‹ Poète tragiqueChapitre 34 sur 43 · LORD PERHAPS · texte numérisé non relu

LORD PERHAPS

Avec le seigneur Amour, Perhaps est un grand dieu. Perhaps : peut être ; et moins encore touchant ce qui est, sans qu'on en soit jamais sûr, que 1 effet du hasard.

Hap est le nom gallois de la chance : le fait tombe comme il peut : ce qui arrive est ce qui échet, bien ou mal : chance, cadence. L'accident passionné qu on appelle la vie n*a qu'une loi : perhaps.

Je n'en fais pas la remarque, le premier, en Angleterre ni en France : Meredith, je crois, admirait que tout fût mené par Perhaps dans Shakspeare. Que ce mot perhaps est donc beau, qu'il est tragique. Quelle figure de dieu au sourire serein il a partout. Ce sphinx est sur toutes les routes de Shakspeare. Love d'un côté, et Perhaps, de l'autre ; et Dream qui les enferme tous deux : le monde et la vie, un infini peut être, corrigé ou vaincu ou rêvé par l'amour.

Or, qu'est-ce encore que le rêve dans le vieux fond celtique? C'est la Vision. Et même, la plus ancienne langue prend toute vision pour un fantôme. A la racine enfin, la vision n'est sans doute que l'illusion d'un doux mensonge.

Dans l'ordre des idées sentimentales, le doute est le dédain de l'esprit : le plus aristocrate des sentiments que la pensée pénètre. Car on ne sépare pas sans ridicule, dans l'être vivant, ce qui se pense de ce qui se sent. Le dédain sans colère, le dédain orné par la grâce, cette jaque d'ironie est la cotte de mailles, la plus fine et la plus souple, que porte l'esprit patricien. Que de peut être dans le oui ! Mais dans le non, même au destin, même à la vie, l'âme dit toujours peut être. En vain tout nous est contraire : l'ironie sait nous soustraire même à ce qui nous accable. Peut être est le mot de l'ironie.

fl ÉCHOS.

Je crois à l'âme du monde, parce que je crois au poète. Je crois à l'âme du monde, qui ne peut être qu'amour et que bonté : mais il faut que la grandeur s'en mêle.

§ Je nie tout ce qui affirme. Mais non pas la force qui fait affirmer et nier. Et aussi bien, dans la négation, l'affirmation suprême.

§ Il n'est pas selon la raison de réduire toute la force à la pensée. Je ne retire rien à la pensée que je ne le rende à la nature. Le Dieu n'est pas géomètre, mais poète.

§ Tout est dans le cœur, et la pensée aussi est dans le cœur : car le cœur est le nom humain de la nature.

§ Il ne faut pas dire que je ne laisse rien :je restaure la force dans tous les ordres. Mais je la cherche où elle est. L'amour est la force des forces ; et dans l'amour, la beauté.

§ Si terrible que soit la douleur, si désespérée que la tragédie puisse être, elle est bonne, si elle est grande ; elle fait du bien, si elle tire l'homme à la grandeur. Parce qu'elle est pleine de force, elle donne de la force à qui la comprend. Et si on n'en est pas plus fort, c est qu'elle a manqué le but : la beauté n'y est pas, si elle ne donne pas la force.

La grandeur est toujours bonne. Et j'avoue qu'il n'est presque Jamais de grandeur sans bonté ; mais encore — but perhaps.

n MAITRE DE LA TEMPETE.

Qu'est-ce que ma morale, dit Prospéro. Un art, une poésie de la puissance. Giliban va croire que je lui permets tout ; et je me défends tout ce qu'il se permet, comme je lui défends tout ce que je peux me permettre. En poésie, la plus belle forme est la meilleure. Bel et bon sont le même mot : le beau est la forme suprême de la bonté, et comme un état substantif qu'elle atteint en se passant elle-même.

Une telle morale doit rester secrète. Je le sais bien. Elle ne s'adresse qu'aux natures maîtresses. Les autres la parodient, en la chantant. Il faut que chacun aille au bout de sa propre nature, coûte que coûte. Cest le premier principe. Mais il faut d'abord en être capable ; et c'est la condition.

Courir le risque d'être soi, avoir la force de jouer cette unique partie, et même de la perdre. Aller à la plénitude, en s'arrachant du cœur et de l'âme toutes les actions qui y mènent. On n'obtient tout de soi qu'à ses dépens. Un tel art de vivre fait marcher l'homme dans son propre sang. Nul autre moyen de satisfaire au désir de la pourpre.

Toutes les aises de la vie, et même tous les plaisirs, se verront peut être immolés à des voluptés supérieures,

Entends-tu, Caliban ? D'ailleurs, l'amande passionnée de la volupté, comme celle de la puissance, est spirituelle. Cependant, si une grande nature est faite pour le plaisir, qu'elle s'y livre, qu'elle s'y perde : c'est sa morale, à elle.

Les saints ont leur morale ; les conquérants ont la leur ; et Néron a la sienne. La vertu de Néron est que personne n'a jamais néronisé comme lui. S'il avait voulu faire le Marc Aurèle, il eût fait la bête. Mais si Marc Aurèle avait fait le Néron, quelle sotte bête aussi. Ninon de Lenclos est admirable en Ninon, et presque parfaite ; elle ne serait pas bonne en Cornélie, ni Cornélie en Ninon.

Pour aller au bout de sa propre nature, le civet veut d'abord un jeune lièvre. Voilà certes la vertu et qui vient du ciel, bien plus rare que les vertus qui poussent dans les traités de morale, entre les pavés de retranchement. Ces idoles, après tout, ne sont que règles d'hygiène, édits de police et préceptes de voirie. Avoir une nature, et capable de s'élever dans la beauté, c'est avoir une grande nature, quoi qu'il semble : cette grandeur naturelle porte toutes les autres. La volonté dresse ses actes là dessus. D'ailleurs, j'imagine que Lacenaire avait une façon de nature : il me semble fort supérieur aux ministres de Louis-Philippe et à ce roi lui-même. Que n'eût-il pas fait, s'il était né duc d'Orléans? Sa descendance régnerait encore. Stendhal est du même avis, pour me rassurer sur mon propre sentiment.

Ils m'en voudront d'être le plus aristocrate des

hommes. Tant pis. Prospéro est Prospéro. Tout le monde n'a pas le bonheur d être Caliban.

Le plus aristocrate passe toujours pour être le moins moral. Cependant, il n'y a de vraie morale que celle des aristocrates. On peut presque tout leur permettre : ils ne se permettent rien. Du moins, sont-ils toujours prêts à payer comptant de leur sang et de leur personne. De là, qu'on ne les aime pas : leur présence exige.

Vaincu ou contesté dans mon domaine héréditaire, je ne plie pas. Vainqueur, je suis toujours tenté de prendre congé. Prospéro a bien plus fait pour vous, que vous ne faites pour lui. Je ne vous flatterai pas. Après tout, je vous ai élevés.

Pourquoi prétendez- vous sans cesse? Je ne prétends rien, ni être moral, ni le contraire. Il est vrai d'ailleurs que le plus libre des hommes est le plus aristocrate, qu'il le veuille ou non : il est tout esprit.

Je suis fort au peuple, quand il faut. Mais je ne suis pas peuple. Le peuple est fort, abondant et vrai ; mais qui se fait du peuple sans en être, se fait bas. On n'est du peuple que si l'on gagne son pain avec ses mains et si 1 on travaille de ses bras. Le propos moral, en cette affaire, n'est que manie de s'avilir ou flagornerie. Le bien est d'un autre ordre.

L'œuvre vraiment belle est toujours assez bonne. Elle fera toujours connaître la bonté qu'elle a par la force qu'elle donne. La beauté crée le goût et l'énergie de vivre. L'œuvre belle est une source de puissance satisfaite. Et tout est là, le bien comme le reste, et même ce que ces pauvres gens appellent le droit. Que

de moutons et combien peu d hommes. L'esprit viril manque le plus. Voici le théâtre de la vie : créons l'univers et faisons en un beau spectacle.

n DANS LE TEMPS CONTRE LE TEMPS.

Quelle sottise de croire que le poète doit prendre parti en politique, en philosophie, en religion ou en quoi que ce soit. Il doit faire œuvre d'art et n'a pas d'autre devoir que l'œuvre belle.

Mais quelle vanité de croire, si le poète ne montre pas son opinion, qu'il n'en a pas une. Un fat grossier, un charretier d'anecdotes peut seul prétendre que l'art n'a rien de commun avec la politique : l'art, non sans doute ; mais l'artiste?

L'homme n'est pas pour rien l'animal politique. Nous sommes dans la politique avant d'être nés, parce que nous naissons en effet dans la cité ; et avant nous, le père qui nous fait et la mère qui nous porte. Nous venons au jour dans une sphère d'opinions et d'idées, de mœurs et de croyances ; et nous en dépendons, pour les partager et les défendre comme pour les com" battre et les ruiner, soit pour les outrer, soit pour nous en défaire.

Beaucoup de grands poètes, surtout parmi les Latins, sont polémiques. La lutte ne leur semble pas étrangère à la poésie, en quoi ils ont tort, selon mon goût. Tantôt la satire, tantôt l'éloquence font la moitié de leur talent. La satire est un plaidoyer pessimiste.

Nombre d'illustres poèmes sont satiriques à demi, et à demi-politiques : sans parler de la Pharsale et des Tragiques d'Aubigné, VEnéide est fort politique ; la politique abonde dans Horace ; combien n'y en a-t-il pas dans Eschyle et dans Aristophane, en dépit de la fantaisie? La Divine Comédie est la vengeance autant que le rêve d'un sublime proscrit; l'extase et la passion mystique n'y interrompent même pas une satire forcenée. La politique triomphe dans *Victor Hugo.

Gœthe lui-même ne laisse pas, dans ses poèmes, de parler pour ses préférences et contre l'objet de ses dégoûts. Stendhal est partout le même Beyle qui méprise le parti prêtre, le droit divin, les rois cagots, qui adore l'énergie, la passion, la Révolution et l'homme libre. Il n'est pas difficile de discerner l'opinion de Montaigne dans les Essais, comme il a horreur des fanatiques, de la violence et des guerres civiles. Qui ne voit la politique et la morale dans l'énorme satire de Rabelais ? Ni Molière, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Balzac, ne cachent leurs sentiments : ils ont une philosophie et une politique. Ibsen et les Russes en font l'occasion de presque toutes leurs œuvres. Mais quoi? Les grands poètes sont plus hommes que les autres, sinon tous des grands hommes. Forts, sensibles et passionnés, ils vivent ardemment. Ils sont de leur temps, de leur pays et de leur sang, fût-ce pour s'en débarrasser. Ils ont eu des maîtres et des émules ; ils ont été plus ou moins d une école et d'une église, même pour en sortir. Qu ils soient en guerre ou en paix avec tout ce qui les entoure, ils y sont, comme leur logis dans la maison

et la maison dans la ville. A rompre le lien, nous pesons combien il nous attache. Parfois, nous ne tenons pas de moins près à ce que nous arrachons de nous qu'à ce qui nous possède. Et nous ne sommes guère moins d'un siècle qui nous met au désespoir, que ceux qui se plaisent à y respirer.

Un grand poète, un grand artiste, s'il pense, a donc sa morale et sa religion, par conséquent sa politique. Il le faut bien, ou il n'aurait ni sens ni portée pour les autres. Le poète veut toujours être aimé : telle est sa grandeur et sa faiblesse. Il veut s'accomplir, mais il ne peut être tout à fait lui-même que s'il se communique. L'essentiel est seulement qu'il asservisse ses idées et ses préférences à son œuvre, sous peine de la corrompre : si elle y est asservie, elle en est toute gâtée ; car il préfère alors son opinion à l'œuvre même ; mais au contraire si elle reste secrète, l'œuvre en est nourrie et n'en devient que plus humame. L'œuvre d art a horreur ou fait fi de la politique : l'artiste ne peut pas plus s'en passer, que de vivre en société. Et d'ailleurs, quelle que puisse être sa foi, il n'a garde d'en faire profession : l'affaire des poètes n'est pas de prouver, de convertir ni d'enseigner ; mais de créer, de donner aux êtres et aux sentiments une vie plus belle.

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