‹ Poète tragiqueChapitre 27 sur 43 · AMOUR ET NATURE · texte numérisé non relu

AMOUR ET NATURE

q AVENIR PRESENT.

L'amour est le dieu des chrétiens et du monde moderne. Dans le bel âge de la chrétienté, tout est amour de Dieu et le doit être. Cet idéal est présent dans la cathédrale : elle abrite l'assemblée ; elle fait passer sur tant d'injustice, d'intempéries atroces, d'ignorance absurde et de misère.

La force est le Dieu des Anciens, muée ou non en droit et en raison. L'antique est réaliste comme la force. Avec les dieux, il n'est point d'amour. On ne prie pas les dieux , on traite avec eux, de client à patron, ou de serf à maître. L'oraison est un marché : donnant, donnant. L orgueil est le grand péché qui consiste à ne pas tenir compte des dieux, une erreur du jugement. L'homme fort ne doit pas se vanter de sa force, ou du moins il lui faut payer pour elle. Les dieux ne demandent pas à l'homme puissant de s'humilier, mais d'acquitter toute la dette de la puissance humaine à l'égard des forces supérieures. Les dieux eux-mêmes ne connaissent entre eux que la force. Leurs dynasties se succèdent à l'empire de l'univers, comme celles des Césars à l'empire

du monde. Que rhomme ne soit donc point si mal avisé de méconnaître la loi des lois, miroir de la fatalité.

Ainsi Tamour, qui n'est vraiment rien dans le drame antique, gouverne en dieu et en tyran jaloux le drame des chrétiens. Pas un héros n'est victime de l'amour, dans la tragédie grecque. Sur la scène moderne comme dans le roman, l'amour a créé la personne dans les femmes, et seul il la révèle. Il les a faites volontaires, sinon libres, et il asservit l'homme : car un destin se substitue à un destin.

On ne peut plus prendre un intérêt humain à tous ces illustres infortunés de la fable : ils ne sont ni hommes ni dieux. Ils sont les jouets d'une puissance obscure, sans cœur et sans raison. Il nous faut des dieux qui soient hommes, et des hommes qui soient divins. Œdipe, Agamemnon, Ulysse même, Thésée, Ajax, Oreste et tous les autres ne nous touchent plus guère : ils ne font que les gestes ; une main cachée tire les ficelles. Le destin est sans mesure commune à notre conscience. C'est à notre amour seul qu'il paraît aveugle, comme la somme des hasards inconnus. Ce qui est trop déterminé nous laisse dans une sorte d'indifférence. La providence des chrétiens est une espèce de fatalité qui tient compte de l'homme : elle est toute clairvoyance, comme la raison suprême où la parfaite bonté et la parfaite intelligence impliquent tous les effets. Illusion salutaire, elle rassure les modernes, qui ont besoin de se croire libres. Le destin est sourd : la providence est exorable. On ne prie pas la fatalité : on doit prier Dieu. Tout est présent, pour le païen ; et la sagesse consiste à ne jamais

vivre que dans l'heure présente, comme si elle était la seule qui eût une réalité et un sens. Le présent n est rien pour le chrétien. Il ne vit que dans le temps à venir. Et telle est la folie des modernes. Le chrétien espère et le païen croit tenir. De ces deux moitiés du génie humain, il est bien temps qu'enfin l'on fasse l'homme.

La poésie antique est de la pensée qu'en son plus haut vol le rhythme élève au sentiment. Platon n'est pas moins poète qu'Homère. La poésie moderne est du sentiment, que le rhythme porte à l'émotion de la musique. Ici, l'amour est le maître du chœur ; et là, plutôt l'intelligence qui considère la nature. De l'une à l'autre, on ne saurait parler de progrès, au sens où l'on passe du moindre au plus grand ou du moins bon au meilleur. Quel progrès peut-il y avoir d'un Eschyle, d'un Sophocle ou d'un Platon à qui que ce soit, fût-ce à Pascal, à Dante et à Shakspeare ? Mais 11 se fait un changement : les mêmes éléments sont répartis selon un ordre nouveau : ainsi se renouvelle le semblable. Horace, Sénèque, d autres anciens encore se retrouvent dans Montaigne ; toutefois, la vieille logique y cède au jeu de la conscience, et le plaisir abstrait de la raison aux retours continuels de la raison aux prises avec la vie, et de la vie sur ellemême. Le moderne a une dimension de plus.

Faute d'amour, la poésie antique reste en deçà de 1 émotion. Faute de pensée, la poésie moderne se perd souvent dans la musique. D'ailleurs, l'émotion, dans la grande poésie, n'est pas moins faite d'intelligence que de sentiment. La pensée des Anciens cherche obscu-

rément Tamour, et ne le trouve pas. L'amour des modernes cherche les sommets où la pensée contemple. Tout doit finir par l'esprit : il est le vœu de toute grandeur humaine, et même de la passion.

fl CARESSES.

Les caresses ne sont pas tout l'amour ; mais il n'est point d'amour sans les caresses. La plus sûr est de satisfaire au désir des caresses, entre amants : même en se trompant, elles ne trompent pas. Tandis qu'il en est des passions profondes et de la profonde tendresse, comme des esprits : tout le monde en parle et personne ne les voit. La chair a des caresses que n'a point le cœur; il a les siennes, que la chair n'a pas : il en rêve, et elle les espère. Les caresses de l'âme sont bien moins communes que les autres : celles-ci ont peu de prix, si l'on croit à celles-là; mais faute des unes, on fait difficilement croire aux autres. On ne doute pas du plaisir que l'on donne, fît-on bon marché de celui que l'on prend : tandis qu'on peut toujours de la tendresse secrète, et de celle même qui se prodigue. Le plus grand nombre des amants ne s'assure de l'amour que dans les caresses, et le plaisir est leur unique preuve. Ceux qui ont les caresses du plaisir désirent la tendre ivresse du cœur, qui leur manque ; et ceux qui ont l'ivresse tendre de l'âme voudraient avoir aussi les voluptés sensibles, qui les trahissent trop souvent. De là, que le parfait amour est si rare : il demande un accord qui ne se fait presque

jamais entre les sensations et le sentiment, entre le fait et l'imagination, entre la nature et l'esprit. A un certain degré, l'intelligence sépare les amants plus qu'ils ne savent : car elle seule fait l'harmonie. Les femmes s'en doutent peu : la nature ne veut pas cultiver le doute en elles. Au nom du cœur, les femmes refusent d'abord les caresses ; puis, elles s'y installent avec béatitude : elles en goûtent bien mieux la certitude et y trouvent plus assurément le bonheur. Et l'homme, qui prétend d'abord à la preuve des caresses, voire avec brutalité, s'en lasse infiniment plus vite, parce que son esprit est plus avide, plus voyageur dans l'inconnu, et moins dupe du cœur.

La réalité envie la poésie ; et la poésie regrette la réalité, qu'elle repousse pourtant et qu'elle abandonne.

Il n'est pas si sorcier de lever un des obstacles, où le naturaliste achoppe : les yeux fixés sur les origines, il ne voit pas ce qui le touche, ni lui-même ce qu'il est. Il admire que le genre humain puisse durer et garder une bonne santé, en perdant la saine pratique du rut et de la bête, qui livre toujours la femelle au mâle le plus fort, ce vainqueur du combat dont Chimène est le prix. Car selon la doctrine, le plus fort est le plus digne. Qu'il serait donc prudent qu'on définît la force. Et d abord, la multitude humaine suit de près la coutume animale. Entre les artisans, le plus habile en son métier est le plus fort. Si les cerfs les plus intelligents savent le mieux se servir de leurs bois, il est bien permis aux hommes de tirer bon parti de leurs outils et de leur

intelligence. En outre, la femme ne se trompe pas si souvent qu'on le dit, toute femelle qu'elle soit, et son mâle pas davantage : la bataille est dans Tordre économique, au lieu d'être uniquement dans l'ordre de la violence charnelle et du corps à corps. Les femelles se donnent au plus fort, qui souvent est celui qui assure le mieux leur vie, soit parce qu'il a plus d'argent, soit qu'il ait plus d'esprit. Tant bien que mal, la santé du genre humain se maintient de la sorte : parce que le genre humain ne mesure plus la force au coup de poing seulement, mais aux moyens qui multiplient infiniment la main, aux armes qu'elle se donne, au succès et aux aises que s'assure la vie.

Une loi profonde mène l'élite des hommes, à leur insu, je l'avoue, et qui, par là, régit obscurément toute la masse humaine, ou la doit régir tôt ou tard. Le plus haut effort de la pensée et du génie ne va nullement à perpétuer l'espèce, mais à s'y dérober peut-être, allant à réaliser parfaitement l'individu. Tout grand homme en est la preuve. A travers les siècles des siècles, une famille s'accomplit dans un individu plus ou moins, et disparaît ensuite. Dans le fond taciturne du génie et de la pensée, médite un vœu tout puissant de m.ettre fin à 1 espèce et à la chaîne des moments : ce désir immanent de délivrance, toutes les religions nobles l'expriment par la recherche d'une rédemption et du salut éternel. Eritis sicut du veut sans doute dire : Vous ne serez plus. Et vous ne serez plus, quand vous aurez enfin été parfaitement.

Les espèces veulent persévérer dans leur être pour s'élever et s'accomplir. Mais ceux qui ont la conscience

d'y atteindre et qui saccomplissent, veulent mettre, en eux-mêmes, un terme à la vie et au monde : telle est la délivrance et le signe de la vie éternelle. Car Taccomplissement est à ce prix. Là encore, le sacrifice et la perfection s'épousent : non pas un sacrifice d'immolation précaire et que la faiblesse incline : mais un sacrifice vainqueur de toutes les servitudes et de toutes les limites imposées d'abord par la nature ou par l'espèce, un sacrifice à la façon de Prométhée.

Dans 1 âme vulgaire, tout continue d'aller cahin caha selon la nature et comme chez les bêtes. Mais l'amour des poètes oppose la nature humaine au reste de la nature. Amour des poètes, parce que cet amour est une création : on pourrait aussi bien le nommer divin, comme il est. Il doit tout à ceux qui l'éprouvent et s'y enferment. Le cycle des existences et de l'univers s'y achève. Le rayon parti du centre passionné tend vers une sorte d'absolu, ou de limite, et ce mouvement définit le cercle de la passion. La courbe décrite est peutêtre la mort, peut-être l'éternité, selon que les amants goûtent plus sensiblement ce qui les divise encore ou ce qui les confond, ce qui les abîme suivant leur vœu ou ce qui les sépare. En tout cas, ce grand amour, d'ailleurs si rare et tout semblable aux plus belles œuvres de l'art, est bien plus différent de l'amour ordinaire, que celui-ci de l'amour commun à tous les animaux, ce rut aveugle de la nature. La manie des origines, comme je l'ai si souvent remarqué, ne concerne dans l'homme que ce qu il y a de moins humain.

La recherche des origines est la juste étude des savants ; mais Tart n'en a que faire. L'homme est tout entier dans ce qu'il doit être, et non dans ce qu'il a été. Sa vie au sein de la mère en est une image saisissante : cette larve, cet œuf, ce têtard, ce petit marsupial, ce singe même sont précisément ce que l'homme ne doit plus être pour être homme : ils n'en sont que la matière cachée, qui dort, sans vouloir et sans conscience, muette comme tout ce qui attend sa forme. Et pour que l'homme soit, il lui faut sortir de cet abîme muet.

Que l'amour, dans la multitude humaine, diffère peu du rut animal, qu'importe ? L'amour n'est l'amour que dans l'élite des hommes. Assurément, à l'origme du langage humain on trouve les cris des bêtes et les jacasseries stridentes des singes. La parole spirituelle de l'homme n'est pourtant la langue humaine que dans les grands poètes. Quel rapport réel y a-t-il entre le garrulement des perroquets et l'adieu de Prospéro à la scène du monde ? Tout de même, entre la passion des vrais amants et le rut des brutes,' entre le combat des sangliers pour une laie indifférente et le sage délire de l'amour qui conclut.

Toutes en une seule et la même dans toutes.

Enfin, voici le mot du mystère : l'amour est une fin parfaite dans l'homme, et n'est qu'un moyen de l'espèce dans les animaux.

Certes, la passante et le passant sont plus voisins du cerf et de la biche que de Béatrice et de Tristan. Il n'en reste pas moins que Tristan est l'homme, Béatrice la femme, et mâles et femelles les passants. Bien loin d'être

esclave et serve à jamais de la nature, la passion est destructrice de la nature dans les grands amants. Elle ne se soucie pas de perpétuer la vie, mais de l'épuiser. Elle cherche presque la mort, parce qu'elle n'y croit plus et qu'elle est ivre de perfection. Elle prétend réaliser l'infini ; et en fait elle le réalise, du moins par tous ses vœux et dans toutes ses intentions. A l 'opposite, dans la nature et l'amour vulgaires, le rut transmet cet infini et fait passer d'esclave en esclave ce furet de feu. Pour la passion des grands amants, tout est possession plus que la possession même ; tout est plénitude, arrêt de la mécanique fatale, totalité de l'être et sommation. Tout est choix, en un mot. La volonté de l'homme, sa pensée et l'élan sensible se confondent si profondément, qu'à tout instant la fatalité du désir semble l'expression du choix et de la conquête dans l'amant : combien plus encore dans l'amante. Ici, au lieu d'être la femelle passive, la biche qui broute tranquillement le trèfle en fleurs, tandis que les mâles s 'entretuent à qui la couvrira, la femme choisit le bien-aimé, au moins autant qu elle est l'objet de son choix. Loin d'être indifférente au maître qu'elle se donne, pourvu qu'il soit le plus fort et le maître en effet, elle n'en veut qu'un, elle n'en peut souffrir qu'un ; elle ne rêve que de lui seul ; elle n'a de joie que par lui ; elle ne peut aimer que lui, enfin. Un seul amant, telle est la loi de la grande passion dans la femme, et celui-là est l'unique entre tous : et de préférence à la vie sans lui, plutôt cent fois la mort. Que reste-t-il de la biche en folie dans cette vocation et ce divin quant à soi de femme ? Et de même, tous les

profonds connaisseurs de l'amour, Shakspeare, Racine, Stendhal, Wagner, Dostoïevski, ont montré les amants partagés entre deux devoirs contraires, qui supposent toujours l'illusion du choix et de la volonté, jusque dans les contraintes les plus fatales de la furie primitive ou de l'instinct : un devoir envers la famille, la religion, le devoir qui nous lie à la cité où il nous est enjoint de vivre, bref la nature ; et un devoir envers notre propre vie, dont la passion est la souveraine fatalité. La conscience de la passion est la fatalité moderne : l'individu ne peut plus se méconnaître : tout mensonge se dissipe à la lueur de ce brasier. Ce devoir-là est absolu : il est un monde dans un monde. On peut se vaincre ; on le doit peutêtre; mais on ne saurait se flatter d'y trouver son compte. Le besoin d'être à soi contre tout l'univers a toujours le dessus dans les amants, fussent-ils séparés par la sphère céleste, par tout le globe de la terre ; ou si quelque autre sentiment trop puissant le balance, il résout le conflit dans la mort : il accomplit la vie. On ne l'accomplit pas moins en mourant de son amour qu'en vivant pour lui. Ainsi le sacrifice finit par être le suprême effort de la volonté, de la possession de soi et de la puissance.

Habituez-vous enfin à ne considérer l'homme que dans l'élite humaine : car il n'y a qu'elle qui compte, et l'homme n'est qu'en elle.

fl PRÉJUGÉ DE LA JEUNESSE.

Rien n'est si séduisant, dans les jeunes filles, que leur croyance à l'amour et au bonheur : elles ne les

séparent point ; elles attendent Tun de l'autre ; et toutes ailées de cette lumière qui fait Taurore en elles, mélancoliques ou joyeuses, elles-mêmes semblent très sûres, en donnant leur amour, de donner le bonheur. Cette promesse est ce qu'elles ont de plus rare et d'unique : quelques femmes, par là, restent toujours jeunes filles. Pour elles, l'amour qui arrive est pareil à l'amour attendu ; et le bonheur est l'amour arrivé. A peine mariées l'extrême flétrissure qu'on remarque en presque toutes est de 1 âme déçue : même si l'amour est là, même si le bonheur y est encore, la foi n'y est plus. Les jeunes filles sont les appeaux préférés de la nature, et la grande déesse, pour les mieux tenir, dupe d'abord les appelants. Ces êtres charmants ne sont pas de grande conséquence ; mais les jeunes hommes, en amour, ne sont guère d'aucune. J'ai tant vanté le jeune amour que je puis bien dire qu'il est presque toujours léger, même quand il tombe dans la mort, et toujours égoïste. Aussi bien, cette force égoïste est sa plus forte vertu. Que la nature est donc bien servie par les jeunes. L'amour qui ne pense qu'à se satisfaire est plus sage qu'un autre ; et il satisfait son objet plus sûrement, que s'il y pensait trop sans lui donner satisfaction. Deux désirs qui se contentent pleinement l'un l'autre, quelle certitude ou quel gage de bonheur égal à celui-là ? Adieu le drame, adieu la poésie. Il n'y a rien de plus plat que la vie heureuse. On ne tire pas grand chose de la joie : elle n est admirable, que si elle couronne, à la fin, le poème tragique. On ne sent pas son corps dans l'état de santé ; on n a pas conscience de soi dans le bonheur.

La passion n est pas le propre des jeunes gens, même si leurs amours sont si forcenés qu'ils en meurent. Les jeunes sont amoureux : ils ne sont pas amants. La passion veut beaucoup d'âme : il y faut cette richesse intérieure, cœur et tête, sentiment et pensée, qui est l'aliment nécessaire d'une belle flamme. Le bois vert et toute sorte de branches ne conviennent pas à un feu divin, comme celui où les vrais amants se consument. Il faudrait que l'homme accompli eût les formes et l'élan frais de la jeunesse ; mais quoi ? le grand Jupiter lui-même n'est pas Hébé ni Ganymède : il les prend donc dans ses bras. J'avoue que la jeune femme est plus près de la passion que le jeune homme : elle en est même assez digne parfois, mais moms souvent capable : la plupart des femmes perdent plus à vivre, qu'elles ne gagnent. Les hommes s'usent aussi : mais ils s'enrichissent. La folie amoureuse est le délire propre des jeunes filles : elles ne savent pas ce qu'elles font. Le premier appel du dieu les dépossède d'elles-mêmes. Elles vivent dans une fiction. Un désir inconnu est leur oracle et leur poète : il leur parle un langage qu'elles ignorent, qu'elles interprètent à leur guise, et qui les égare absurdement. Elles sont aveugles et se précipitent. Presque toutes immolent ainsi tout le bonheur de la vie à cette folie d'une heure. Quels choix misérables elles font, quels pitres, quels escrocs, quels mannequins, quels hercules sans tête, quelles enseignes à cosmétiques, quels corps sans âme, quels larrons d'avenir et de félicité. On les dirait affamées d'erreur et d'humiliation. La nature se joue d'elles avec une cruauté inouïe, en effet. Ces char-

mants petits ventres ne sont si gi:acieux, que pour appeler le soc qui les disgracie et les déforme.

Adorer la jeunesse est une imagination de poète : fou de jeunesse, fou de la vie. La jeunesse n'est qu'une apparence, pourtant. Ah, bénie soit-elle. Le poète est trop épris de la forme, pour résister à cette séduction. Quel vrai poète n'est pas l'amant des fleurs ? Le vieillard l'est encore, pour son tourment.

Avec les ans, Amour croît sans cesse en esprit, pour croître en beauté, sinon même en force. C'est l'âme d'amour qui fait les grands amants et les amours de la légende. Anacréon ne l'entend pas si bien que François d'Assise. Voilà ce que les marmots ni les jeunes gens ne peuvent pas savoir, ni les héros antiques. L'idée qu'une vertu toute puissante peut se vouer à cet enchantement, qui le retranche de tout le reste, qu'on peut vivre et mourir d'amour ne saurait venir à un Ancien : elle ne lui semblerait pas moins malsaine ni ridicule, que le mouvement de la terre à un petit bouvier sans soupçon de la géométrie. Pas un Ancien, même le plus subtil, ne peut comprendre l'invocation de Dante aux dames qui ont V esprit d'amour.

Un homme n'est vieux que lorsqu'il meurt. Et on ne meurt que le jour où l'âme est stérile. Celui-là est à 1 agonie, qui ne pense plus ; celui-là est vieux qui ne fait rien, n eût-il pas vingt ans. La vie est l'œuvre même de la forme, et le pouvoir d'œuvrer en tout ordre. Le plus haut privilège des poètes et des artistes est, pour l'ordinaire, qu'ils vivent réellement jusqu'à l'extrême limite. Tel s'en va passé quatre-vingts ans, qui est bien plus

jeune que tous ses petits neveux. Hélas, à mesure qu'on prend de Tâge, même si Ton reste jeune, on ne jouit plus de sa jeunesse : c'est ici l'amère rançon de l'esprit qui ne vieillit jamais. Rien n'est si dur que de ne plus goûter la volupté de sa propre force. Mais écoute : on peut jouir du monde encore, si on ne jouit plus de soi. La tristesse des jeunes gens est une ombre au soleil. L'immense tristesse des puissants hommes est du soleil dans l'ombre. Un artiste ne doit pas succomber à la douleur : il n'est pas assez fort, s'il n'est pas plus fort qu'elle. La douleur de vieillir n'est pas la moindre. La pire peine nous doit être l'occasion d'une œuvre, ou naïvement avouée, ou secrète.

Là est la morale du poète et sa raison d'être.

^ TRAGIKOTATON.

Quoi de plus tragique, l'antique ou le chrétien ? La conscience, qui est la fatalité intérieure, ou le destm qui est la loi munie d'un masque divin ? Les fatalités du drame moderne sont surtout de l'amour aux prises avec les puissances. Un sentiment absolu ne rencontre pas souvent de l'aide ; il voudrait que tout l'univers lui fût complice, et l'univers lui fait presque toujours obstacle. L'amour croit naturellement au bonheur, et d'autant plus qu'il y peut moins atteindre : il lui semble que la fatalité est la maison qu'il voit au tournant de la route : il y est attendu ; elle est son héritage ; et si un prestige infernal rend la route plus longue à mesure qu'il y

marche, il ne perd pas courage. Les Anciens ont le bonheur sans y croire, et les modernes croient au bonheur sans l'avoir. Les Anciens le tiennent pour un bien qu'on acquiert comme un autre, pourvu que le destin s'y prête ; les modernes le prennent pour un droit qu'ils ont, et dont l'injustice seule les sépare. L'amour corrompt ainsi l'esprit moderne : il dispose l'homme à la souffrance et lui propose le bonheur comme une nourriture naturelle, à portée de la main, à la mesure de l'appétit et dont il réclame la satisfaction légitime. La réalité est toute contraire : la peine est la loi ordinaire de la vie, sinon la souffrance ; et le bonheur est le miracle, la fleur unique suspendue au précipice du hasard. La vie est dans une lutte perpétuelle, un continuel effort vers le soleil, l'héliotrope en marche qui gravit la montagne.

La fatalité du drame antique est de la puissance humaine aux prises avec les puissances aveugles, ou la puissance inconnue. Chez les chrétiens, la force tend à prendre une conscience ; et c'est son illusion. Chez les païens, là même où l'homme a conscience, la force tend à l'écraser et la lui ôte. L'homme antique est délivré de la conscience, quand il en a. Le héros moderne en est affligé, même quand il n'en veut pas avoir. En vertu de 1 amour, tout est plus intérieur dans le moderne, et tend à l'individu. En vertu du destin, tout est plutôt extérieur à l'homme, et tend a l'anonyme, dans les Anciens. La cité est la fatalité même, fort souvent. Les dieux sont des forces naturelles. L'amour est le seul dieu des modernes, et il est tout chrétien. Dès l'origine,

l'amour s*est vu et s'est connu en croix : car il n'accepte d'autre loi que la sienne.

Voilà pourquoi les catastrophes de la tragédie grecque nous pénètrent si peu : nous n'en sommes pas plus troublés que le chœur lui-même. Il y assiste en témoin, qui n'en perd pas une bouchée, et qui n'y va pas de son âme. Le chœur est un miroir intelligent et fidèle. Un miroir ne souffre pas. Ou bien, le chœur est un écolier qui prend une forte leçon. Les héros sont là pour l'instruire. Tout est prévu dans le drame antique. Le moi est absent. Antigone elle-même est vouée à son rôle divin, comme Hécube à celui de la chienne qui hurle, comme Clytemnestre à son destin de louve chaude. Seule entre toutes, Alceste est une femme qui aime à la façon des modernes. Aussi Racine et les chrétiens vontils d'une pente aisée à Euripide, comme au plus tragique des poètes. A la mieux pratiquer, Alceste même n'est qu'une apparence de femme : elle est moins amante qu'épouse. Encore plus que dévouée, elle est vouée étrangement au sacrifice. Point de femmes donc, chez les Anciens : elles sont les occasions du destin, rien de plus. Jamais elles n'évoluent : elles sont telles quelles, une fois pour toutes. Dans Sophocle, Jocaste est la plus singulière des figures : une forme d'épouvante muette, passive, ouverte sur le vide.

Quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas ne pas être chrétiens. Notre doute s'arrête à l'amour, et notre négation l'excepte Repliés sur nous-mêmes, nous y affrontons la fatalité intérieure : la conscience a toute la force que notre action n'a point. Elle a du volume : le

moi est en nous ; et le moi seul intéresse profondément le moi. L esprit de finesse est celui de la poésie moderne : pour le dire en gros, dans la poésie antique, même la moins pensante, règne Tesprit de géométrie. Les femmes sont la création de l'art et du sentiment chrétien. Les plus beaux antiques n'ont pas de têtes : ces corps heureux ont tout équilibre, parce que la tête manque, à savoir le moi et la conscience. Dans les héros de la tragédie grecque, je ne saisis pas des individus. Ce sont des masques : ce ne sont pas des voix.

Il nous faut, à présent, sommer ces deux ordres 1 un par l'autre : rendre l'homme à la nature sans l'ôter à lui-même ; multiplier l'univers par l'amour, et la conscience par le destin.

fl SOURIRE, DIVIN SOURIRE.

Beaucoup de farceurs, si on les laisse dire, se donnent pour de profonds philosophes : parce que le faux sublime est bouffon, ils proclament que le bouffon est sublime. Ainsi les Triboulets se prennent pour les dieux : cette opinion romantique est la plus outrée des gageures : ceux qui s'appellent les humoristes, 1 étant souvent peu, sont des romantiques à rebours : leurs drôleries n'ont pas la céleste importance qu'ils supposent. Merlin Coccaie se figure vainement qu il est un plus beau poète que Dante : qu'il s'en vante, s il veut et que les amateurs de macaroni donnent dans le panneau, qu'importe ? Ils sont le nombre, ni forts, ni déli-

cats. Le rire bête est le vrai rire. Toute foire a ses pitres. La comédie doit être modeste, quelle que soit sa force et son mérite. Même si elle a des ailes, elle vole au ras de terre. Il y a toujours un côté bas dans le comique, et toujours une attache réaliste : la comédie ne croit pas à la grandeur, parce qu'elle n éprouve pas les passions. Les bouffons sont tous forcés à la grimace.

L'excès de la farce touche seul au tragique, où ne va pas la comédie. La farce peut être une tragédie de la dérision, une parodie infernale. Ainsi les dieux ne font pas venir le poète comique dans l'Olympe ; mais ils laissent entrer Crépitus. Le rire inextinguible est celui de la farce. Les poèmes d'Aristophane sont des farces étincelantes. Il est naturel aux grands tragiques de farcir, quand il leur plaît ; mais le comique ne peut venir à bout du drame. Même Molière n'y réussit pas. Bien entendu, le mélodrame y échoue encore davantage. La tragédie médiocre n'est qu'une lugubre comédie. Dans le poète comique, le manque n'est pas du comique, mais de la poésie. La vraie poésie n'est jamais comique et ne fait presque jamais rire. J'entends par tragique le monde supérieur de l'illusion. Le sang n'y est pas nécessaire, qui nonde le mélodrame.

La comédie ne croit pas aux passions, puisqu'elle s'en moque, et il lui est défendu d'y croire. Les passions ne sont pas comiques, sinon pour les âmes médiocres. En quoi la comédie est serve, et n'atteint pas à la poésie. Aussi, le ravissant Aristophane, plus poète encore que comique, change-t-il soudain le ton dans ses chœurs :

il s'élève comme une flamme heureuse sur la lyre : elle le délivre du rire.

Ni le rire ni les pleurs ne sont libres. Le propre des dieux est le sourire. Le chant de la comédie est plein de hoquets et de fifres. La sérénité est Tode continue de la plus haute tragédie.

Il n'est point de sérénité dans le comique, parce que la sérénité est le sourire de la mer après l'orage. La sérénité est une immortelle victoire ; et quelle victoire sans combat ? Sans les passions éprouvées et toujours présentes, la sérénité n'est qu'un masque. La sourire nait de l'âme apaisée sur le visage divin, et telle est l'Aphrodite céleste.

La sérénité contemple son objet, parce qu'elle le possède. Elle ne l'ignore pas. La moquerie et la comédie sont engagées dans le débat. Comme elles ignorent les passions, elles n'en voient que le ridicule. Tant elles sont loin de les connaître. La comédie est le drame de la vie ordinaire, qui est la vie médiocre. Voilà pourquoi on ne saurait comparer Madame Bovary à La Char^ treuse de Parme : quoi qu'il fasse, quelque entassement qu'il se permette de crimes, de suicides, de rébellions ou d événements sanglants, Flaubert est presque toujours un poète comique : Salammbô ne sera jamais qu'un opéra. Même quand il pratique la plus riante ironie, Stendhal est toujours tragique. L'Education Sentimentale est le modèle de toute comédie : jusque-là, qu'elle finit par être d un ennui écrasant, celui de la réalité commune et quotidienne.

Sans poésie, le drame est serf de la vie ordinaire et

de révénement. C'est la poésie qui porte la tragédie à la légèreté de l'ironie, liberté suprême. Les larmes sont sauvées par le sourire, et n'en sont que plus belles. 0 que le rire peut être épais et lourd, que les larmes peuvent être aériennes et légères.

L'ironie n'est pas du tout la moquerie. Toute comédie est un peu grossière, si la poésie ne lui fait perdre la pesanteur de l'ordre commun. Les actions violentes de la tragédie sont moins lourdes que les faits comiques, parce qu'elles sont toujours plus rares et moins vulgaires. Le jeu de l'imagination est infiniment plus vif et plus libre dans le spectacle d'Othello, que dans la vue du jaloux qui prête à rire, fût-ce Arnolphe.

La moquerie est le fait du médiocre, qui regarde les dieux. Apollon, tombé par hasard dans la ville de Marsyas, tout le peuple le considère sous le nez, et le tourne en dérision. Apollon écorche Marsyas et ne s'en moque pas.

Tous les dieux sont ridicules pour le commun des mortels, s'ils ne se rendent pas redoutables. Les prêtres même en rient. D'où les augures. Le rire est de l 'ignorance, n'étant jamais du fond : témoins, les enfants. L'ironie est, au contraire, le fait de la connaissance. Pour la moitié, la sérénité est de l'ironie. Les sots et les fanatiques n'en pourront pas convenir.

La tragédie des grands poètes est le poème divin. Dans la tragédie, les dieux sont maîtres des hommes et de la vie : ils les meuvent et ils les contemplent. Les hommes se moquent d'eux-mêmes et de la vie, dans la comédie ; mais ils ne s'y possèdent point : se moquer est le jeu de l'esclave. Tous les bouffons ont un maître.

^ VOLENS NOLENTEM DIMISIT.

Dans le drame de ramour, les caresses sont 1 action. Toutes les entreprises des héros ne tendent quà la possession du dénoûment. Le jeune amour est une conquête. Mais les pensées et l'esprit d'amour sont le poème.

Les simples sont des enfants : ils sont toujours dans la nature. Ils n'y échappent, çà et là, que par un éclair de la pensée. L'amour des modernes, le grand amour est une évasion : le même poème, dans l'ordre du cœur, que celui de la métaphysique, par où l'esprit veut se soustraire à la tyrannie de la nature. L'idée de se dérober ainsi à la prison est inconcevable aux Anciens : l'amour est pour eux le lien le plus solide à la cité comme à la nature, et le mieux accepté. Leur amour n'est jamais un poème de l'individu. Par là, il nous semble être à peine de l'amour.

L'amour moderne, au contraire, dans les grandes âmes qui en ont le génie, est la création d'un monde contre la nature. Il se suffit à lui-même. Il est fermé. Il donne à l'homme ce que la nature, et même la raison, lui refuse : un absolu, une éternité. L'homme accomplit 1 espèce et n'est plus l'esclave de l'espèce. Quel abîme entre le serf de Vénus et l'amant. Il n'est point de mot en grec pour dire un amant, ni dans les autres langues mortes.

C est pourquoi une grande passion ne paraît pas moins dangereuse à la société qu'un chef-d'œuvre trop neuf, un poème sans règles connues, au rhythme trop

beau ou trop fort, où Tindividu est seul, où il se montre dans toute sa puissance, où il l'ose, où il ne tient plus compte ni de l'espèce, ni de la famille, ni de l'Etat.

Les poètes, au contraire, voient dans la passion ce qui leur ressemble le plus, et le plus à l'œuvre du génie, libre et sans autre loi que son élan même. L'audace est extrême de se rendre double pour tout embrasser et borner tout à soi. Même quand ils n'ont point de passion et qu'ils s'en défendent pour eux-mêmes, les poètes l'admirent où ils la trouvent, ils la conçoivent comme le poème de leur prédilection, ils la flattent, ils y exaltent une œuvre de choix.

Bonsoir, Anne Hathaway, et pour longtemps. Je n'avais pas vingt ans, vous en aviez près de trente ; vous m'avez fait venir, un soir d'été, dans votre chambre et j ai été pris au filet. Vos bons amis et votre oncle m'ont forcé à vous épouser : c'est faire beaucoup durer une nuit de la Saint Jean ; et vous m'avez rendu, six mois après la noce, l'enfant que je vous avais prêté trois mois trop tôt à ce qu'il paraît. Il a bien fallu vous avoir pour femme, tout jeune homme que je fusse. Que faire ? il en faut toujours une. Tout le monde, au bourg, se connaît ; et il n'est pas plus permis d'y prendre rendezvous pour les baisers avec une jeune fille, que d'y faire son lit avec les fées. Gare au garde champêtre, gare aux dames patronesses, gare au pasteur, gare au curé.

Je vous laisse au village. Vous allez gémir que vous êtes abandonnée. Oui, ma chère, je vous abandonne. Vous m'avez assez ennuyé. Vous n'êtes pas seule, après

tout. Vous avez trois enfants, je crois. Est-ce trois ou quatre ? Je ne sais plus. Jai bien d'autres enfants en tête, que ces marmots qui vous ressemblent. Voyezvous, jai toujours rêvé, chaque printemps, de faire un fils ou une fille à la reine des fées. Personne, je Tespère, ne vous tourmentera plus et vous ne tourmenterez plus personne. Vous allez trouver le temps bien long : vous n'aurez plus à vous plaindre de moi. Vous ne direz plus que vous n'arrivez pas à me comprendre et que vous êtes incomprise. Vous ne crierez plus quand je me tais, pour vous taire sépulcralement quand je chante. Si je pleure, vous n'aurez pas envie de rire. Et vous ne pleurerez pas, si je ris. On vous consolera, peut-être; et vous rencontrerez enfin un homme plein de finesse, comme vous le souhaitez, un homme délicat, un homme qui ait de la fantaisie et de l'imagination ; un homme de cœur, un homme bon, pour tout dire, qui ne soit pas comme moi indigne de vos vertus, ma mie. Surtout, un homme avec qui on ne s'ennuie pas toujours, comme celui avec qui vous êtes. Et s'il a parfois l'humeur pointue, il fera la tierce avec la vôtre, o ma hérissonne.

Bonsoir, Anne Hathaway. Je m'en vais. A qui la faute ? pas à vous, j'en suis sûr. Et peu à moi, sans doute. Toute faute et tout mérite ne sont qu'à la nature. Nous nous sommes trompés ; nous avons fait ce que nous avons pu. On est vite au bout de ce que l'on peut, quand le cœur n'y est plus. Bonsoir. Nous nous reverrons à mon lit de mort : je vous laisserai les draps et l'une des trois couvertures. Je vous confie aux amis : ils vous diront pis que pendre de moi. Vous vous plaindrez;

on vous plaindra. Il vous reste le sage Shallow, qui est si moral même quand il a bu, et le squire Page, un si joyeux compagnon, même les jours de jeûne : voilà des hommes comme il vous en aurait fallu pour goûter votre génie et n'être pas incomprise : ils ont des idées, ceuxlà, qui forcent le respect, et le mot pour rire : tout le monde les approuve : ils ne mourront pas sans avoir été aldermen ou conseillers municipaux. Ils vous tiendront compagnie, ma mie. Ah, je vous laisse en bonnes mains : après un peu de dépit, vous serez heureuse ; et votre bonheur sera mon œuvre : jy ai mis tous mes soins. Croyez en ma jeune expérience : en me délivrant, je vous délivre. Consolez- vous, si Ton vous raconte que j'ai une maîtresse : toute femme est chargée d en venger une autre, tôt ou tard. Bonsoir.

Il s'en va donc, avec toute la superbe égoïste de la jeunesse. Il fait don de sa femme au village, et du mariage à la paroisse. Une grande vie l'attend à Londres, et ces amours qui, avant l'heure sereine de la contemplation, pour ardentes qu'elles soient, ne sauraient jamais être heureuses. L'amour est le propos du poète, et n'est pas sa vocation. D'ailleurs, s'il n'est pas une illusion, le bonheur est dans l'ardeur seule : il n'est pas dans la joie.

Nombre de bons nigauds feignent de croire que le dégoût du mariage est une opinion romantique. Le mariage est nécessaire à l'homme ; mais à la condition d'en sortir. Il est aussi vain de l'exalter que de le honnir. Il n'est pas vrai, sans doute, que le poète doive mener

une vie de désordre. Il n*en est pas plus poète pour passer toutes ses nuits à la taverne ; et même il l'est moins, ayant moins le temps de l'être. On dort mal au milieu des bouteilles, et l'on s'enrhume sous les ponts. Mais enfm, même dans un grenier ou dans un lit d'hôpital, le vrai poète fait l'ordre. Il aspire partout à une harmonie réelle, jusque dans l'agonie. Le ménage peut être le pire des bouges froids. Tel mariage, régulier comme un cimetière, est parfois la plus cruelle des anarchies. Quand l'artiste tourne le dos à une famille pesante, il montre de la vertu. Il y a un beau courage à briser les liens de la laideur et de l'habitude : ce sont les nœuds solides de la famille, piège de l'espèce. La maison est une étuve à détendre toute énergie. Le bercail est le plus mauvais lieu pour les poètes. A en juger par l'importance inouïe qu'on leur donne, les enfants sont des parasites ruineux : ils abaissent à leur niveau des parents qui bêtifient : plus grands sont les hommes, plus il faut qu'ils s'abêtissent, pour être de plain pied avec ces petits animaux : jolies tant qu'on voudra, petites bêtes toutefois. Le feu même de l'esprit se consacre à la marmite du ménage ; il s'y fait une éternelle pot bouille d'intérêts, dont les convives, tous complices, ne s'écœurent même plus et ne se lassent jamais. D'ailleurs, tous les intérêts en vase clos sont sordides. Il n'est rien de tel pour abaisser l'âme et corrompre le jugement ; rien de tel même pour avilir le sens, épomter le désir et l'émousser de toute délicatesse. Entre le lit conjugal et la chambre d'enfants, les soucis les plus égoïstes prennent un air de dévoûment et la plus plate

servitude se flatte d'être une forme héroïque du sacrifice.

En toute vérité, le poète se doit à son œuvre bien plus qu'à tous les devoirs de la famille et de la cité. Victor Hugo, mormon sans remords, montre beaucoup de force, entre sa femme et sa maîtresse. Il n'est pas à blâmer pour ce qu'il fait, mais pour sa façon de le faire : il serait sans reproches, s'il ne troussait assidûment les bonnes : il ne répugne pas au torchon. Par là, et quoi qu'il semble, Sainte-Beuve et Victor Hugo sont restés de bons frères ; ils n'ont pas cessé d'être fidèles à la Vénus ancillaire. Le vers se sent toujours des goûts bas de l'amant. Victor Hugo est un sultan bourgeois : il ne se plaît qu'aux amours faciles ; il lui faut d'abord ses aises et son repos : moyennant quoi, chaque matin, il fait des vers en toute tranquillité. Il a raison : il gouverne sa vie au mieux de son génie. S'il eût été trop sensible aux pleurs d'Adèle, il n'eût pas si bien pleuré lui-même dans les Contemplations.

Malheur à celui qui est si tendre et si délicat, si soucieux du mal qu'il peut faire, qu'il néglige le mal qu'on lui fait. Personne n'aura souci de lui, s'il n'y pense pas lui-même. Ou il lui faudra trois fois plus de force et de génie qu'à un autre, pour triompher du mal qu'il se fait dans tout le bien qu'il veut faire à ceux qui l'attendent tout de lui. Car ils exigent. L'habitude est bientôt prise. Qui peut le plus s'enchaîne en ne se dérobant point. Qui peut le moins se fait alors un droit de sa faiblesse. La faiblesse abuse peut-être plus que la force. Ou du moins, si la force abuse pour accomplir et créer, la faiblesse abuse pour abaisser et détruire. Les hommes

se marient communément pour se retirer de la vie : au foyer, ils prennent leur retraite de toute invention et de toute ardeur héroïque. Et ils vivent dans leurs enfants, comme ils disent, parce quils ont cessé de vivre. Il faut avoir le courage de faire souffrir les autres : ils ont toujours celui de nous obliger au sacrifice. Et leur démarche la plus ordinaire, ils nous y invitent.

La volonté de vivre, dans Tartiste et le poète, est une volonté de renouveler la vie. Or les passions seules nous renouvellent. Nouvel amour, nouvelle vie. J'entends d'ailleurs que le plus souvent l'occasion ne s'accomplit qu'en esprit.

L'hypocrisie des mœurs ne doit pas donner le change là-dessus. A un siècle de distance, à vingt ans même, qui s'occupe, dans un grand poète, de sa vie et de ses discordes conjugales ? On ne voit que ses œuvres. Il serait donc sage de ne vivre que pour ses œuvres. Il n'a de vrai devoir qu'envers elles, et non à l'égard de la société, de la famille et de toutes ces misérables occurrences : misérables, en ce qu elles sont communes ; et les chefs-d'œuvre ne le sont pas.

Après tout, fût-il vrai que Wagner a fait beaucoup de mal à sa femme et aux amis Wesendonck, puisqu'on doit Tristan à sa cruauté amoureuse, bénie soit-elle. Les Titans seuls peuvent persévérer dans la poésie, sans renouveler la vie qui en est le prétexte. Car la vie n est jamais qu'un prétexte, à mes yeux. Ils inventent toute leur matière. Et encore, sait-on ce qu'ils eussent fait, s'ils avaient pris sur eux d'être plus égoïstes ? Gœthe est le plus illustre exemple de cette indépen-

dance, et le plus décrié. Il est un beau modèle de la

morale qui sied à l'artiste. Avoir tout le courage de

vivre, c'est bien souvent l'avoir de ne penser

qu'à soi. La vie a besoin d'excuse :

le chef-d'œuvre, non.

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