‹ Poètes angevins d'aujourd'huiChapitre 6 sur 37 · LE DERNIER RÊVE · texte numérisé non relu

LE DERNIER RÊVE

Le poète expirant, pauvre, chétif et seul Tourmentait sous ses doigts les plis de son linceul Et, guettant tous les bruits que le silence apporte^ Il écoutait la Mort s^ approcher de sa porte. Deux coups brusques frappés le remplirent d^émoi, On ouvrit. Sur le seuil on rnurmura : Cest moi. Puis une ombre glissant jusqu'au lit d'agonie Où du Bellay cachait sa détresse infinie Dit : — J'accours de la Ville Eternelle. Ecoutez : Me reconnaissez-vous ? — Oui. Parmi les clartés ^

Je vois devant mes yeux, pas pour longtemps, peut-être. L'ami Fr a Lorenzo, le peintre. — Non, le prêtre. Qui vient à vous de Rome. — Ami des jours passés j Merci ! Mais le temps fuit. . . M'en reste-t-il assez Pour qu avant de mourir je confesse mes fautes ? Bénissez-moi, mon Père. — Et les paroles hautes Se fondirent dans ce souffle im-matériel De la confession qui monte vers le ciel. Puis le moine étendit le geste qui pardonne Sur le chrétien mourant : — Vous que l'on abandonne. Allez, dit-il, partez vers la gloire de Dieu, Et n'ayez ni regrets ni pleurs pour dire adieu A ce monde qui n'est que boue et que poussière. — Je pars et malgré moi je regarde en arrière, Soupira du Bellay. Mes vers inachevés Périront. J'espérais qu'ils seraient conservés,

i8 POÈTES ANGEVINS D'AUJOURD'HUI

Qu'ils chanteraient parfois sur les lèvres des hommes ; Poètes, nous rêvons, songe-creux que nous sommes ! La gloire me nommait parmi ses courtisans : La mort me prend : je n'ai pas m,ême quarante ans ! — Le moine dit : Qu'importe une œuvre passagère, Le bonheur d'ici- bas, c'est la iHve étrangère Qu on voit luire très loin et qui fuit devant nous. Faut-il courber la tête et fléchir les genoux Devant la vision d'un fantôme illusoire Que le hasard évoque et qu'on appelle gloire ? Levez les yeux au ciel et n'adorez que Dieu. Comme vou-s j'aime l'art. J' ai peint dans le Saint Lieu Des Madones, des Christs, des fresques éclatantes, Judith debout dans l'ombre où s'effacent les tentes^ V archange Saint Michel transperçant le Dragon Et Samson renversant le temple de Dagon. Les m,urs que longuement j'ai couverts de m,es œuvres Deviendront tout au plus des nids pour les couleuvres^ J'ai voulu faire luire un éclair de beauté : Mon nom n'est pas inscrit sur tant de vanité ! — Le silence se fit au chevet du poète.

Puis du Bellay, dans u?i effort, leva la tête, Et, du regard, cherchant le ciel, il murmura : — • J'accepte mon destin. Mon œuvre périra Si Dieu le veut ainsi. L'orgueil de ma pensée Passera comme une ombre aussitôt effacée... Et pourtant j' avais fait un rêve, un dernier vœu, Le suprême péché dont je vous dois l'aveu : Si la France ne peut m' accorder d'autre gloire, Qu'au moins l'heureux Anjou caressé par la Loire Garde pieusement du Bellay de l'oubli.

Que mon corps ignoré seul soit enseveli ; Mais qu'au bord du chemin où sourit mon village.

Paul SONNIÈS i^

Dans le petit Lire, mon nom et mon image

Survivent, échappés à la nuit du tombeau.

Là, qu'un sonnet, le mieux inspiré, le plus beau,

Celui qui célébra la douceur angevine

Se creuse en lettres d'or dans une ardoise fine

Comme un dernier adieu du poète subtil... —

Le moine eut un sanglot et dit : Ainsi soit-il !

BIBLIOGRAPHIE. — Arlequin Séducteur, un acte en vers (Vaudeville). Paris, Ollendorf 1889. — Karita, un acte en vers (Vaudeville) ibid. 1892. — Fausta, quatre actes en vers CŒuvre) ibid. 1899. — Lulu-Jojo, un acte en prose (Grand-Guignol) Paris, Fasquelle, 1904. — Les Idoles, poésies, Paris, Ollendorf, 1909. — Coriolan, cinq actes en vers et prose, traduction de Shakespeare, (Odéon) ibid. 1910. — L'Histrianon, nouvelles, ibid. 1913. — L'Ane Rouge et le Démon l^ert, roman, Paris, Renaissance du Livre, 1919.

(Ajoutons que, près de Paul Sonniès, M. le Conseiller Paul Peyssonnié a publié en 1921, sous le titre : « Saucisse et Soubressade», une piquante analyse d'un récent procès de fraudes alimentaires).

René BAZIN

M. René Bazin, Professeur de Droit Criminel en l'Université Libre d'Angers, depuis 1875, et Membre de l'Académie Française depuis 1904, est né à Angers en décembre 1853 :

« Nous avons pour lieu et origine ce Bouillé-Ménard et Nyoiseau »

a-t-il écrit dans le Portrait Inachevé ; à vrai dire et c'est lui-même qui m'a confié ce détail, si son bisaïeul paternel, feudiste, puis lieutenant de Stofïlet, si son grand'père, Nicolas Bazin, peintre estimé et collectionneur éclairé, qui lui légua sinon ses pinceaux, du moins son œil de peintre et d'artiste, vécurent dans le pays de Bouillé- Ménard, l'origine ancienne de la famille serait à rechercher non point àla frontière bretonne de l'Anjou, mais plutôt à sa frontière vendéenne, et ceci peut-être expliquerait l'attrait qu'éprouva toujours M. René Bazin pour la Vendée Angevine.

Du côté maternel, son ascendance est parisienne : Son bisaïeul, François Chéron, dont le nom figure sur une plaque de marbre en ce lieu solennel qu'est le Foyer des Artistes à la Comédie Française, fut sous la Restauration Administrateur de ce Théâtre — on disait alors « Commissaire du Roi » — et aussi journaliste et écrivain dramatique» Faut-il chercher aussi, dans cette hérédité artiste et parisienne, le secret-de certaines qualités de M. René Bazin ?

Vouloir au Public Angevin, et même à quelque public que ce soit, présenter son Œuvre, serait une superfétation que je ne tenterai paS;, des trente-neuf volumes qu'il a publiés, depuis Stéphaneiie en 1884,

jusqu'à cette magistrale Vie du P. Charles de Foucault, qui vient de paraître, je ne citerai même pas les titres ; la plupart sont dans toutes les mémoires. Pas plus je ne les analyserai ; d'autres, mieux qualifiés, l'ont fait à maintes reprises^ parmi lesquels on peut noter Ch. Le GofFic (^) et M. de Bersaucourt Q) ; toutefois je dois une mention spéciale à l'étude, particulièrement intéressante et fouillée, que vient de lui consacrer (^) M. Albert Chérel, ancien Professeur au Lycée d'Angers : Dans ce volume, en parallèle avec un éreintement assez copieux, de M. Maurice Barrés, plus terrible en sa forme courtoise que toute une collection du ce Merle Blanc », M. Chérel nous donne une substantielle analyse de M. René Bazin, de sa personne morale, de son caractère, de ses méthodes de travail; il nous démontre — il nous démonte, allais-je dire — le mécanisme de son inspiration française et provinciale, et conclut^ après avoir rendu hommage à la haute portée sociale de son œuvre, au caractère de véracité de son observation.

A vrai dire, lorsque M. Chérel écrit que M, René Bazin « n'est vraiment et délicieusement régionaliste dans ses descriptions que lorsqu'il parle de son propre pays », et que lorsqu'il veut peindre d'autres cieux « il semblera que leur observation ait coûté quelque peine à l'auteur », et qu' « il leur manquera cette vie, cet entrain, cette vibration du carillon intérieur qui ne s'émeut guère, chez Bazin, qu'au souffle du vent natal », je crains bien qu'il n'ait causé quelque émoi à M. René Bazin, qui met son point d'honneur à vibrer à l'unisson des paysages où l'entraînent ses fictions, et qui m'écrivait à moi-même : « Je vous dirai que si je suis extrêmementattaché à mon pays natal, si j'ai toujours eu quelque fierté d'en être, car la vallée de la Loire est de la plus vieille et de la plus saine civilisation française, je crois cependant que je ne puis être rangé parmi les écrivains régionaux. L'écrivain régional est celui dont

(*) Préface des Contes en Vers de René Bazin. Bibl. Popul. Henri Gautier.

(2) Les Ecrivains d'aujourd'hui : René Ba^in. Collection Sansot.

(3) En relisant après la Guerre... J. de Gigord, éd. Paris 192 1.

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l'œuvre est entièrement ou presque entièrement consacrée a l'étude et, on peut le dire, à l'illustration d'une province. Si vous voulez hien vous en souvenir, les romans que j'ai écrits célèbrent au contraire les plus diverses provinces. »

C'est que M. René Bazin n'emploie pas, quand il veut donner à ses romans un cadre nouveau, le procédé cher au bon Jules Verne et à mon excellent et déjà illustre ami Pierre Benoit, qui est de voyager en son fauteuil dans une bibliothèque judicieusement garnie ; et il apporte à se documenter une conscience dont un trait peut donner idée. Lorsqu'il écrivit Gingolph l'Abandonné, celui peut-être de ses romans qui eut le moins de retentissement, car il parut en 19 14, au moment même de la guerre, M. René Bazin alla sur place étudier ses pêcheurs de harengs ; jusqu'à Aberdeen, puis à plus de cent milles en mer au-delà des côtes d'Ecosse, il s'en fut sur le chalutier de surveillance assister à l'arrivée du premier bateau de chaque nation, puis à la première pêche dans le banc de harengs descendant du Pôle ; il est inutile de dire qu'une telle expédition, pour intéressante et même passionnante qu'elle fût, n'en comportait pas moins, s'agissant d'un voyageur peu rompu à ce genre d'existence, assez d'inconfort, de fatigue, et même de périlleux aléas, pour constituer un témoignage réellement méritoire d'observation consciencieuse.

Mais j'oublie de parler de M. René Bazin, poète : A vrai dire, s'il ne fallait considérer comme poésies que les ouvrages écrits en vers, M. Bazin serait un poète bien peu fécond... La simple plaquette, préfacée par Le Goffic, dont j'ai parlé tout à l'heure, et qui contient tout juste quatre contes en vers, voilà toute sa bibliothèque poétique ; ajoutons qu'il a en portefeuille bien d'autres vers, qu'il ne publiera jamais, m'a-t-il dit. Chez lui l'immédiat et mérité succès du romancier a nui à la besogne poétique, mais non à l'inspiration et au tempérament ; car, combien de fois, dans la prose de ses romans, s'est-il montré vraiment poète, aussi bien par le rythme harmonieux et cadencé des phrases, que par la fraîcheur ou la chatoyance des images; ut pictura poesis erit, édictait le vieil adage : on peut souvent dire des peintures de M. René Bazin qu'elles sont comme une poésie ; qui le

voudra chercher le rencontrera sans peine tout au long^de son œuvre. Pourtant je ne puis terminer cette notice sans citer au moins ce fragment du « Portrait Inachevé », où il met en scène son Grand-Père, le peintre Nicolas Bazin, dont nous avons parlé :

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