‹ Poètes angevins d'aujourd'huiChapitre 20 sur 37 · LA COLLINE · texte numérisé non relu

LA COLLINE

La colline bleuit, dans Vair calme et dessine Aux frontières du ciel un fidèle contour.

Aida De ROMAIN ' 69

Elle est tout un trésor de douceur, la colline Eclose sous un geste du divin amour.

Le couchant s^y oublie en vapeurs opalines ; Le tendre soir, en s^ approchant, la baise au front. Chaque saison^ chaque heure enchante la colline Oîi ventent les longs bras des petits moulins ronds.

Les jolis matins blancs vêtus de mousseline. Les somptueuses nuits en robe de velours Prodiguent le soleil ou Vombre à la colline Et se penchent émus vers elle tour à tour.

Sereine elle s^éploie et rêveuse s'incline, Elle abrite la vigne et protège le blé, Elle est tout un trésor de bonté, la colline Qui prête son flanc riche aux labours ondulés .

Mon âme, soyez simple, alanguie et câline, Priez l'auguste paix de venir vous fleurir : Suivez votre destin, comme fait la colline Sans cet âpre désir de vivre ou de mourir !

Cette colline, ces collines d'Anjou, M™* Aïda De Romain les avait, abandonnées ; vers l'Hellade de Praxitèle et d'Anacréon, vers la Rome de Virgile et de Pétrarque, vers l'Italie aussi de Fra Angelico et de François d'Assise, elle a cherché les ciels de rêve, les nuits parfumées, et la « jeunesse éternelle du Monde ». Elle a cru oublier l'Anjou :

Tu n^aimes plus les collines Qui veillent sur ton pays, Ni les horizons précis Oit leurs lignes se dessinent.

Tu n'aimes plus la maison Blanche, ingénue, assoupie, Oii Von effeuille sa vie De candeur et de raison.

Tu vl aimes plus les romances

Qui te bercèrent jadis,

Ni les roses et les lis

Au jardin de ton enfance.

Tu n aimes plus les murs pieux De Vim,mobile chapelle Oii chaque tombe s^appelle Du nom d'un de tes aïeux.

Tu n aimes plus tes pensées I\i tes songes d'autrefois, Etrien ne reste pour toi De ton histoire passée !

Tu n'aimes plus ton ami Et le cœur lourd qu'il f apporte Te semble une chose morte Près d'autres.., mortes aussi.

Tti voudrais qu'un coin de terre Humble et doux oii tu naquis Soit peuplé comme Paris Et galant comme Cythère.

Tu voudrais que le croissant De la lune coutumière Jette la même lumière Qu'au ciel d'un conte persan.

Tu te perds et tu t'épuises En d'aventureux désirs Et les noms te font frémir De Bagdad ou de Venise.

Aida De ROMAIN 7^

Un beau soir tu fen iras Vers rinconnu, vers l^ espace, Celui qui chante et qui passe En passant f enchantera...

Mais chaque four à toute heure Tremblant d'un fidèle amour Il attendra ton retour, Celui qui pleure et demeure !

Il attend aussi le retour du Poète, cet Anjou auquel tant de douceur native et d'harmonieuse sensibilité Tapparentent. Tout comme TOmbrie, nos ciels de Loire connaissent

les soirs de paix et de bonté

Qui fléchissent le long des vallons argtnctSy

et l'exemple d'un Du Bellay est là, assez éloquent, pour que la Muse de M°^* Aida De Romain ne craigne pas de l'imiter.

BIBLIOGRAPHIE. — Ailleurs et Autrement^ poésies, une plaquette, sans nom <l'auteur, Angers, G. Grassin, 19 19.

R. CHRISTIAN-FROGË

Parmi tant de Poètes imprégnés de la « douceur angevine », le talent âpre de Christian-Frogé vient soudain jeter une note inattendue ; c'est que cet Angevin est un déraciné : Né à Vernoil le 17 avril 1880, fils d'Officier, et arraché de bonne heure à son Anjou natal par le hasard des garnisons, c'est de nos provinces alors « annexées » que son âme reçut la plus forte empreinte. Il a dit, dans la Lyre de Fer :

Ma jeunesse timide et tendre eut deux patries. Deux larges horizons, l'un bordé de prairies

Qu'un beau fleuve royal Coupait d'une onde altiere où, s' écroulaient des vignes ; L'autre, plus triste, avec des sapins noirs ^ des lignes

D'ombre, un vent brutal

Et c'est ce vent brutal dans les sapins sombres qui passe souvent dans ses premiers poèmes ; sa lyre est de fer, et sonne à l'unisson des cloches d'Alsace, de l'Alsace en deuil ; et pourtant il n'a pas oublié son passé : .

Ma Loire ! Souvenirs dorés du doux automne ! Moulins qui me berciez du geste monotone

De vos bras indolents ; Iles de sable jaune où des peupliers pleurent... Ah ! Comme il tient d'amour et d'aube intérieure

En rame des enfants !

Il n'a pas oublié, et dans ses errances attristées de mélancolie

douloureuse, au Jardin des Roses Mourantes, il évoque les peupliers des bords de la Loire :

Peupliers de mon ciel natal, harpes étranges Qui vibrez sur la rive où s^écrasent les franges

Des boutons d'or et des chardons.

Peupliers du pays de rêve et d'aube blonde^ Chantez ! Chantez ! loin des mépris lâches du monde^

Dans l'auréole des pardons !

Et puis, dans la douceur des soirs baignés de lune, Quand Veau s'endort, quand nul clapotis n'importune

V humble berge aux sentiers perdus, Fils de la terre en deuil, surgissez, taciturnes, Comme les bras raidis des tristesses nocturnes

Vers le grand ciel sourd étendus !

Je vous entends, du fond de la ville malsaine. Chansons des bois, soupirs divins frôlant la plaine,

Vieux accords longtemps oubliés

Et mon âme qui rêve à la terre natale Vole vers vous, là-bas, — là-bas, — dans le ciel pâle, 0 mes sublimes peupliers !

La terre d'Egypte, oii il s'égara vers sa vingt-troisième année, ne lui laissa pas une emp^-einte aussi forte que ses impressions d'enfance ; elle lui meubla pourtant l'esprit de belles images, que nous retrouverons parfois dans ses vers.

Mais Elle vient, Celle dont il avait tant de fois pressenti la venue : La Guerre... Et ce fils de soldat court à son devoir. Il se bat, en soldat ; caporal au 43e Colonial à Morhange, sergent au Grand-Couronné, Sous-Lieutenant sur la Somme, deux fois blessé, il s'est dépeint sans se nommer, sur son lit d'hôpital, dans Sous les Rafales, qui parât en

R. CHRISTIAN-FROGÉ 75

191 6, et fut récompensé de la Bourse Nationale de Voyage :

Ni chloroforme^ ni morphine...

Je veux savoir, domptant les nerfs, Si le cœur aux fièvres divines Reste l'esclave de la chair.

Je bercerai ce cœur, qui pleure Tant d'espoirs clairs sitôt sombres^ En bénissant V effroi de Vheure Et ceux qui m^ auront torturé.

La Douleur est la grande Ecole.

Soyons fiers de souffrir un peu.

Toute âme ardente qui s'immole Est un temple oii descendra Dieu.

Nommé Lieutenant, il est affecté à un Etat-Major. Il repart, connaît l'empoisonnement par les gaz, et revient enfin Capitaine, décoré de la Légion d'Honneur, de la Croix de Guerre, et de la Military Cross ; il a une main mutilée, mais cela ne Ta pas empêché d'écrire, à l'hôpital, en campagne, partout, et, dans le cours de la Guerre, de publier quatre volumes, dont deux de poésies.

Dans La Petite Ville, parue en 1918, luxueusement présentée, nous trouvons d'abord, souvenir de temps antérieurs, une série de « pastels » qui seraient plutôt des eaux-fortes, tant le trait en est souvent incisif, et où il a fixés en de brèves notations des mufles de Chef-Lieu de Canton ; voyez ce « Pur », enchâssé dans un §onnet :

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