‹ Poète tragiqueChapitre 26 sur 43 · ÉCHEC AUX LOIS · texte numérisé non relu

ÉCHEC AUX LOIS

Les lois communes ne sont faites que pour le commun. Du pis au mieux, tout le vérifie, tout le confirme. Mais il ne faut pas le dire.

La loi des grands est la grandeur. Et les autres appellent la grandeur abus, tyrannie et violence, pour se venger de ne pas être grands. Et pour les consoler, les moralistes les en persuadent. On les console ainsi d'obéir.

Tous les prêtres adorent la force, puisqu'ils servent tous le vrai dieu. Voilà pour mettre d'accord Rome et Sion, La Mecque et Dodone, Moscou et Olympie.

Les prêtres oignent la force pour s'excuser de l'aider à poindre ; impuissants à la borner, ils veillent à la bénir, et faute de rien pouvoir contre la violence, ils la sanctifient. De la sorte, ils en participent.

La foule des hommes déteste naturellement la grandeur, jusqu'au moment où on la lui impose. Et femme, elle adore ce qu'elle subit.

En quoi elle est plus noble que les vils esclaves qui, enviant la grandeur, enseignent à la haïr. Car toujours forcée de servir, soumise à un dessein formidable qui lui échappe, vaut-il pas mieux que la foule des hommes préfère la grandeur à la vilenie, et une belle illusion de

l'âme à la lourdeur repue du ventre bien nourri? En art, en politique, en toute doctrine, tant pis pour les révolutions qui sont du ventre.

Pensez vous que les dieux meurent? — Ils se tuent, plutôt. Ils s'en vont et ne veulent plus vivre, quand ils n'ont plus la force de créer la grandeur et la beauté que la nature leur a commises. Ils se retirent avec leur nécessité. Ils se jugent. Et les hommes, qu'ils ont remplis de leur esprit, leur succèdent à l'empire.

Les dieux cessent le jour où ils ne sont plus dignes de leur divinité ; et ce jour-là seulement. (Une histoire des religions.)

Pensez vous donc que les dieux meurent? — Ils se tuent, en se voyant mourir.

La beauté des objets est dans les yeux qui voient. Chaque être tend à sa délivrance : chaque être marche ainsi à son accomplissement. Le crimmel n'a pas de meilleur moyen d'en finir avec lui-même que d accomplir son crime ; et il s'y accomplit : soit qu'il y trouve le châtiment qui le rature du grand Livre ; soit qu'il s'y prenne en horreur jusqu'à une forme ou l'autre du suicide ; soit qu'il réussisse dans le mal et qu'il y rencontre l'occasion de renouveler sa propre nature : tels, les conquérants, les tyrans de toute sorte qui fondent une maison ou un empire. Comme Napoléon se croit bon, à Sainte-Hélène ! Il l'est, peut être.

S'accomplir à ses risques et périls, il faudrait que ce fût toute la morale. Seul, l'individu s'accomplit : il est le levain du groupe et de toute la pâte. L'univers

fût-il le seul objet réel, il ne s'accomplira que si tous les individus, un à un, s'accomplissent.

La fausse morale juge de tout contre l'individu. Elle est une moyenne comme la loi. La fausse morale s'étend aux œuvres de l'esprit comme aux actions des hommes. Les critiques anglais sont encore des marmots en chaire, les uns prêchant, les autres écoutant le prêche. Pour ces mômiers, un grand homme est d'abord un bon paroissien ; et s'il est mal vu des dévots, il n'est pas un grand homme. Ils sont si bien faits à la mômerie, qu'on ne sait même pas s'ils peuvent y croire : il vaudrait mieux pour l'honneur de leur esprit qu ils n'y crussent pas. La pire erreur est toujours de supposer qu'un pharisien puisse avoir l'esprit libre. Les pharisiens sont encore partout les maîtres et non pas seulement à l'église. Ils conservent l'étalon moral où l'on mesure les plus grandes âmes et les plus libres. Les critiques anglais défendent Shakspeare d'avoir jamais manqué à la moralité ; mais à laquelle? à la leur, ou à la sienne?

Ridicules prêcheurs. Tout ce qu'on peut dire, non pas contre Shakspeare, mais de lui, est dans Shakspeare. Ils l'ont lu mille fois sans l'entendre, et même sans le lire.

Il leur faut à tout prix un Shakspeare bon père, bon fils et bon époux ; bon citoyen, bien vivant, bien pensant ; bon bedeau et bon rentier aussi ; sachant se tenir à son rang derrière le clergé et le notaire ; bien exact avec le fisc, en règle avec le taux légal comme avec le ciel : enfin un homme tout comme eux et comme tout le monde. A la banne heure. Ils se font une idée

admirable du plus grand entre les grands poètes. Et pourquoi pas ? Ce Shakspeare est le leur : qu'ils le gardent.

Au vrai, tout conduit dans Shakspeare à Texcellence profonde de l'homme. L'accomplissement de la nature se fait dans l'extrême douceur de l'extrême intelligence, dans la victoire de la tendresse humaine : la bonté spirituelle administre toutes les conquêtes d'un grand cœur. La morale des pharisiens n'a rien à y voir.

L'esprit sort de la nature pour purifier la nature, c'est-à-dire pour la soustraire à ses misères et à la mortalité. La fausse morale méconnaît la nature. La vraie morale ne consiste pas seulement à suivre la nature : la vraie morale accomplit la nature.

A l'égard du genre humain, la puissance de l'individu se règle aussi sur l'intelligence ; l'instinct sacré de la domination tourne en complaisance ironique et en universelle indulgence. Il faut vouloir l'égalité de tous les hommes ; mais il n'y faut pas croire. L'intelligence voit partout la force et les différences : partout, elle mesure donc l'inégalité. Mais elle ne s'y tient pas; elle n'y a point de plaisir. Toute la grandeur de l'esprit consiste à purifier la force. Tant pis pour qui l'oublie. D'ailleurs, on ne purifie que ce que l'on possède et qu on accepte. Pour les esprits de peu, la force la plus force est la plus violente ; et pour les grands, la force la plus force est la plus purgée de violence. En tout, le monde est ce que nous le faisons et il ne peut être qu'à notre image :

Beauty lies in the eyes of the beholdery Nos yeux font la beauté de tout ce quils contemplent,

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