OCULOS HABENT
Avoir des yeux et ne plus voir dans la tourmente
Les beautés des saisons, de Vart et des humains, *
Tant le regard se fixe au sang coulé des mains,
Aux ruines, aux morts, à la rage démente !
Avoir l'ouïe et ne plus ouïr ce qui chante Dans les cœurs printaniers ou les nids des chemins, Tant l'oreille perçoit les glas des lendemains Sous V obus fracassant et la balle sifflante !
Avoir sa tête et ne plus penser, ni savoir, Hors du duel entre l'instinct et le devoir. Tant le danger est grand et tant la bête crie !
Avoir son cœur et ne plus jouir ni souffrir De ce dont il vivait ou risquait de mourir. Tant un amour l'étreint, un seul, — pour la Patrie !
BIBLIOGRAPHIE. — (Toutes les œuvres ci-après ont paru chez Lemerre à Paris ;'■ Heures Chantantes, poésies, i" et 2* vol. 1908. — Sœur Marie-Odile, roman, 1909. — Théâtre en Prose, 1910. — La Victoire Ailée, roman, 1911. — Nouvelles Heurti Chantantes, poésies, 1913. — Dernières Heures Chantantes, poésies, (recueil posthume) 1919. — Pensées, Maximes Digressions, (posthume) 1920.
La Suite à Demain. ..
Et maintenant la parole est aux Poètes de demain, à ceux qui sont déjà, qui, pendant que nous traçons ces lignes, écrivent Tœuvre nouvelle...
Ce que sera cette poésie de demain, nous n'avons que trop de raisons de le pressentir, et déjà nous en voyons le's symptômes avant-concoureurs... Cette lassitude blasée, cette fièvre et cette inquiétude aussi, qui précédèrent la Guerre, et que la Guerre aggrava, ont poussé, aussi bien dans le domaine des Arts plastiques que dans la Littérature, des chercheurs de neuf à tout prix, immédiatement suivis d'une escorte de snobs et d'une cohorte de fumistes, vers les plus outrancières fantaisies, et nous vîmes un spectacle renouvelé de Babel, sinon de l'Age des Cavernes. Il apparaît aujourd'hui que cette anarchique confusion a déterminé sa réaction, une réaction violente et froide, qui nous mène à grands pas au plus austère et au plus sec des néo-classicismes...
Quant à la poésie d'après-demain, nous ne pouvons en préjuger, rappelons-nous seulement qu'il n'est rien de nouveau sous le soleil, et que tout recommence, ou semble recommencer, en un ordre semblable, mais non pareil pourtant : car, de même l'Avion qui, d'une spirale continue, monte, monte, toujours plus haut, vers le ciel toujours plus profond, et, à chaque tour, survole d'un peu plus loin les mêmes horizons ; de même le Progrès (je prends le mot en son sens propre qui est « mouvement » et non « perfectionnement ») , ne revient pas exactement aux mêmes points, suivant un cycle inexorablement fermé, mais, vers les profondeurs de l'Avenir toujours plus lointain,.
s'enfonce, en une volute aux spires symétriques, qui passent, selon le rythme du Temps, par les mêmes zones d'ombre et de Lumière.
Ceux qui viendront après nous verront, tant qu'il restera encore des Poètes et des Artistes, les écoles succéder aux écoles. Quelles qu'elles soient, nous pouvons déjà penser que ceux de chez nous, modérés par instinct, répugneront toujours aux tendances « excessivistes » pour parler certain jargon : Car on ne naît pas impunément Angevin ; et il n'est pas indifférent que nos Poètes et nos Artistes aient ouvert pour la première fois les yeux à la lumière du j our au milieu de ces vergers et de ces castels où s'évoque à tout instant le souvenir des temps auxquels le bon Roi René, Poète, Peintre, et Musicien, entre Antoine de la Salle et Pierre de Beauveau, tenait ses Cours d'Amour, et correspondait avec le doux Charles d'Orléans ; et il leur restera toujours quelque empreinte, d'avoir rêvé leurs premiers rêves en ce berceau de la Renaissance qu'est notre Vallée de Loire, où se révélèrent à eux-mêmes Baïf et Du Bellay, et dont le décor, harmonieusement ordonné dans le cadre de ses collines, s'architecture en noble et sereine beauté comme un sonnet de la Pléiade...
Marc LECLERC, Isiovemhre 1^21.