VOIX DANS LE BOIS D'ATHÈNES
DE LA FORÊT des Ardennes au bois d'Athènes, et de Taurore brumeuse sur la mer d'Irlande au clair de lune attique, le même prince au pas musicien se promène avec son cortège de sylphes et de fées. Appels dans les halliers et sous le dôme des chênes, appels de toutes les idées, échos de toutes les chansons et de toutes les harmonies. Le prince magicien parle à toutes les fleurs, et il les suscite toutes. Il sème les caresses et ces flèches du divin archer qui vont au fond du cœur. Il n'y a rien de plus tendre que lui, et de plus doux dans la puissance. L esprit étincelant achève en ce poète les merveilles de l'amour. Et il vole aérien au-dessus de ses conquêtes, sans rien perdre de sa profondeur et de sa majesté. Les chants, les appels, la nature et l'esprit se répondent. Cependant, ses pensées les plus contraires entrent dans la symphonie ; toutes ses voix ensemble ne font qu'une seule musique : elles ne sont enfin si diverses que pour donner un plus riche concert et se mieux accorder. Pour le dire en passant, le jeu de Shakspeare n'est
juste que s*il se règle là-dessus. La tragédie de Racine doit être jouée en musique de chambre : quatre ou cinq voix dialoguent, avec toute la perfection permise à des mortels : Tart accompli exige ici que derrière les instruments on sente à peine les virtuoses. Le drame de Shakspeare est une symphonie, tant par les thèmes concentriques de 1 action, que par la trame profonde et ridée générale de Tœuvre. Que cet esprit est partout méconnu. On sacrifie tout au spectacle, et il vaudrait mieux n'y rien donner. Pour Shakspeare, rien n*est vraiment nécessaire que de plonger le spectateur dans la musique du texte, idées et sentiments. L'imagination est le seul peintre de décors qui convienne à ce poète. L'essentiel est toujours que le drame ou la comédie ne rappelle pas plus la réalité ni d'ailleurs ne s'en écarte plus que ne fait un long rêve : un rêve qui est heureux, et qui attend le bonheur de sa seule beauté. Que nous veulent ces cohues d'acteurs, ces foules absurdes qui tournent sur elles-mêmes, ces loques, ces oripeaux, ce triomphe et cette idolâtrie de l'histrion ? Il siérait mieux au roi Lear de n'avoir pas l'accent d'un cocher de fiacre, et à l'impérial Antoine de ne point sembler le contremaître de l'empire (Maison Sénat, de Rome), en goguette à Alexandrie.
Comme son monde, chaque œuvre de Shakspeare est un songe de sa prodigieuse et personnelle harmonie : le rêve est la marque de Shakspeare. La musique de la pensée enveloppe toutes les formes et toutes les apparences. Rêvez avec ce poète et faites rêver avec lui, ou n'y touchez pas. On n'a que faire de vos panto-
mimes et de vos parades : d autant plus que vos foires ne battent toujours leur plein qu'au lieu des rendezvous bourgeois.
Au delà du désespoir, de la douleur et du mal, la poésie mène à la beauté : le théâtre de Shakspeare n*a pas dautre terme ni d'autre principe. La beauté seule délivre. La tendresse humaine fleurit sur l'horreur d'être vivant, et embaume tous les crimes. Une sérénité pleine d'ironie fait l'atmosphère et le ciel de la scène, où se déroule la vision la plus pessimiste de l'univers et de l'homme. Que pourrait bien être la contemplation la plus sereine, sinon un chant? L'unité de Shakspeare est l'unité de ton.
Demain, si vous en êtes digne, vous entendrez peut être tel accord exquis, que vous n'entendiez pas hier matin. La mode n'est pour rien dans Shakspeare : tout ce qui est mode, il le raille lui-même et il en fait la satire.
Ce poète est comme César au triomphe ; mais en secret, et sans honte : l'homme de tous les hommes, et la femme de toutes les femmes. Ce qu'il y a de plus fort au monde et qui souvent paraît l'être le moins. Comme un dieu, il est toujours tout entier dans ce qu'il sent et dans ce qu'il pense, ne fût-ce qu'un moment. Mais qu'est-ce qu'un moment, et si tout est éternel dans le cœur et dans la force? Il n'est rien de si beau que cette incomparable générosité.
Par ce qu'il peut être, à tout moment, tout entier dans ce qu'il sent et dans ce qu'il pense, il fait figure d absent : il semble au monde ne pas être lui-même, et n être pas où il est.