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Q TOUS EN AMOUR

Dans Comme il vous plaira et le Songe d'une Nuit d'été, comme dans le Soir des Rois et La Tempête, règne la liberté absolue, ici au crépuscule et là bas à l'aurore. Le goût ravissant du poète est la seule règle.

La féerie n'est pas tant dans Obéron, Ariel et Titania que dans les sentiments : tout est poésie. L'entretien de Bottom avec ses acteurs n'est pas d'une poésie moins exquise que les propos de la fée : ces bons bouffons sont les pantins du poète. Quand Snug dit à Quince : « Vous pouvez improviser : il ne s'agit que de rugir, » et que Bottom répond : « Laissez-moi rugir aussi, je vous en prie... Je vais rugir à croire que c'est un rossignol )>, cette verve si heureuse et si fraîche nous ouvre l'espace du pur caprice : c'est ici le ciel de l'esprit ; ce rire est le rire de la pensée. Il n'en est pas de plus gracieux. La liberté n'est un beau rêve que pour offrir à l'homme les jeux de la grâce avec l'amour.

— Sommes nous pas tous en amour?

— 0, rien de si sûr !

Nous sommes ce que peuvent être la chair et le sang.

Biron, le seigneur poète, parle pour Shakspeare, dès

le début. Son discours est d'un philosophe amoureux :

il tempère de tendre volupté l'excès de la fantaisie

platonicienne :

La charité fait bien toute la loi divine : Comment séparer F amour de la charité ^^^ ? Dans Shakspeare, on sent partout une douce

(1) Love's lab., IV, 3.

ébriété d*amour, un éternel enivrement de tendresse ^'^ Amour est la raison des raisons, et le nom même de la cause. Ainsi Titania n'en veut pas donner d'autre : Obéron peut bien la menacer : elle ne se séparera jamais de l'enfant d'une très chère amie qui est morte : Elle était mortelle et mourut de cet enfant : y élève à présent ce petit pour V amour d'elle. Et le quitter^ pour V amour d'elle je ne puis ^^\ Presque toutes les femmes de Shakspeare feraient la même réponse, dans les occurrences les plus diverses . C'est leur délicieux génie, et l'adorable génie du poète. L'amour, toujours l'amour.

Qu'importe, d'ailleurs, si Shakspeare a laissé sa femme au village, l'y a oubliée quelque trente ans, et lui a légué, pour tout héritage, quatre ais disjoints, une couette sans plumes et un vieux bois de lit ? Une troupe de pitres, grossiers hommes de peine. Qui gagnent leur pain dans les boutiques d'Athènes, S'est réunie pour répéter une pièce Qu'ils veulent jouer aux noces du grand Thésée ^^\ Quel aristocrate, ce petit Puck. L'esprit moqueur est souvent la perfection du cruel courtisan. On ne se refait pas. Il n'est pas jusqu'à Bottom, qui ne soit un digne seigneur ^'^\ le Polonius de tous les culs de

(1) Love, Heart, Sweet, mots qui reviennent le plus souvent dans Shakspeare.

(2) MiDS.NIGHTS DR., II, 2.

(4) Voyez h saluer Fleur Des Pois, Phalène et Toile D'Araignée ; Bon Monsieur Toile d'Araignée, si je me coupe le doigt, je Veux prendre des libertés avec vous, mon maître.

plomb assis dans les échoppes, à moins que Polonius ne soit le Bottom d'entre tous les ministres.

Mais le prince est sans cruauté. Bon prince, vrai prince, tout puissant par la grandeur de son esprit et de son art, il aurait horreur d'être un tyran. Que le duc d'Athènes, le grand Thésée est donc humain ! Quel beau sourire il donne à la douceur et à la bonté. Il ne refuse pas d'entendre la pièce de Bottom et de ses compères. Il veut même y applaudir. Il se prête au jeu et ne le juge pas indigne de lui :

Borif il nest jamais rien de déplacé Dans ce que le zèle des gens simples nous offre : Tant mieux s'il faut leur dire merci pour rien : Plaisons-^nous à bien prendre leurs méprises ; Leur pouvoir est petit, qu importe ! un noble cœur Est sensible à f effort plus quà la réussite ^'"^^. La timidité des petites gens, si même elle les trouble et s'ils en restent bouche bée, sans paroles, est un hommage dont on cueille la fleur au silence même : U affection et la simplicité muettes Avec le moins de mots parlent le plus au cœur. Telle est l'exquise et souveraine noblesse de l'adorable Shakspeare. Il peut bien mettre son duc en Athènes : s'il l'en retire, l'Attique même est en Béotie. Un sourire à nul autre pareil illumine une céleste indulgence. Quand il se détache de toute aigreur et de toute vanité, l'esprit du poète ne laisse pas de tenir encore un peu à l'excellence du poème, et à la beauté de la poésie. On est tenté de pardonner à tout, moins

(1-2) MiDS.NICHTS DR., V, 1.

à la laideur ; et la sottise seule pourrait irriter un saint génie. Mais non pas celui-ci : il n'est pas jusqu'à cette ombre de pédanterie qui ne soit étrangère à Shakspeare. Il fait sans doute mieux que personne la différence entre un chef-d'œuvre et une pauvreté ; mais quoi, il ne fait peut être pas beaucoup moins cas de l'une que de l'autre : « Ce quil y a de mieux en ce genre nest qu illusions ; et le pire a du bon, si F imagination s* en charge.^^

Bien peu vont au fond des caractères. Ils s'arrêtent, dès les premiers pas, à ce qui leur y plaît : à ce qu'ils sont tentés soit d'y haïr, soit d'y aimer : en somme à quelque ombre d'eux mêmes.

Qui va au fond des caractères n'aime ni ne hait. On a pitié, sans en faire profession ; et l'on accepte, sans le dire.

Parmi les plus grandes œuvres, il en est d'une grandeur souveraine : celles pleines de troubles et de fièvres douloureuses, où pourtant la mélancolie s'étend sur la puissance, comme le crépuscule après l'ardeur du jour, comme après la tempête le sourire de l 'arc-enciel, ce lumineux silence. Le calme est au fond.

La comédie est facile. Elle traîne partout. A l'ordinaire, elle se passe de poésie. Elle n'en sent pas le manque.

Pour le poète comique, aller au fond des caractères, c est toujours s'élever au tragique. De là que Molière touche si souvent à la tragédie, et par les sentiments, non par l'action.

Il n'est moment qui n'abonde en acteurs comiques.

Mais le tragédien est rare. La grande tragédie, faute de tragédien, est souvent à la limite du ridicule. Les dieux tirés de l'Olympe sont leur propre parodie.

fl MORT, ÉGLISE DE LA TRAGÉDIE.

Jamais on ne fut moins d'une Eglise. Et il n'est pas religieux, s'il faut être d'une Eglise pour avoir de la religion.

Il est religieux comme il est poète, en ce sens qu'il lui faut toujours créer un ordre, niât-il tout l'ordre du monde. Et dût-il abimer tout l'univers dans le néant, il lui faut voir et rêver au delà du néant.

Le poète comique n'a que faire de croire : il s'en tient à ce qu'il voit. Il se moque de ses héros ; il ne les bafoue pas plus que la vie. Mais la tragédie ne les met sur la scène que pour les sauver ou les perdre, et toujours dans l'amour, et toujours dans la mort.

Il est faux de chercher dans la tragédie une victoire. Le sentiment de la victoire sur la douleur et sur la mort n'est bon qu'au poète lyrique.

Dans la tragédie, c'est le destin qui est toujours le plus fort. Le poète est impassible, là où son émotion est la plus profonde. Il ne présente pas l'excuse du destin, qui est sans excuse. Il est pour la victime dans la victime, et pour le bourreau dans le bourreau.

Sa raison et celle du monde sont en dehors de lui. Il le fait sentir, à ceux qui en sont capables. Pour les autres, il ne faut même pas qu'ils s'en doutent.

Qu'ils pleurent et qu'ils s'émeuvent : tel est leur rôle. Le poète tragique les réduit au spectacle et à

tenir leur partie dans le spectacle. Là, ils font corps avec la foule fidèle : au théâtre, Thomme se montre vraiment l'animal religieux. Mais le poète tragique est bien athée, étant un Dieu.

Que votre règne arrive : Thomme parle de soi et de son propre avènement.

Contentement de soi, pour quoi que ce puisse être : c'est le contraire du poète tragique. Il est le seul homme sans amour-propre. Il attend tout de la victoire, pour n'en plus faire le momdre cas dès qu'il l'a obtenue. Nul plus trahi de la fortune, au sommet de la fortune. Nul plus moqué par les forces fatales, qui sont les éternelles Euménides. Il peut toujours se dire : « En un mot, je n'ai encore rien été de ce que je suis. Je n'ai rien fait de ce que je voulais faire. Ma patience est sans bornes : elle est l'armure de mon ardeur à vivre. La patience en moi ne peut finir qu'avec la vie. Qu'il est beau, qu'il est divin d'être homme et de vouloir vivre ! »

Est-ce qu Antoine ne doit pas la gloire et la félicité à Cléopâtre? ne s'est-il pas engagé à la rendre toujours heureuse? Et même ne lui doit-il pas l'éternelle jeunesse, à cette Etoile d'Orient, le ciel sans nuage de la vie inimitable ?

Et Ophélie, Desdémone, et toutes les autres n'ontelles pas sur leur amant le droit absolu que leur donne la promesse du bonheur? L'ironie du poète est sublime, qui enveloppe ces ombres de la commune espérance, d une égale et constante lumière.

Ai-je promis le bonheur? pense l'homme avec

angoisse ; Tai-je fait, même si j'ai promis l'amour? Aurais-je poussé la folie jusque-là, et je dirais même la bassesse ?

Cependant, la femme croit que cette promesse lui a été faite ; elle a foi qu'elle lui doit être tenue ; elle l'exige ; parce qu'elle a reçu le serment d'amour, et qu'elle confond à jamais l'amour avec le bonheur.

Dans Stendhal et lui seul, je trouve le même sourire aérien de la pensée à l'amour, et la même ironie dans la même lumière. Pour aller au fond des caractères, il n'y eut jamais que Shakspeare, Stendhal, Racine, Dostoïevski, et Goethe deux ou trois fois.

La pensée de la mort détermine tous nos âges. L enfance, c'est de n'en avoir aucune idée. La jeunesse, de n'y pas croire. L'âge mûr, d'être forcé d'y regarder, chaque fois plus avant. La vieillesse, d'y être lié.

Et 1 on meurt, le jour où l'on croit à la mort sans pourvoir s'en détourner.

Les vrais crimes sont une découverte de la mort. Les plus nobles exploits de la beauté sont une possession de la vie et une découverte de l'amour.

Il s'agit bien, pour Macbeth, d'avoir tué le vieux roi : il n avait qu'à ne point se laisser faire. Il s'agit pour ce puissant hom.me de sa propre mort.

Quand elle rêve, lady Macbeth cherche une eau parfumée qui lave le sang. Dans la veille, elle lave le sang dans le sang. Elle n'a de conscience qu'en dormant. Mais la conscience de Macbeth veille. 0 conscience, étalon cruel de l'action, malheur à l'homme s'il ne te dompte : il te désarçonne, ou t'emporte sur les som-

mets de la forêt en feu, ou te jette dans le fossé. L homme alors ne peut plus être un héros. Ou bien, ce héros est dans la mort, et il souffre.

L'antique est toujours héroïque, par ce que dans la douleur même, il ne souffre que des autres et non de SOI.

Dans les grandes passions de Tâme, ce sont les hommes qui meurent ; et les plus hommes meurent le plus : ils sont leur propre fatalité : Timon, Troïlus,. Othello, Macbeth, Richard, Conolan, tous enfin, et Hamlet leur prince, lui, si pur et le plus atteint de conscience : il porte la mort à tout ce qu'il touche. 1 Au contraire, les femmes et les enfants se laissent vivre. Ils ne pensent pas. On les tourmente et ils pleurent. On les caresse, et ils jouent. Les oiseaux aussi et les bons chiens.

Qu'il est brave, mais qu'il est dur d'être homme. Quel dieu sera l'homme, le jour où il saura jouir de soi, non pas se tuer avec sa propre conscience de la vie, mais la posséder, et en être heureux : Embellir la vie, pour la sauver.

Au Soir des RoiSy dans Cymheline et le Conte d* Hiver ^ Shakspeare nous libère du temps et de l'ordre logique. Tous les plans de l'action et des caractères trouvent un lieu dans la jeunesse sans terme et sans ombre, qui est celle de l'amour. Il est toujours là pour faire réponse à tout : il sourit dans la toute puissance, et il ressuscite même les morts. Ici, la divine poésie refait le monde à son image : elle le délivre de la mort : la conscience est libre enfin et bienheureuse.

Instaurons en nous le temps éternel, à fin de croire, à fin de vivre. Et que ce soit le rêve, pour ceux qui savent ! Que ce soit Taction, où même la bonne volonté de Tinstmct pour ceux qui ne savent pas encore. Faute d'ouvrir à la pensée cette demeure merveilleuse, il n'est pas moyen de vivre. Où la conscience naît, il n'y a plus que le tourment. Et la nécessité du salut.

Shakspeare est admirable pour ne rien donner aux stoïques, même en passant. Il n'en fait même pas des clowns, comme j'ai fait et je veux faire.

Les stoïques et les béats de l'ordre naturel se rencontrent : ils ne tarissent pas en niaiserie sur la mort : ils sont sans amour. Rien n'est si facile que d'accepter la mort, quand on est sans amour. Et je le crains, qui est sans passion est sans amour.

La mort des fleurs sert d'homélie aux optimistes. Ces béats veulent faire croire que les fleurs meurent aussi aimablement qu'elles vivent. La mort des fleurs est affreuse, comme toute destruction : elles souffrent. Cette mort piétinée est lépreuse. Elle est une phtisie, à la lettre, un étouffement, pétales à pétales, une chute dans la fange, un crachement de soi dans la poussière. Les vers par myriades, les poux dévorent les fleurs. La pourriture des roses est effrayante.

Un lis qui meurt. Qui a jamais vu le fruit des lis? Mais surtout qui s'en est nourri?

Et quand les fleurs mourraient avec grâce, que nous importe? Que valent ces assimilations avec la nature? Elles sont toutes fausses. L'homme est sorti de la nature et n'y peut pas rentrer, sinon en perdant sa

qualité d'homme. Il n'est pas de mort véritable dans la nature, si ce n'est dans l'homme. Car il n est de mort que pour la conscience. Amsi, le néant qui n a point de sens pour la nature ni de réalité pour 1 esprit, prend une réalité épouvantable pour la conscience. Jadis, j'appelai néant, la nature sans moi. C'est à la mort que toute la nature aspire, en aspirant à la conscience, en aspirant à l'homme. Et tel est le péché suprême de la vie à l'origine, son péché unique, son péché d'innocence et d'amour. Telle est aussi la raison pour laquelle il faut, par quelque moyen, que l'homme arrive à racheter la nature et à sa propre rédemption. Il le sait, le poète tragique. Il connaît le chemin où il s'élève, pour ouvrir la porte de salut, qui est le rêve ; et la clé d or est poésie.

n ALCHIMIE DE LA JOIE.

On a d'abord la joie sans la connaître, et faute de se connaître. Elle est aussi l'ignorance de la peine, comme la santé des enfants : ils en jouissent et, ne le sachant point, ils ne la possèdent pas.

Le jeune homme, s'il est poète, invente la douleur et imagine la mort. Dans les cachots de Carthage, on rêve des Iles Fortunées ; et dans l'île bienheureuse de la jeunesse, on se donne le frisson des ténèbres. On les pressent du moins. On visite en esprit ce monde fabuleux, d'où l'on croit être si loin.

De nature, le prince de la tragédie est poète comique à vingt ans. Il met les larmes sur la scène, et le rire est

sur ses lèvres. La joie de la vie, la jeunesse des passions €t le bonheur de Tamour occupent toutes les heures de ce printemps, un poète naissant. L*amour est un plaisir, où concourent tous les sens ; le cœur n*est alors que le sens de la volupté intérieure.

Puis, il découvre l'idée tragique de la vie : le drame sans pardon des passions et du fait, de Thomme et de la nature se révèle. Le poète est conduit sur le seuil par la puissance de sa vision et les propres douleurs de sa vie : la mort dun fils et dun père ; la tromperie d'une femme et les cruautés d'une autre ; le malheur fatal des amitiés : car les amis ne sont pas moins infidèles que les femmes ; enfin l'horreur du mensonge, de la violence et de toutes les vilenies qui sont les pouvoirs absolus de la politique.

Plus l'âme du poète se fait grande, plus cette tragédie devient universelle. Elle se confond bientôt dans l'océan même du néant qui, pareil à celui du vieil Homère, embrasse tout l'univers. Là, le seul mot de l'énigme est à savoir qu'il n'y en a pas.

Il n'y a rien, aussi haut qu'on veuille aller, aussi loin qu'on aille. Ou ce qui semble être, s'il y a quelque chose, n'a pas de sens. L'homme jouet n'a pas plus de sens que 1 univers qui le joue.

Dans cet état de contemplation formidable, l'histoire est la boîte à joujoux. Il en est pour toutes les saisons humaines ; les plus fameux ne sont tout de même que du carton, du bois peint, des loques et du son. La pleine beauté de l'antique n'y ajoute pas une once de substance plus réelle.

§ Le poète fait jouer les passions tragiques avec une force digne délies ; puis, elle cesse de lui suffire, et il veut que la force ait aussi la beauté. Et sans cesser de mettre en jeu les passions, il commence à en jouer lui-même. Il y prend plaisir, peu à peu, comme s'il n'y était pour rien ; et tout joueur qu'il soit, y allant même dans la mise de tout son sang, il se rend témoin du jeu. Témoin immortel, d'autant que l'idée toute belle qu'on se donne du spectacle passe le spectacle et l'anecdote vaine.

La rédemption s'annonce ainsi, par un état d'ironie supérieure et secrète, où domine déjà une suprême indulgence. De l'ironie on passe insensiblement à l'admiration du spectacle ; et le sourire qui contemple se fixe dans la joie.

La joie du confident est celle du créateur même : elle naît des plus horribles destins. Plus qu'acteur et premier rôle de la tragédie, le poète survit à la pièce : sur un amas de négations, il étend le vieux ciel toujours bleu, il souffle l'air de la joie : comprendre pour contempler, et pardonner pour sourire.

§ Coriolan furieux me fait rire de plaisir. Un tel homme nous venge. Tout poète contemple cette joie victorieuse pour la communiquer à ceux qui viendront, comme Shakspeare nous la communique. Et d'ailleurs, Coriolan est presque toujours vaincu. La canaille l'écrase, mais c est lui qui demeure. Quelle que soit l'envie du vulgaire, on ne peut tourner le drame de Shakspeare à la gloire de l'électeur. Or, l'électeur, c'est tout le monde.

Ici, le troupeau reçoit le fouet, comme jamais ouailles ne furent fouaillées. On les mène jusqu'à l'abattoir : sous le couteau, on les sauve ; et comme il convient, cest le sauveur du troupeau qui est immolé. Shakspeare le condamne : le poète est aussi vrai que la nature, aussi rigoureux que la cité. Mais pourquoi le destin lui passe- t-il au cou la corde des lois, à ce Coriolan ? Par ce qu'il est trop beau, et qu'il n'a vécu, noblement, que pour sa pleine beauté. Voilà ce qu'il faut payer du bonheur et de la vie. Caliban ne veut pas qu'on soit égoïste. Caliban ne veut pas qu on s isole. Il ne veut même pas qu'on le sauve : il a sa dignité ; il se défie. Quel exemple.

L'énergie de Shakspeare, partout sublime, l'est surtout dans une sorte d'auguste dérision. Elle ne pardonne pas au héros. Elle le mène à la mort, et le plus souvent sans gloire où il la mérite le plus. La grandeur l'exige. La pleine énergie du caractère le tourne contre lui. Toute vraie grandeur a pour elle-même la rigueur de la fatalité. On le saisit dans Shakspeare, comme dans la vie, mais vue de plus haut. Notre plénitude étant à vivre uniquement pour ce qu'il y a de plus beau, on doit s'en remettre au destin pour tout le reste. Et certes, tôt ou tard, le destin nous tend la main qui tue. Puisse, d'ici là, cette main être aussi la main qui guérit et qui délivre de toute faiblesse. L'éclair de deux ou trois mots déchire les voiles épais de la médiocrité commune, et l'on s'isole sur les sommets de la pensée. On respire l'air des cîmes. Il est lumière ; il est seul nourrissant. Dans la salle ou sur la scène, ils ont beau faire : ces

ombres ridicules ne peuvent étouffer la grandeur du héros, ni dans Coriolan la beauté de Shakspeare : elle est majesté. Il est peuple et il est prince. Il est roi. Il est tout ce qu'il veut. Tout bien pesé, il est difficile de ne pas sentir la présence du Dieu, quand on sait ce que vivre, vouloir et créer, veulent dire.

Le divm poète, qui compare sans cesse la réalité à la conscience du rêve pour les mieux connaître et susciter quelque lieu de refuge, quelque céleste asile à la vanité de toutes deux, sait mieux que personne la vertu de son art, les moyens de sa magie et la source de ses prestiges. Eveillés, les hommes ne sont pas bien sûrs qu'ils ne dorment : en tout cas, « nous rêvons encore ». Et s'il est certain que nous veillons, allons : « chemin faisant, nous nous raconterons nos songes ^^^ ». Les uns sont ravissants : ils ont la fraîcheur matinale et le charme de l'aurore ; les autres sont brûlants. Et nous les rêvons tous, pour nous distraire des pensées nocturnes qui nous assiègent et qui rentrent, grâces en soient rendues au soleil, dès que l'aube paraît, dans leurs lits pleins de vers, où elles nous attendent. Car la pourriture est à la racine de toutes les fleurs et de tous les rêves. 0 que la vermine est patiente.

Mais la poésie porte en soi une sorte de salut. Et l'enchanteur vous montre dans le poète le créateur d un monde incorruptible, qui est tout esprit. La

(1) And by the uûay let us recounl our dreams. MiDS.NIGHTS DR., IV. i.

pensée invente la matière ; elle est pleine de jeux divins qui font croire à la folie. Le vulgaire ne croit pas à la vie ailée ou s'en effraie.

La fantaisie créatrice saisit du monde Plus que la froide raison nen peut jamais comprendre; Le fou, Famant et le poète, ce fou tendre. Ne sont faits que d* imagination.

Uœil brillant du poète, ailé d'un beau délire. Vole du ciel à la terre et de la terre au ciel ; Son imagination donne un corps qui respire Et la forme aux choses inconnues.

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