PAYSAGE
La lune jaune est comme un brasier qui se m,eurt En rimmensité vide oii montent des fusées. La Ville est un monceau de pierres écrasées... Le vent qui rôde est lourd de lointaines rumeurs.
Broussaille de démence aux ramures croisées. Les fils de fer grinçants menacent les hauteurs. Du fond d'abris visqueux d'invisibles guetteurs Frissonnent par les trous de capotes usées.
Devant eux la ténèbre étend son cauchemar. Mais, dominant la pleine oii plonge le regard Des guetteurs éperdus que leur ombre exaspère.
Trois arbres ébranchés se tordent en ce lieu. Crispés comm'e jadis les gibets du Calvaire, Lorsque, battus d'angoisse, ils attendaient un Dieu.
Terminons par cette strophe dernière du poème par lequel l'Auteur
R. CHRISTIAN-FROGÉ 77
a conclu son livre sur Morhange, et où passe tout l'orgueil de la Victoire :
Sonnez, clairons, pour ceux qui tombent ! Un vent de gloire sur les tombes Frissonne et caresse nos fronts .
Voici fuir la terreur prussienne ! . .. Ce sont les Marsouins qui reviennent.,.
Sonnez Clairons !
(Christian-Frogé est aussi auteur dramatique, et a eu plusieurs pièces jouées avec succès, entre autres ces Portes-Glaives qui suscitèrent, il y a quelques moiS;, des critiques passionnées. Mais les initiés connaissent aussi de lui un drame évangélique rempli de beautés, qu'ils espèrent voir bientôt sur une scène digne de lui).
BIBLIOGRAPHIE. — Lorcnia, un acte en vers, Paris, Rey, 1902. — Au Jardin des Roses Mourantes, poésies, Paris, Sansot, 1908. — La Lyre de Fer, Paris, Rey, 191 1 , — Sous les Rafales, poésies, (Bourse Nationale de Voyage^, Paris, Figuière, 1916. — Morhange et les Marsouins en Lorraine, récits de guerre (Prix de l'Académie) Berger-Levrault, 1917. — La Petite ViUe, poésies, Paris, Rey, 1918. — Les Captifs, récits de guerre, Paris, Berger-Levrault, 1918. — La République, poème, Paris, Devambez, 1920.
Au Théâtre : Pierrot Viveur, comédie en un acte, (Les Mathurins) 190^. — L'Exil de Molière, un acte, (Odéon) 192 1. — Les P«rte-Glaives, trois actes, (Champs- Elysées) 1921.
Maurice BRILLANT
Tout autre est le talent, mystique et délicat, de Maurice Brillant : Né le 15 octobre 1881 à Combrée, où il fit ses études, il prépara sa licence à l'Ecole Saint-Aubin d'Angers, et, licencié, fit du professorat à Paris et en Province, tout en méritant entre temps le diplôme de TEcole des Hautes-Etudes pour l'épigraphie grecque, et celui de TEcole du Louvre pour la Céramique grecque et les antiquités .orientales; en 191 1 il /ut appelé au poste recherché de Secrétaire de Rédaction du « Correspondant », qu'il occupe encore actuellement.
Maurice Brillant est certainement un des littérateurs d'avenir de la génération actuelle, et l'Anjou peut être fier de lui : Plusieurs fois déjà couronné par les Académies, il a conquis l'estime des lettrés, comme il aura celle du Public.
Son premier livre fut un volume de vers. Les Matins d'Argent, paru en 191 1, qui lui valut le Prix de Littérature Spiritualiste. En vers d'une forme classique et souple à la fois, il y chantait les Thèmes éternels, avec, déjà, une incontestable élégance, et un sens très sûr de l'harmonie. La pièce suivante, prise au hasard dans ce volume, nous donne une idée de ce qu'était alors la manière poétique de Maurice Brillant :
VURNE
Dans les anciens tombeaux que Pon ouvre en rêvant Sous V ombre que le marbre immobile projette^ L'urne, dont nul n'avait violé la retraite. Dresse sa ligne fiere et son profil vivant.
8o POÈTES ANGEVINS D'AUJOURD'HUI
Le regard du chercheur brille en l apercevant ; Mais un frisson s'émeut dans l'argile inquiète, Et la cendre du fond, que Von croyait muette, S'envole avec la brise et chante dans le vent.
Notre amour est, hélas^ une urne funéraire ; Nous l'avons en pleurant descendu sous la terre. Et nos cœurs ont vêtu leur parure de deuil.
On dit : « L'amour a fui cette âme taciturne. » Mais l'on s'' étonnerait, en ouvrant le cercueil, sPe voir la cendre vivre et palpiter dans l'urne.
Puis vinrent après ce livre des ouvrages d'épigraphie et d'histoire : Les Secrétaires Athéniens, les Mystères d'Eleusis, un volume de notes de voyage et d'art : Le Charme de Florence, et, dans les Revues de haute tenue, de nombreuses études et chroniques fort remarquées ; et voici qu'en 1921 un nouveau volume de vers se présente : Musique Sacrée, Musique Profane, et Ton peut voir qu'en dix ans Maurice Brillant a, au point de vue de la forme, considérablement évolué; il a du reste éprouvé le besoin^, dans une préface d'une grâce un peu ironique, de nous dire le pourquoi de sa technique — ajoutons qu'il a, sur l'emploi et la classification des rimes, des théories que pour ma part j'estime fort rationnelles, et que, quel qu'il soit, son métier l'a admirablement servi, métier qui ne serait rien, rappelons-le, si l'Auteur n'avait par , ailleurs de si précieuses vertus poétiques.
Jean des Cognets, qui est un critique fort avisé en même temps qu'un lettré et un écrivain charmant, a écrit sur cette dernière manière de Maurice Brillant une page si excellente de toutes façons que je ne puis résister au plaisir de la citer :
« Nourrie des plus subtiles essences de l'hellénisme et du « mysticisme chrétien, la poésie de Maurice Brillant s'exprime sur le « mode de la modernité la plus aigûe. Si son vers libre obser^'e « toujours une cadence assez marquée et soutenue par la rime afin de
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« ne pas se dissoudre en prose cahotée, il n'en introduit pas moins « dans la technique quelques innovations singulières, et peut-être « hérétiques. Il suffit d'entendre une seule strophe de l'une quelconque « de ses « Rhapsodies mystiques, » ou de ses « Suites françaises » pour « discerner qu'avant tout il recherche la souplesse et la fluidité. « Ennemi décidé de l'éloquence, qui emploie les mots à convaincre alors « qu'il n'en veut user que pour charmer, il dédaigne de rivaliser avec « les « arts d'imitation, » que ce soit la peinture ou la statuaire, et « n'accepte de s'apparenter qu'à la musique ou à la danse — cette « musique du silence. Je le soupçonne de n'admirer Musset ou Gautier « que d'assez loin et sans aucun dessein de les continuer. Son vrai « maître est Debussy ; sa forme favorite, la plus libre et la plus « sinueuse arabesque. Il boucherait volontiers tous les cuivres de son « orchestre lyrique et se passerait des cymbales et du tambour ; violons « veloutés, flûtes fraîches, harpes limpides, forment les éléments de « sa symphonie spirituelle.
« En écoutant les vers de Brillant, il me semble parfois entendre <c la flûte du dernier des Faunes, qui eût survécu à la mort de Pan, et « à qui une religion indulgente eût accordé le droit d'asile. Avec les « sources sacrées et les arbres prophétiques, il accepta jadis de passer « au service du Dieu nouveau, et vivant désormais en paix avec les « saints champêtres, il lui plait de mêler aux confus angélus le « murmure de sa flûte, dans les matins d'argent.
« Si Maurice Brillant avait paru à Alexandrie, au IIP siècle de notre « ère, on l'eut couronné de ces roses qu'il efî"euille avec tant de grâce « sur le tombeau d'une petite prêtresse d'Ionie. »
De la pièce intitulée Rhapsodie mystique, je détache ces quelques vers, qui correspondent bien à la glose de Jean des Cognets, et peut-être étonneront de bonnes âmes, habituées à prier Dieu sur d'autres rythmes :
Mon âme n'est plus amollie D*un mélodieux désespoir Devant les crépuscules affaiblis
Qu'endorment d'invisibles encensoirs^
Beau ciel de cendre violette qui pâlit,
Et meurt en doux frissons de moire,
Et se dissout dans Vor inconsistant des soirs.
Sous la musique des clairs de lunes voilés^
L'étang voluptueux ne saurait me troubler,
Ni la source pleine de ciel
Où, les cheveux des nymphes étincellent.
Ni cette eau verte, douce et profonde, des blés
Qu azuré la fleur des nielles.
Partout je ne vois plus trembler
Que votre lumière immatérielle :
Les clairs de lune aux musiques voilées,
Le regard ingénu des nielles,
L'eau molle des fontaines et des blés,
La radieuse mort des soirs auréolés,
Les chatoiements indéfinis du ciel
Ne sont pour moi que votre splendeur envolée^
Ou Vombre lumineuse de vos ailes.
Que flotte en impondérable nuée
Le pollen blond d'une musiq?ie diluée.
Que tourbillonne en veste rose et blanche
Le rythme insoucieux des ballets diaprés,
Ou que s'épanche
La symphonie désespérée
Quand un lambeau du décor frêle est déchiré.
Que frissonnent par m,i la nuit bleue et cendrée
Les accords d'une flûte en subtile avalanche
Et les doux violons qui chantent dans les branches y
Tout orchestre se change en musique sacrée.
Toute chanson est une hymne dorée
Qui sur ma vie comme un rameau se penche.
Nul concert, ô mon Dieu, ne troublera ma joie,
Maurice BRILLANT 85
Car d'heure en heure glisse en moi
Lor fluide et mystérieux de votre voix
Il faut, pour être complet, mentionner ici le succès récent, et de jour en jour affirmé, du livre que Maurice Brillant vient de faire paraître : Les années d'apprentissage de Sylvain Briollet : c'est à Brillant poète que cette étude devait s'attacher, et la place nous manque pour analyser ce roman tout plein de douceur angevine... de malice angevine aussi, où des discussions d'idées se traduisent volontiers en une forme légère, qui rappelle les bons jours d'Anatole France.
BIBLIOGRAPHIE . — Les Matins d'Argent, poésies (Prix de Littérature Spiritual iste) Paris, Pion, 191 1. — Les Sccréiaires Athéniens, études d'épigraphie et d'histoire grecques, (Couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; Médaille d'argent de l'Ass. des Etudes Grecques), Paris, Champion 191 1. — Le Charme de Florence, notes de voyage et d'art, Paris, Bloud 191 2, — Les Mystères d'Eleusis, étude historique, (Couronné par l'Académie des Sciences Morales et Politiques) Paris, Renaiss. du Livre, 1920. — Musique Sacrée, Musique Profane, poèmes, Paris, Garnier, 192 1. — Les années d'apprentissage de Sylvain Briollet, roman, Paris, Bloud, 192 1. — L'intellectualisme dans l'Art et la Littérature d* aujourd'hui (dans le volume « Le Problème dé l'Intelligence », en coUab. sous presse chez Bloud).
La place nous fait défaut pour mentionner les importants travaux publiés par Maurice Brillant dans le Dictionnaire des Antiquités, Les Œuvres et les Hommes, la Revue de Philologie, le Correspondant, etc.)
Robert VEYSSIÉ
M. Robert Veyssié est né en 1883, aux Rosiers-sur-Loire, dans un des plus beaux décors de l'Anjou, en un pays qui porte un des plus jolis noms de lieux que l'on puisse rêver, et il ne l'a jamais chanté... M. Robert Veyssié, Angevin authentique, est bien le moins Angevin de tous nos poètes Angevins. Ceci n'est pas une critique, mais une constatation.
Cela peut s'expliquer sans doute par le fait que, venu de bonne i heure à Paris avec l'idée arrêtée de s'y faire une place dans les lettres, M. Robert Veyssié, fondateur de la Revue " La Renaissance Contemporaine '\ fut tout de suite pris par la lutte ; et puis, son tempérament intellectuel ne le porte pas au Régionalisme : il vise à la mission très haute et très belle d'être un semeur d'Idées universelles. Un idéalisme inébranlable domine son œuvre touffue et complexe, dont nulle coticession aux contingences du moment n'effleure la pureté.
Son premier volume de vers. Houles et Sérénités, paru en 1908, est déjà révélateur de cette tournure d'esprit ; c'est comme à regret que le Poète se laisse entraîner malgré lui à tracer une enluminure de grâce naive telle que celle-ci :