleurs, fût-il patricien, né comme César de la race royale issue de Troie, il n'aurait encore dans les bras de Cléopâtre qu'un sang lourd et populaire, le gros bleu d'Italie comparé à la liqueur subtile que les siècles des siècles ont distillée en Perse et en Egypte, à cette essence de soleil décanté dans le sable torride. Les Romains sont des bouviers ; mais Cléopâtre est Arcture. On ne peut disputer à l'étoile la palme de l'aristocratie» 0 eastern star, o étoile d'Orient !
Shakspeare, lui, est le père de ces amantes ravissantes et leur éternel amant. Il n'a pu aimer qu'une femme de cette sorte. Il l'a cherchée dans celles qui l'ont retenu et qui l'ont fait souffrir. Et il ne l'a pas trouvée, même quand il a cru en saisir la forme et l'enveloppe. Cléopâtre est la femme des Sonnets. Il est avec elle comme Hamlet avec Ophélie : il l'envoie au couvent, au mari ou se noyer. Ophélie est aussi Cléopâtre vierge, déçue, petite fille et dans la brume.
Elle est païenne, cette Cléopâtre, comme la chaude moelle du lion sur la langue d'Achille.
Ha, Egypte, Egypte, tu es païenne plus que Vénus, n'étant pas moins folle de fatalité, et de plus étant mortelle.
Elle est païenne comme la vie.
§ Les uns pensent de Cléopâtre : « Elle n'aime pas, ce n'est qu'une courtisane souveraine ». Comme si l'amour de la courtisane n'était pas l'amour de presque toutes les mortelles.
Les autres disent : « Elle aime, mais elle aime mal : elle est légère, perfide, changeante et sans cœur. » Cléopâtre aime mal? Qu'ils demandent à Antoine.
Cléopâtre aime autant que femme puisse aimer dans la simple vérité de la chair et du rire. Elle aime infiniment dans la joie, et quand elle souffre n'aime pas. Car son amour est d'abord pour elle-même : Cléopâtre à l'infini aime Cléopâtre. Egypte, Egypte, la plus femme des femmes, tu es la plus enfant.
§ Etrange et terrible contrariété : entre l'homme et la femme tout est combat, à moins que ni l'un ni l'autre ne compte, et que ces deux ombres s'effacent toutes deux. Tout est combat, même le partage. Où l'homme ne croit rien prendre de plus qu'il ne donne, la femme estime toujours qu'il s'engage à jamais.
§ La volupté ne m'est rien, tant elle m'est.
Je ne puis trouver la volupté que dans le mystère et l'exquis. L'unique est tout ce qu'on désire.
La pudeur est le plus riche mystère de la chair, et l'innocence promet seule Tunique.
Innocence, pudeur ne sont d'ailleurs que des masques ravissants, les alibis suaves de l'amour et du désir.
Cléopâtre s'arrange toujours pour avoir vingt-trois ans. L'aspic est la première ride qu'elle ne peut plus cacher, et qui la mord au cœur. Il ne lui reste qu'à mourir : si pleine de vie qu'elle soit et d'horreur à la quitter, la mort à présent est son désir.
^ eastern star.
Cléopâtre Je suis folle d'amour. 0 dieux, combien je m'aime !
Psyché J'aime trop l'amour pour l'appeler toujours.
Cléopâtre Je ris de toi, o délaissée.
Psyché Si vous riez toujours, vous n'avez pas aimé.
§ L'amour est la découverte du bonheur en un autre que soi. L'amour est ainsi un attachement pas-
slonné à la beauté et à la vie : la vue de la mort le multiplie infiniment ; et le seul soupçon du danger mortel qui le menace donne à l'amour Tardeur et les fièvres sans fin de la mélancolie : quelle beauté n*est pas fragile? Quelle vie n'est pas en péril?
Antoine
Nous, les grands amants et les vrais rois, notre morale est celle des poètes. Et les poètes ne croient bien qu'à la morale des dieux, des amants et des rois.
Cléopatre
Et quelle?
Antoine Tout pour l'œuvre, ma belle.
Cléopatre
0 que je me suis fidèle : je n ai jamais trompé le destin. Je le sers toujours : quoi qu'il arrive, je ne me résiste qu'à peine.
Je suis fidèle comme un homme : dites-le, vous, mon amant.
Antoine
0 gracieuse, o perverse, c'est l'honneur de la femme d'être fidèle à un seul amour.
Cléopatre Je suis fidèle, à mon amour. Et vous?
Antoine La fidélité n*est pas l'honneur de l'homme.
Cléopatre
Fi, l'amant qui répond en mari.
Gare à vous, je vous épouserai. Mais, à propos, ne sommes nous pas mariés? Il ne m'en souvient plus. Non pourtant, et j'en souris encore.
La fidélité nest pas l honneur de V homme : bien dit ! Que la vieille Octavie et Fulvie et Julie et toutes les matrones en fument de rage, et s'enrouent à force de cris : leur sévérité n'est faite que de leur jalousie. Et quelle vilaine voix ! Je sais depuis hier que le paon est le dieu de la morale : quand il chante qu'il est bon mari, il fait pleurer les roses.
Antoine
Riez toujours, mon enivrante rose, mais ne me jouez pas. Si l'homme manque à la fidélité, du moins que la femme s'y range.
Les cœurs ont ce cours contraire, et la nature le veut ainsi.
Cléopatre
Vous êtes bien sentencieux et conjugal aujourd'hui,
mon fou. Vous devez avoir envie de dormir, pour être si philosophe.
Laissez la nature, cette antique sourde, cette vieille muette que tout le monde fait parler. Ce qu'elle dit en moi n'est pas moins d'elle que ce qu'elle dit en vous.
Antoine
Jusque dans l'infidélité, l'homme au grand cœur peut rester fidèle. Tous les poètes le savent.
Quand le poète écrira notre tragédie, o mon étincelante reine, il te sera fidèle, même si tu m'as tué, tout en ne manquant pas à la fidélité qu'il me doit.
Cléopatre
Cher poète, c'est qu'il aime. Où est-il, pourtant? Faites-le moi connaître.
Prenez garde à vous, mon vieux lion : dans la crinière, les cheveux gris sont du mari.
Je veux aimer un poète. Ne cesse donc pas de l'être.
§ Celui qui ne conquiert pas une femme, ne l'a jamais. Ce n'est pas assez qu'elle se donne : il la faut prendre. Il faut la dompter.
Celle qui veut le plus jouir de la vie, qui sait? aspire peut-être à s'élever.
Et certes, le mal de l'âme est bien plus dur que le mal des montagnes.
Cléopatre
Dis-moi que je suis la plus belle.
Antoine
Certes, tu es la plus belle : tu es la plus aîmée, la rose unique dans un champ : les scarabées en sont ivres, et même, dans le ruisseau, les cailloux blancs.
Cléopatre Ah, ce n'est pas assez.
Antoine
Tu es la toute séduction et la grâce même, celle qui nous comble en nous perdant.
Cléopatre 0 mon amant, je suis ta reine.
Antoine Dis-moi que je suis le plus puissant.
Cléopatre
Certes, tous les hommes sont faibles près de toi : jusque dans la défaite, tu as une âme de triomphe : et qucind tu dors, il me semble toujours que tu tettes la louve de Rome.
Antoine
Ah, ce n'est pas assez.
Cléopatre
Je le sais, je le sais. Tu n'es pas seulement le plus fort : tu es le plus grand.
Tes rivaux peuvent bien te vaincre, mais non pas l'égaler. Ils te haïssent, parce qu'ils sentent en toi leur maître. Tu es le plus grand.
Antoine 0 Egypte, Egypte, tu es ma reine.
Cléopatre 0 Occident, Occident, tu es mon roi.
§ Rien ne vaut la grâce de vivre. J'entends : la grâce que l'on met à vivre. C'est à mes yeux la plus haute vertu. Dans les princes, elle est encore plus belle, étant plus cachée. Prince, qui se sent l'être, seul à seul, tête à tête. Le plus prince l'est le plus en secret.
La liberté des princes les fait trop vite passer pour cyniques.
La grâce de vivre : la grâce plus belle que la beauté. Ou pour tout dire, la grâce est la plus vivante des beautés.
Il me semble qu'au fond de la passion, c est une grande âme gracieuse qui fait la conquête et le ravissement de l'amour passionné.
Cléopatre
La beauté est ma vertu ; la grandeur est la tienne.
Je suis méchante, folle, vaine, si caprice et marée, si couleur de lune et sirène que tous les hommes m'adorent et se font héros pour m 'adorer.
Est-ce que je t'aime? Ma vertu est d'être belle.
Antoine
Et la mienne est de dominer.
Mais pourquoi t'ai-je aimée, mauvaise? Je m abreuve de toi, o ma nuit étoilée ; et tu ne me désaltères que pour mieux m 'altérer.
Cléopatre
Le soleil des lions est au clair de la lune.
C'est au lever de Diane et de la proie, qu'ils viennent boire à la source des veines. Et plus ils sont déchirés, plus leur soif est aiguë.
Antoine La plus ardente soif est celle de la fièvre humaine.
Cléopatre
Je suis femme et rien ne m'est plus étranger que l'humanité.
Je ne suis pas bonne et n'ai que faire de bonté. C'est le masque de la laideur et de toutes les lâchetés.
Antoine
Je ris de t'entendre : tu n'es franche qu'au miroir.
0 vie de feu, vague de grâce et d'illusion, comme tu sais ton pouvoir !
Abuse, va, abuse : tu es la Très Désirée.
Amuse-toi des hommes et des empires, o puissance légère, parfum qui enivres toute la terre, et pourtant si tôt évaporé.
Et qu'importe, après tout, quand tu serais cruelle?
Qu'importe au grand Jupiter qu'on le déteste, qu'on le dise sans mœurs, sans justice et même sans bonté?
On ne peut pas le diffamer : partout où il est, il couvre tout de sa lumière : il règne et c'est lui qu'on respire.
Il est l'œil du ciel, tout le jour ; et la nuit, le ciel étoile. Il est le souffle de ceux qui l'accusent.
Oui, qu'importe à la divine Vénus, qui marche sur l'écume et glisse sur les marées, de ne pas être bonne, ni sage épouse, ni mère gémissante, ni sœur dévouée?
Elle ne prétend pas à mériter son épitaphe :
Elle se contente d'être le charme rayonnant de vivre.
Comme si la toute Grâce n'était pas aussi la douceur! Comme si la toute Puissance ne devait pas être la toute bonté !
Cléopatre Orgueil, orgueil, tu es mon roi.
Antoine Tu es ma reine, ô grâce souveraine.