‹ Poète tragiqueChapitre 35 sur 43 · ARISTIE · texte numérisé non relu

ARISTIE

Le prince des hommes est le confident du monde. Il règne par l'imagination et par l'esprit. Il n'est tyran

qui ne soît esclave près du vrai poète. Un accepte pas la loi fatale ; il n'y est pas follement rebelle. Il la comprend et il la fait, ou plutôt il la fait à mesure qu'il la comprend. Il regarde, et dans sa vision rayonne enfin la sérénité d'un cœur complice de tout.

Jamais un jugement. Le temps misérable de juger n'est plus. La conscience est faite. C'est la lumière qui juge : elle est sans parti. Coriolan est grand ; Timon est grand ; César est grand. Tous ont droit, tous vivent et tous périssent.

Il faut donc se retirer dans le seul lieu qui dure. Et donner deux pensées sur trois à la tombe, après avoir créé la vie. Là aussi, il s'agit de créer une belle illusion. La retraite n'est pas une cellule. Prospéro n'abandonne son duché que pour l'univers.

Est-ce que ce prince va donner dans les rites? Ni chrétien, ni païen ; ou 1 un dans 1 autre : païen par la raison, chrétien de sentiment : il est tout l'homme, qui est la seule façon d'être homme, enfin.

Son sentiment est de la plus exquise, plus vaste et plus profonde qualité humaine. La tendresse enveloppe la grandeur. Car la loi du prince est toujours la grandeur : la plus secrète est la plus belle. De là qu'il abdique la royauté et le haillon du roi.

Il est bien au-dessus de vos Iles Sonnantes, et trop chrétien ou le contraire, pour résider à Genève, à Augsbourg ni à Rome. 11 est délivré de toute foi. Il est seul à seul avec son Dieu. Mais sur le mont, il n'a que faire de se dresser au milieu des éclairs et du tonnerre, en brandissant les tables de la loi. Il est tel que Socrate avec

son démon, ou Léda brûlante avec le cygne ; mais sans témoins, sans disciples, sans prêche et sans apparat. Un sourire complice est son seul confident. Tous sont dupes plus que lui.

Qui règne à ce point n*a plus qu*à disparaître. Il a été Olivier et Jacques, Alcibiade et Timon ; il a été Hamlet ; le voici Prospéro. Il a reconquis le saint royaume ; il n'envie plus rien que d'écouter sa propre harmonie ; et sitôt que lui est rendu le sceptre légitime, il le résigne pour une couronne plus parfaite. Il a le mot du monde ; il n'a plus qu'à le quitter. Il s est accompli ; et ce prince des hommes montre ainsi la route à tout le genre humain.

§ Il n'est de vérité, pour tous et pour chacun, que dans l'aristie : tout se fonde sur l'élite, tout vient d'elle; et dans chaque homme, l'ordre et la vie consiste à faire régner les éléments nobles de la pensée et du cœur sur les autres, jusqu'à les asservir. Idéaliste en sa fin, î'aristie plonge dans la réalité et en tire toute la sève : car, pour elle, la double loi de la puissance et de la grandeur, mène toute l'action de l'homme, au dehors et en dedans. L'ariste veut toujours la puissance, et il ne la veut que pour s'élever dans son ordre à la pleine grandeur. Peu importe si une négation universelle porte tout l'édifice. Quoi qu'on fasse, les assises sont dans le néant. Il faut d'abord être nihiliste, pour ne pas être dupe ; et il faut faire comme si on ne l'était pas, pour la même raison. Au total, quant au sens premier de la vie et de l'action, la négation absolue nous sert

comme le doute à Descartes : ou bien, on ne vit qu a la surface de sol -même et de tout ; ou bien, on va au fond. Dans ce néant terrible, il est clair que l'immense foule des hommes perd pied et se noie. Mais quoi? Se noie qui doit être noyé. D'ailleurs, l'immense foule des hommes n'a jamais tenté ces eaux profondes : bien loin de s'y baigner, ils ne voient même pas l'océan qui les enveloppe. Et qui parle qu'ils s'y noient? Ils y naissent, noyés. Le peuple mène une vie purement organique et n'en peut pas mener d'autre.

J'appelle peuple la masse des hommes. L'aristie est faite uniquement de ceux qui ont pris conscience de la vie, d'eux-mêmes et du monde. La conscience fait l'aristie, comme autrefois le sang et la fortune. Dans le monde des individus, l'aristie est l'ordre de la conscience.

Les anciennes formes politiques sont toutes des états propres au troupeau, si divers ou si opposés qu'ils semblent. La conscience du monde se fait par l'art et la science, l'amour et la sainteté, d'un mot par une œuvre de l'esprit.

Rien n'est réellement. Soit. Mais il y a la vie que je rêve et que je veux qui soit : la vie que la puissance porte à la grandeur et à la beauté, seule vie qui en vaille la peine. L'être n'a un semblant de sens que dans la volonté d'être, comme la matière dans l'énergie ; et la volonté d'être n'a d'espèce réelle que dans la puissante volonté de la plénitude.

Il n'est pas nécessaire de vivre, mais il est nécessaire d'être grand. En quelque sorte, la cité ne se jus-

tifie que dans le patricien et dans le prince. L'incalculable peine des hommes n'a de rançon que dans l'artiste, qui s'en délivre.

§ Je ne prends jamais la pitié dans le sens de l'abandon, ni de la faiblesse, ni d'une lâche et passive complaisance. Je n'entends la pitié qu'au sens du poète tragique, et de la puissante compassion qui connaît assez profondément son objet pour le créer et le faire vivre. Ma pitié est celle du feu et de Prométhée.

La pitié mène au lieu secret où la vie intérieure et l'univers se comparent. La pitié est une clé de la connaissance, une clé de feu dans du sang. Elle n'est d'ailleurs qu'un moyen. A elle seule, elle n'est point la Ville Impériale sise sur le Caucase, ni le temple au centre de la ville, ni au-dessus du temple le palais.

Il faut que la pitié se passe elle-même pour être créatrice, et qu'elle devienne une action en esprit, une puissance spirituelle. La pitié conçoit l'œuvre, et la création de l'œuvre se fait par la beauté.

Sans Dieu, la conscience de l'homme n'a pas de sens. Et la nature, en son évolution fatale, n'a pas de sens avec Dieu ; ou Dieu n'a pas de sens avec elle. Donc, perhaps. Je ne nie point, et point n'affirme. Perhaps,

§ Lear est le plus vieux des rois, le plus fou, le plus colère, le plus dupe et le plus saint : Lear est le Roi Amour dépouillé de tout, et qui regarde ses mains vides : souverain tout puissant. Hier, absolu et prodigue ;

vieillard millénaire, tout d'un coup, et proscrit. Il est le dernier né à la raison, et le premier à maudire, dès qu'il sait tout. Son amour est celui du père, le plus esclave du monde, le créateur s y effaçant dans la créature. Mais il la veut toute à lui.

Cordélia condamnée, elle, la seule rançon de ce monde sans cœur, cette douleur est intolérable ; et désormais, la sphère de l'univers est bien celle du désespoir. Cordélia la plus tendre et la plus sage des femmes, celle qui aime le plus et qui fait le moins étalage de son amour, sage comme la douceur parfaite qui juge les méchants par le ton seul de sa voix : sa parole est un chant, et leurs chants sont des cris. On ne fut jamais ni meilleure ni plus pure : elle est le contraire de la femme ireuse de la Bible. La voici donc sur les bras de son père : elle est morte et il est fou. La neige de ce front désespéré descend sur les roses de Noël de cette bouche.

Lear a été souverain ; il a cru en lui-même, à son royaume, à sa puissance. Aussi sûr de ses droits que de son existence, il ne séparait pas le bonheur d'avoir et celui de donner. Si assuré de son pouvoir, qu'il s'en dépouille. Pendant un demi-siècle, il a régné ; mais jamais si pleinement que le jour où il abdique. Il a pensé posséder la vie et la dominer. 0 l'ingénu tyran, le cœur passionné et sans prudence. Il est dupe, et il est puni d'avoir cru, comme du plus grand crime. Avoir foi de la sorte est un excès d'insolence. Il n'a pas atteint le royaume sublime de l'illusion ; il ne l'a pas visité. Il n'est pas entré dans le château du rêve, où le soleil

est intérieur : toutes les fenêtres sont ouvertes sur le dedans. Et la porte est fermée sur toute action. Là dehors, tout est guerre, dévorement, horreur. Le saint fou roule avec la tempête sur la lande. Les éclairs qui tuent lui illuminent les ténèbres. Il y voit clair enfin : tout est détruit, tout est néant. Et la suprême douleur même est dérisoire : le vieux roi imite le vent, et le clown imite le saint vieux fou. Il n'a pas visité de son vivant le royaume salutaire de Tillusion ; mais nous le visitons pour lui. Que vous faut-il de plus?

Voici le ciel supérieur S*emplir totalement de ce soleil immense. Un monde où la beauté sauve enfin la douleur.

§ Où voit-on le mieux la puissance du poète tragique ? A son implacable douceur, à la sérénité de sa justice : non pas à celle qu'il exerce contre ce qu il déteste ou méprise le plus : là, il pardonne toujours. Mais au fatal jugement qu'il prononce sur les plus chers objets de sa partialité et de son amour. Hélas, comme il les dirige infailliblement vers la fin prescrite ! avec quelle tendresse il refuse de leur faire grâce et les livre à la mort ! C'est peu qu'il se tue vingt fois lui-même sous sa forme la plus belle ou dans l'éclat du triomphe : le drame est toujours la défaite du plus fort, la mort et la ruine du plus digne de vaincre : Le plus héros est celui qui veut le plus vivre. Et le plus poète l'immole le plus. Ardeur inouïe, soleil de pourpre sur le bord du tombeau. Bien plus encore, il torture et fait mourir ce qu'il adore.

Imogène, Ophélie, Cordélia, o jeunes filles, jeunes femmes chéries, et vous, profonds héros, Hamlet, Timon, vieux Lear, César, Tristan, amants sublimes, il faut vous donner la chasse du destin, et découpler sur vos grands cœurs la meute des hasards et des menus abîmes ; il faut vous traquer et vous poursuivre jusqu'aux six pieds de terre en long sur trois de large. Vous êtes condamnés par votre père à

Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. Le vers divin de Sainte Thérèse est la devise du poète tragique.

§ La musique est amour. Et qu'est-ce que l'amour, sinon l'invention passionnée d'une autre vie dans le cœur d'un amant? Comme un désir sans bornes de se quitter et de créer une félicité céleste, le génie d'aimer lance l 'arc-en-ciel de la tendresse. Que le cœur est un merveilleux archer ! Il s'appelle Apollon, et les êtres sans lumière, accablés de ses rayons, accusent la cruauté de ses flèches. Nulle bonté ne s'égale à la cruelle déchirure qui tranche les ténèbres de part en part, pour en faire naître le jour, dans le sang rose de l'amour. Le miracle de la passion est celui de la lyre. Eros est la dixième Muse. De tous les poèmes, un grand amour est celui qui doit le plus au poète. La vie est un grand amour. Que l'amour soit donc avec nous pour nous aider à vivre et renouveler en nous l'illusion du monde. Non pas cet amour dont la grandeur se vide comme un sablier, et dont la force, liée à un seul objet, s'épuise chaque jour ; mais un amour créateur qui multiplie

ses ondes par ses ondes, qui s'étend à toutes les formes, qui leur donne la vie et les nourrit vivantes, qui les suscite toutes à la beauté comme il les a conçues. Ce don de perpétuel enfantement est proprement le don de poésie. Le poète est un dieu pénitent qu'à la fin trahit la poésie. Jusque là, en tout amant, s'il y a un poète, le poète est un éternel amant.

§ Il n'est qu'une sorte d'athée: l'homme qui se résigne à ne pas être. L'acceptation du néant est le seul athéisme, ou seul véritable. Et l'amour du néant est le seul péché.

Qui plus est, plus veut être, et toujours être. Je ne suis pas assez, si ma volonté d'être ne m'assure, à tout moment, d'avoir toujours été. L'amour divin est un appétit insatiable d'être.

Il faut Dieu au poète ; et comn\p rien ne peut le lui donner en raison, il se le donne. Comme d'ailleurs rien ne peut lui prouver la réalité du don qu'il veut se faire, et qu'il voit partout le néant, l'esprit du poète doute de tout, hormis de ce qu'il crée : car la création est amour, et le créateur se retrouve dans la créature. Telle est la majesté de la passion, son prix unique et sa puissance : toute passion profonde fait toucher le divin, dans l'espace même du néant, et en approche le cœur de l'homme. Cet amour est la limite de tout amour. Jamais athée n'a connu la passion : dans l'extrême amour de l'amour, la vie ressuscite.

0 pourpre du soleil sur le bord des tombeaux ! Le plus héros est celui qui veut le plus vivre,

§ Inévitablement, l'action est vouée au néant et à la perte. Dès que la conscience est là, le néant nest pas loin. Pour chaque homme qui pense, le monde est l'analyse de l'esprit, et rien de plus. Tout le reste n'est que jeux de mot, abstraction pure.

La conception héroïque de la vie est seule noble : elle fait du moins croître et flotter les palmes de la grandeur sur le fumier humain. Elle sauve l'homme de la fourmilière où la doctrine matérielle du bien être doit finir par enfermer l'espèce. Mais l'idée héroïque de la vie n'est encore que l'escalier de l'étage où la plénitude réside. L'homme ne s'accomplit pas dans l'action. Il ne se réalise tout à fait que dans une œuvre belle, une création du cœur et de l'esprit. L'action est trop mécanique.

Va donc. Fort imbras. Quoi que tu fasses, jeune guerrier, tu es vainqueur : pour toi, il est midi. La lumière joue sur ton casque. Tu as la joie de la victoire et l'allégresse des coups heureux que tu frappes.

Mais ce soir, que tu le veuilles ou non, il faut que tu passes par la lande, et tu coucheras chezDuncan. Toi aussi, il t'attend, le bon seigneur. A l'heure du crépuscule, tu as rencontré les vieilles convoitises de 1 empire, les Parques de l'ambition et l'éternel ennui du triomphe.

Tu seras l'hôte de Duncan. Et à ton tour, tu ne dois plus dormir. Cette nuit, tu vas naître à la conscience. Tu ne la finiras pas, que tu n'aies tué l'heureuse possession, ta satisfaction d'agir et le bon sommeil qui suit 1 action puérile. Va donc.

Hamlet, qui est tout conscience, te laisse le champ libre. Règne. Elseneur est à toi ; mais Elseneur est plein de fantômes. Prends la victoire, aussi longtemps que tu peux l'obtenir. Tu es le serf couronné de ce que tu fais : tu n'es pas celui qui se regarde faire. Tu portes la vie à bout de bras. Tu n'as pas les yeux ouverts encore. Mais tu les ouvriras, dans l'insomnie. Tu prêteras 1 oreille aux ténèbres de la terrasse ; et tu seras comme Hamlet, à la fin de la nuit. Adieu ; vous tous, vivez, qui pouvez vivre.

Le reste est silence.

Il dit, et ainsi meurt le prince. Sa conscience est trop forte : il succombe à sa propre tragédie, parce qu'il n'a pas encore la force de quitter le monde de l'action pour le monde de l'esprit.

Qu'il survive ou qu'il ressuscite, qu'il soit un dieu dans son île ; et le même Hamlet triomphe de la tragédie en la créant. Il est le maître du jeu, et de la Tempête.

n DES ASSISES AU FAÎTE.

Il faut arriver à cette négation terrible, universelle, sans faiblesse ni retour. Et il n'y faut pas rester. Il faut meubler le temple ouvert aux quatre vents de 1 abîme.

La raison est la nécessité de l'esprit. Elle n est pas la demeure où vivre ; encore moins, le paradis. II n est pas un système du monde qui n'ait son paradis plus ou moins visible. La négation universelle est d'une telle nature que tous les hommes la redoutent : par instinct

et par réflexion, ils la fuient. A la vérité, ils n'y pensent même pas : car ils ne peuvent la penser. Elle est ce soleil que Tesprit ne peut pas regarder fixement, parce qu'il brûle les yeux et dévore la vie. Cette pensée, d'ailleurs, est une limite.

Il n'est certes pas bon que la multitude s'installe dans une notion qui la nie, qui abîme d'abord tous les hommes, eux et leurs espérances, leur héritage et tout leur pauvre effort. Il est bon, au contraire, qu'ils s'efforcent, fût-ce pour le feu de l'éternel brasier. La terreur de cette négation les en défend comme la force d'âme qu'elle suppose. Il est nécessaire que la multitude vive organiquement.

Vivre dans la connaissance est le sort d une élite. Je ne la vante pas : je la plains plutôt. Je ne l'appelle pas l'élite par ce qu'elle est plus heureuse ; mais parce que ceux de l'élite sont élus, en effet, pour mettre un terme en eux-mêmes à la matière et à la durée, ces deux vaines coordonnées de l'énergie. Ils paient le privilège d'une élection divine. Ils sont le miroir de ce que le genre humain doit réaliser, si le genre humain enfin se réalise. La parfaite connaissance est la fin nécessaire de la vie.

Voilà, en un sens, comment Dieu a créé le monde pour que le monde se résolve et mette volontairement fin à son rêve en lui. Ainsi l'homme se crée dans son Dieu, en le créant. Wagner disait : Erloesung dem Erlœser,

§ Il est une espèce de certitude : celle que nous créons nous-mêmes de nous. Il y a des valeurs en nous, et

certaines dans la mesure où nous sommes certains : par ce qu'elles nous doivent tout.

Le créateur d'une œuvre peut douter de tout, fors de sa création et de l'action créatrice. Les objets seront ce qu'ils pourront. Et qu'on en ait telle ou telle idée qu on veut, rêve ou réalité possible. Mais une émotion ne trompe pas, qui donne son plein à l'homme, sentiment et pensée. La volonté d'amour et la volonté de puissance, l'acte de conquête et l'acte de création, voilà ce qui n'abuse pas et qui assure en lui même le créateur comme le conquérant. Le Dieu des théologiens pourrait rendre compte par là de la fantaisie qui lui a fait créer le monde.

La morale n'est pas une valeur du même genre ni si certaine. Elle est essentiellement matérielle et caduque. Elle n'est pas de conscience, mais d'état, plus ou moins. On a fini par confondre la conscience morale et la conscience supérieure de l'être qui connait. Et la moindre des deux se fait prendre pour l'autre. Par une étrange erreur ou par mirage, cette conscience morale, toute faite d'intérêts, se flatte de dominer sur tous les intérêts d'amour-propre ; mais jamais elle n'y est soustraite, sinon dans les héros et dans les saints, où elle s'élève infiniment au dessus-d'elle même, où elle n'est plus qu'une forme de la volonté de puissance, une voie à la plénitude, le geste le plus libre puisqu'il est au besoin le plus riche en sacrifice.

La morale est une hygiène, rien de plus. Ce qu'il y a de plus matériel, de plus variable, de moins propre à l'individu, et qui se fait en même temps plus général

et plus mécanique. Vérité en deçà, erreur au delà : sans doute ; mais bien plus encore, injustice au delà du Rhin, justice en deçà. Mal sur la rive droite et bien sur la rive gauche.

Ainsi, ce qu*on appelle les puissances morales dans un conflit réel comme la guerre, elles disparaissent, elles se cachent, elles mentent si elles ne sont muettes. On les fait taire pour un morceau de sucre et un verre de vin. Elles se font un devoir, comme elles disent, de la surdité et du silence. Voilà tous les neutres, du plus petit au plus grand, du plus riche au plus pauvre, et de rhomme blanc qui est à Rome, à Thomme jaune qu'on voit charger sa hotte dans la lune.

§ La raison n'aboutit qu'à des négations, en tout ce qui touche la Cause. Et même la cause n'a pas de sens pour elle, à la fin.

La raison parfaite est le miroir où Maïa est dépouillée de tous ses masques et de toutes les apparences. Mais que nous apprend l'image mirée de la forme qu'elle mire?

La raison est l'herbier total où se range, atome contre atome, le squelette de la forêt : il n'en sortira pas une graine ni un fruit. Et qu'est-ce donc que la forêt? d'où vient-elle? et pour quoi?

Il est juste de chercher une réponse à la question, quand on ne peut vivre faute d'y répondre. Le fait est

le fait ; mais le besoin d'obtenir une réponse à la seule question est un fait aussi.

Ce que la raison logique ne peut faire, le fasse donc la poésie.

La connaissance supérieure du poète passe autant la connaissance rationnelle que la chanté passe Tesprit. Pourquoi, cependant, la science du nombre serait-elle la forme unique du connaître? Tout ce qui est de Thomme pensant est aussi de Tintelligence ; et tout ce qui est de Tintelligence est en quelque manière de la raison.

Ce que Tinfatuation des savants prétend connaître reste en deçà de la connaissance. Ou plutôt, c'en est la négation assez vite. Après tant d assurance dédaigneuse dans 1 affirmation, les savants eux-mêmes commencent de mesurer cet abîme. Hier, la chimie persuadait la physique de prendre en pitié Leucippe et Démocrite, à qui elle revient.

Il ny a que de l'esprit. Les poètes ont toujours su ce que les savants découvrent aujourd hui. Mais de ce qu'ils savent le mieux, les poètes doutent, quand ils pensent. Que les savants apprennent à douter aussi. Et fût-il le plus savant du monde, qui affirme ignore, et qui ignore, affirme.

La connaissance rationnelle aboutit à nier tout ce qui n'est pas la science.

Elle dissipe toutes les illusions ; elle perce tous les

fantômes ; Tâme, ramour, l'esprit, Dieu et la science même, en tant qu'elle puisse attemdre la réalité.

Elle fait donc les comptes de l'Inconnaissable. Et elle ne peut rien faire de mieux. Mais elle n a guère le droit d'affirmer quoi que ce soit touchant ce qu'elle nie, et rien de l'inconnu au delà, cette autre voie lactée qui enveloppe peut être la nôtre.

Elle nie les miracles. Et parce qu ils ne sont pas d expérience, pas un homme raisonnable ne peut contredire à cette négation là.

Elle ne touche pourtant en rien aux miracles sans nombre qui sont au fond d^ l'homme, de la pensée et de toute existence : voilà ce qui s'appelle Dieu et le divin, comme Gœthe lui-même le nomme si souvent.

D'ailleurs, Dieu n'est jamais nommé dans Shakspeare, sur défense et par arrêt du roi : ce nom est interdit à la scène, en 1600. Il est sans cesse dans Wagner, Dostoïevski et quelques autres : et Beethoven l'a toujours sur les lèvres.

L Inconnaissable est proprement le plan de toute connaissance.

Quel poète que le doute ! Quel architecte, maître de l'œuvre, tout voué aux cathédrales de l'hypothèse. Dans le plan passionné de la conscience en travail, rien n a de certitude qu'un beau poème.

Atome, ion, force, matière, toutes les solutions de

la science sont ridicules, si on prétend les étendre au delà dune hypothèse : elles guident lexpérience, elles aident la mémoire, et n'ont pas d'autre utilité. Le propre fil d'Ariane, et jamais embrouillé dans sa main, ne se fera jamais prendre pour le labyrinthe ; encore moins pour la Crète.

Quand ils prétendent peser la molécule d'éther, et disputer à trois ou quatre zéros près sur les trente qui multiplient l'unité, ils nous font rire. Et ils s'amusent. Ils passent le temps. Une foule de savants jouent à la science. Ils ne se doutent pas que rien n'est si grave pour une autre espèce d'hommes. Nous sommes désespérés de ce qui les contente. Ils savent tout ; mais ils ne sont pas maîtres de ce qu'ils savent. Heureux esclaves, parce qu'ils ont mesuré la meule, ils sont ravis d'être broyés.

Il faut un peu plus pour satisfaire le vrai fond de la vie et de l'homme.

Poincaré le sait bien, lui qui manie le symbole mathématique et qui n'est pas dupe de la raison. La physique n'est pas Physis.

Il fait à la science sa part légitime, et sa part légitime au doute.

Le quotient de la mathématique universelle n est pas un nombre entier. Il y a un reste à l'infini, qui est le doute.

Au fond de toute raison, le doute universel. L'esprit

le trouve et ne prétend pas l'éluder. Beau désert, sinon Toasis, cherche ton mirage.

Etre sceptique, c'est être sage et penser. Le rêveur, qui est le vrai poète, est un sceptique passionné.

La science a pour terme une tautologie universelle. Mais l'œuvre de poésie est une œuvre d'amour, et le poème est un objet créé que l'artiste ajoute à la nature.

Tel est, pour la folle étincelle de la conscience, le seul ordre possible, du néant absolu au rêve de l'art, de la vérité à l'unique illusion qui fasse vivre, et de la raison qui sait à la pensée créatrice.

§ Hamlet occupe Shakspeare toute sa vie. Il est au centre de sa pensée et de son œuvre. Jamais le drame n a été si loin, ni la méditation ni la poésie. Tout est petit près de cette cîme, abîme d'intelligence et sommet de tristesse. Là, Shakspeare ne ménage plus rien ; de là il a tout précipité dans le gouffre du néant et de la dérision.

Sur les ruines universelles, rien ne reste que le silence.

' Eschyle, Job, Dante, Michel Ange même n'ont pas de l'univers une vue si désolée, à beaucoup près. Shakspeare, prince de l'art et des pessimistes, ne semble pourtant pas si désespéré qu'il l'est. L inépuisable poésie voile la négation : elle fleurit le mur des ténèbres et trompe sur la profonde nuit. En lui, la magie du sen-

timent crée tout ce que la pensée paraît détruire. Flaubert, cette vaste intelligence, la plus drue de son siècle, après Stendhal, d'ailleurs inerte, semble uniquement voué à la destruction : il s 'acharne même à bafouer les ruines qu il a faites : avec beaucoup de cœur, Flaubert n'en avait pas encore assez pour ressusciter le monde condamné par l'esprit. Et il était sans musique. Il finit donc par la farce et le sifflet : il siffle le néant de tout, qu'il traque et qu'il lève dans l'amour, la foi, la vertu, la science, l'histoire et la vie.

Seul, le don de musique distingue entre eux les pessimistes. Sans musique, le pessimiste ignore la grâce et le pardon. A l'opposé de celui là, Shakspeare est toute grâce et tout pardon.

Le monde supérieur de l'art est divisé entre ceux qui ont le don des larmes et du sourire, et ceux qui ne sourient jamais. Il n'y a pas un sourire dans Ibsen, ni dans Flaubert, ni dans Corneille, ni dans Michel Ange, et peu de larmes. Eussent-ils d'ailleurs les transports du prophète et le rire éclatant du bouffon.

§ Aller en paradis, être sauvé, disais-je, tout est là. En attendant qu'on nous ouvre le ciel, il faut le créer nous-mêmes, dans la pleine illusion. Même si on nous montre la voie, elle ne va qu'où nous allons. On peut nous sauver de tout, fors de nous-mêmes. Notre perte est en nous ; en nous, notre salut. De toutes, la question du salut est la plus personnelle : à ce point qu'elle ne se pose même pas pour la plupart des gens. Ils s'en croient plus libres, et le sont peut être à la

façon de la fatale nature : là, plus on est esclave de la nécessité, moins on en a conscience. Mais Thomme qui comprend le plus prend le plus conscience de la servitude universelle et de la sienne : et il aspire au salut. Goethe lui-même finit par là ; et malgré lui, malgré son héros, il cherche à Faust une rédemption d autant plus étrange que son demi-dieu, tout volonté, toute force, tout acte, nV est pour rien et qu'elle ne sort pas de lui-même ni de ses actions.

La rédemption consiste premièrement à éteindre toute amertume dans une douceur parfaite. La tristesse est toujours pareille ; mais le cœur fait donner aux larmes leur fleur céleste dç sourire. Tel il est, ce Shakspeare, visionnaire de toute vie, pour qui tout homme est un fou, toute femme une folle, toute passion une victime, et la vie même un torrent hagard de rêves, dans le tourbillon du délire. Mais ce puissant entre les puissants n*est ni cruel ni acharné dans la violence et le mépris. Par nature, ce prince est le plus tendre des hommes. Sa douceur est sans bornes, sa tendresse infinie. Il n*a que faire de bonté : être bon, c'est agir. Marthe est bonne. La douceur est du fond ; et Texquise tendresse peut n'être, comme on dit, que de 1 imagination : celle-là, du moins, rien ne la décourage et rien ne l'épuisé. Peu importe s'il a été le pire des maris et le moins heureux des amants : la musique est son tout, et l'idée de l'amour sa plus chère musique.

Sur les ruines universelles, rien ne reste que le sourire du silence. Non, le silence ne pleure pas m ne se

plaint. La lumière de la sérénité fleurit autour des lèvres. Le poète enfin est lui-même silence.

Et tandis que la toile tombe sur le monde et la tempête, il la tire aussi sur lui-même. Il fait un dernier signe aux hommes ; il en appelle à eux de la vie qui le quitte et il s'efface en leur laissant un sublime adieu :

C*en est fait à présent de tous mes charmes. Me voici réduit à moi seul. Et cest bien peu. Puisque jai pardonné et repris mon royaume, 0 ne me laissez pas finir dans cette île nue. Délivrez-moi de moi, et même de mon art : Ah, prêtez y vos mains compatissantes.

Ma fin sera le désespoir, à moins d'une prière :

Elle peut seule me sauver, irrésistible Jusquà prendre d'assaut la miséricorde même,

Jusquà purifier tous mes péchés.

Pardonnez-moi comme vous

voulez être pardonnes.

Page 1