LE PORTRAIT INACHEVE
Cétait un homme droit, fort comme un flot du Rhône'
Qui crut, jusqu'à sa mort, voir les Bourbons au trôn;.
Sa femme et les Bourbons : ces deux affections
Traversèrent en paix dix révolutions.
Je revois sa maison qui dépassait la lignes
Haute, étroite, où, courait un petit cep de vigne
Qui donnait de la vrille et du pampre à foison :
Quant aux raisins, Tété n'en eut jamais raison.
Eh bien ! sur cette vie inconnue et contrainte,
Le goût divin de l'art avait mis son empreinte :
Deux des chambres avaient leurs huit murs tapissés
De tableaux vieux ou neufs, un par un amassés,
Dont les meilleurs peut-être étaient sans signature.
Mais Une souffrait pas qu'on n'y vît la facture,
Le trait, le coloris des maîtres renommés :
Ceux qui les avaient peints les avaient moins aimés ^
Et sans les lui ravir, bien quil fût sans fortune.
On aurait monnayé les rayons de la lune.
Ici c'est la liseuse assise au coin d'un bois,
En robe de satin, un livre au bout des doigts :
// se peut quelle rêve à la page entr'ouverte,
A cette feuille morte encore à moitié verte
Qui frissonne à ses pieds, mais son air fait penser
Combien il est facile el fréquent de glisser
Des amours d'un roman aux amours de son âme.
Là c'est une marine ; ailleurs c'est une femme
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Qui pousse dans un gué deux vaches au poil roux ; L'eau qui mouille sa jambe en rit sur les cailloux ; Dans le fond, des bouleaux que le soleil transperce.,. Le ciel est pur, un vol d'étourneaux le traverse...
Or, parmi ces tableaux, à la place d^ honneur,
Entre son Fragonard et son Rosa Bonheur,
Mon grand-père avait mis le portrait de 'grand'mère
Peint par lui : bandeaux plats, fichu blanc, robe claire,
Et quel charmant visage ! ovale et velouté,
La mine ouverte, avec cet air d^ horinêteté .
Dont le front s'embellit, et qui lui sert de voile.
Le regard lumineux, chaste comme une étoile...
Enfin, pour mieux montrer qu^on était au printemps,
Que le peintre l'aimait, et qu'elle avait vingt ans,
Il avait esquissé comme une primevère
Piquée à son corsage. Et nous disions : — Grand-père,
« La fleur, dans le tableau, n'est peinte qu'à demi.
« Pourquoi, dites ? » Alors, un bon sourire ami
Que l'on sentait venir des lointains d'un autre âge
En traversant son cœur lui montait au visage.
Et grand père, écoutant avec ravissement
Le passé, doux oiseaux qui dort légèrement,
Qu'un mot d'enfant réveille, et qui vient d'un coup d'aile,.
Nous racontait ému, les yeux fixés sur elle.
Qui semblait l'écouter, et vivre, et rire aussi.
Pour la vingtième fois l'histoire que voici :
Du temps que f avais des vacances.
Comme vous, 0 mes écoliers.
Je faisais de grandes dépenses De culottes aux échaliers.
2é POÈTES ANGEVINS D'AUJOURD'HUI
Je connaissais tous les villages, Tous les clochers de V horizon, Tous les aliziers sauvages Et tous les nids de la saison.
Plus tard, au sortir du collège, Quand l'attrait des nids fut passé.
Et celui des boules de neige, Une ardeur nouvelle a poussé
Sur ce premier goût d^aventure, Et l'on rn'a vu courir encor.
Rêvant de chasse et de peinture Parmi les champs de genêts d'or.
Souvent, dans les grands chauds terribles. Quand le pinceau tombe des maiîis, Quand les perdrix sont invisibles, Je trouvais le long des chemins.
Au bord de l'eau, sur la lisière Des bois lourdement endormis, Quelque maison hospitalière.
Pleine d'ombre et pleine d'amis.
Mais aucune plus avenante.
Plus douce et chère à m,on regard.
Que l'une d'elles, sur la pente Qui conduit à B ouille- M énard.
Logis d'autrefois à mi-côte.
Des vents d'automne défendu, Connu des pauvres, et dont l'hôte A toujours l'air d'être attendu.
Car c'est là qu'habitait Renée,
Cest là qu'un jour comme elle entrait,
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Charmante en sa vingtième année.
J'obtins de faire son portrait.
Renée emporta son aiguille, Je pris ma boîte d'atelier, Et tout au fond de la charmille.
Sur un vieux banc familier,
N'ayant rien fait pour être belle Que rester telle qu'elle était, Elle s'assit, et, devant elle.
Moi f établit mon chevalet.
C'était l'été, la saison claire.
Où, les petits sortent du nid, Oii toute aile se sent légère.
Et séduite par l'infini.
Je lui disais : — Mademoiselle,
« Cest convenu, vous le savez ;
c< Levez vos yeux. » — Oui^ » disait-elle,
Quand elle les avait levés
Mes enfants, je ne saurais dire Si c'est l'azur de ses yeux bleus Ou la grâce de son sourir^e, Qui fit du peintre un amoureux.
Le portrait n'avançait pas vite ; Elle disait : — Quavez-vous donc ?
— Mademoiselle, je médite.
— Oh ! disait-elle, c'est si long ?
Il fallait une autre séance, Nous remettions au lendemain ; Je pensais tout bas : quelle chance !
Et puis, nous nous donnions la main.
Moi tout joyeux, elle distraite, Tandis qu'aux champs, d^ombre enlacés, Les merles sonnaient la retraite Sur la lisière des fossés.
Mais si peu qu'on fasse, on achève, Et le jour vint, encor trop tôt, Oii j'allais achever mon rêve En même temps que mon tableau.
Je lui dis : — Hélas, dans une heure,
« Datis une heure je partirai,
« // faut vous quitter, et je pleure. »
— Sitôt ? » dit-elle. — Quand j'aurai
« Terminé la fleur du corsage. »
Je vis que deux larmes aussi Tremblaient le long de son visage, Elle parut songer. — Ainsi
« // vous reste une fleur à peindre ? »
Et puis elle ajouta tout bas.
Avec un doux air de me plaindre :
— Eh bien ! monsieur n'achevez pas !
Et la fleur à moitié tracée S'arrêta sur ces mots charmants QuinCont donné ma fiancée.
Votre grand' mère, mes enfants.
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roman, ibid. 1901. L'Enseigne de Vaisseau Paul Henry, Paris, Marne, 1901. — Donatienne, roman, Paris, Calmann, 1903. — Récits de la Plaine et de la Montagne, nouvelles, ibid, 1903. — L'Isolée, roman, ibid. 1905. — Questions Littéraires it Sociales, études, ibid, 1906, — Vie du Duc de Nemours, Paris, Marne, 1907. — Le Blé qui Lèv€, Paris, Calmann, 1907. — Mémoires d'une Vieille Fille, ibid. 1908, — Le Mariage de Mlle Gimel, roman, ibid, 1909. — La Barrière, roman, ibid. 1910. — Douce France, études, Paris, de Gigord, 191 1. — Davidéc Birot, roman, Paris, Calmann, 1912. — Nord-Sud, notes de voyage, ibid. 1913, — Gingolph V Abandonné, roman, ibid, 1914, — Pages Religieuses, études, Paris, Marne, 1915. — Récits du temps de la Guerre, Paris, Calmann, 1915, — Aujourd'hui et Demain, études, ibid. 1916. — La Campagne et la Guerre, études, Paris, Eggiman, 1916. — Notes d'un Amateur de Couleurs, études d'art, Paris, Marne, 1916, — La Closerie de ChampdO' lent, roman, Paris, Calmann, 1917. — Les Nouveaux Oberlé, ibid. 1919. — Charlex de Foucault, étude, Paris, Pion, 192 1.
(N.B. — Nous n'avons compris dans cette liste que les éditions courantes en librairie des ouvrages de M. René Bazin, sans tenir compte des nombreuses éditions illustrées de ses romans ou nouvelles, ni de ses conférences, ni de ses collaborations dans les Revues et la grande Presse, Nous ne croyons pas que personne, et peut-être M. Bazin lui-même, ait encore dressé le tableau complet de son oeuvre, que trentehuit ans de labeur quotidien et soutenu ont rendue considérable).
Olivier de ROUGÉ
Le Comte Olivier de Rougé, Sénateur de Maine-et-Loire, Président de la Société des Eleveurs de la race « Maine-Anjou » et de toutes les grandes Sociétés Agricoles de l'Ouest, est né le 15 janvier 1862 à Chenillé-Changé ; petit-neveu de ce Gabriel Louis de Rougé, Marquis de Cholet, qui donna un élan considérable à l'industrie textile et à l'élevage, à la fin du XYIII^ siècle, M. de Rougé n'a pas démérité des traditions de sa race.
Possesseur d'un beau nom, d'une belle fortune, et d'un beau domaine, il eût pu comme tant d'autres vivre une vie facile de gentilhomme terrien ou parisien, et nul, sauf lui peut-être, ne s'en fût étonné, en ce paisible Anjou si porté par essence à la tranquillité.
Mais M. O. de Rougé n'a pas voulu être tranquille : Homme politique, journaliste, chroniqueur, romancier, agronome, agriculteur, poète aussi, il dépense en des domaines si divers une constante et prodigieuse activité, dont peut-être nous trouverions le secret dans un besoin d'action à tout prix pour échapper à la pensée douloureuse d'un deuil paternel inguérissable. « Je suis un grand blessé du cœur, resté inconsolable », m'écrivait-il. Et de cette blessure, maintes fois,, nous trouvons la marque dans son volume Les Epaves :