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LES CHANGEMENTS DE LA BERGERE IRIS

En composant son poëme pastoral des changements de la bergère Iris (2), notre compatriote n'avait fait

(1) Recueil de Barbin.

(2) Les changements de la bergère iris, revus, corrigés et augmentés par l'auteur. Paris, Toussaint du Bray, 1614, aussi 1618,

que suivre une impulsion bien accentuée. Au XYI^ siècle, en effet, ce genre de poésie avait été comme renouvelé en Italie, en Portugal, en Espagne, en Angleterre et en France, par Sannazar, Montemayor, Cervantes, Sidney et d'Urfé qui eux-mêmes n'avaient été que les continuateurs d'un mouvement poétique dont l'origine se perd probablement dans la nuit des temps. La Bible, avec le livre de Ruth et le Cantique des Cantiques, nous offre les premiers monuments connus du genre pastoral dont l'histoire littéraire suit les développements successifs chez les différents peuples. Théocrite, Bion et Moschus, en Grèce ; chez les Romains, Virgile, Némésien et Calpurnius; au V® siècle, Longus avec son roman pastoral de Daphnis et Chloë ; et, dix siècles plus tard, Politien, Tansillo Beccari et le Tasse, le père du célèbre poète italien, sont les principaux auteurs que l'on peut citer en ce genre, pour arriver à la révolution littéraire du XVI® siècle que nous venons de signaler. Si nous voulions continuer ce rapide tableau, nous mentionne-

in-12. Poëme pastoral en cinq chants, et en 463 strophes de six vers ; il est écrit avec facilité. Le catalogue de M. Viollet le Duc en décrit une édition de Paris, Toussaint Du Bray, t6i6, in-i2. avec un privilège du 15 octobre ; cette date est remarquable, car Tautcur n'aurait eu alors que 19 ans si. comme le marque M. le Duc^ il était né enlS'^G. L'édition de Lyon, sur la copie de Rouen, 1618, in-12, est augmentée de la Complainte de Léandre et d'une élégie sur Vexil d*Ovide^ par le même de Lingendes. Cela se trouve également dans l'édition de Tournon, Cl. Michel^ 1618, in-24. — Diverses poésies du môme auteur sont imprimées dans les recueils de poésie française publiés au commencement du XVll^ siècle. (Manuel du libraire et de Tamateur de livres par Jacques, Charles Brunet, t 111. 5« édition.)

rions les noms de Racan, de Segrais, de Gessner, de Florian, de Voss, de Gœthe; et, de nos jours, ceux de Ch. Reynaud et de Mme Sand (1).

Le poëme des Changements de la bergère Iris, « ce petit livre, » comme l'appelle le poète lui-même dans sa dédicace, est dédié à une femme célèbre, par son esprit et sa beauté, de la maison de Bourbon-Gondé, à très-haute et puissante Madame Louise de Lorraine, princesse de Gonty, qui pourrait bien avoir inspiré ces vers langoureux et tendres, expression réelle d'un amour profond et malheureux, mélangée toutefois des langueurs et des préciosités de l'époque. Nous ne verrions là, rien de bien extraordinaire, sachant que notre compatriote, alors dans toute la force de la beauté et de la jeunesse, était bien en cour, puisque ses biographes nous apprennent qu'il fut protégé de la mère de Louis XIII, et de cette même princesse de Gonti qui aima Henri IV,

Princesse que du ciel leç Dieux ont fait descendre Pour monstrer ce qu'ils font, et se faire honorer (2)

Gette étude nous montrera, nous l'espérons du moins, d'une façon sensible que si rien dans ces vers ne peut nous mettre sur la voie de la personne aimée, tout fait supposer qu'il n'est pas là question d'une œuvre de pure imagination, d'un curieux exercice poétique et littéraire, mais bien d'une douce et triste

(1) Dictionnaire des sciences, des lettres et des arts de Bouillet, au mot pastoral.

(2; Sonnet de J. de Lingendes placé en tête des changements de la bergère Iris.

réalité dont s'est emparée la fiction, pour Tembellir et donner le change à la postérité.

Les poètes du temps se sont empressés de louer J. de Lingendes. Nous ne verrons dans ce fait rien de bien extraordinaire, puisque nous savons déjà qu'ils étaient presque tous les amis de notre compatriote. Citons néanmoins les noms de ceux dont les vers se trouvent en tète du volume des Changements de la bergère Iris, Honoré d'Urfé, Berthelot, de Corlieu, Davity et P. Denancei qui s'adressant au berger Philene, le héros de notre poëme pastoral, lui promet, en ces termes, la gloire et Timmortalité :

Philene tu te plains à tort de ta Maistresse,

he ses traiets, de ses feux, de ses cruels dédains,

El ne t'advises pas outré de ta détresse,

Que tu te dois louer de ce que tu te plains.

Car où seraienl ces vers de ta Muse divine,

Qui naissans des plus vieux vont la gloire estouffant,

Si tu ne ressemblois la mère on sa gêsine,

Qui pleure de son mal et rit de son enfant.

Les Changements de la bergère Iris, composés dans la manière du Sireine d'H. d'Urfé et du Philandre de Maynard (i), sont divisés en cinq chants et en quatre cent soixante strophes, renfermant deux mille cinq cent soixante dix-huit vers. A quels développements la muse légère de Tamant dlris n'a-t-elle pas dû avoir recours, pour pouvoir fournir une si longue carrière, non exempte sans doute de longueurs et de répétitions, au milieu desquelles on se plaît à lire de belles

(1) Note sur le président François de Maynard, poêle Toulousain, par M. P. Blanchemain. (Bulletin du Bouquiniste du 45 mai 1867.)

descriptions de la nature, des scènes pathétiques d'amour et d'amitié, exprimées en vers élégants et naïfs, et aussi, il faut bien le dire, certains développements sensuels un peu trop dans le goût de l'époque.

Avant d'arriver à l'histoire des amours de Philene et d'Iris, nous devons transcrire quelques-unes des premières strophes du puëme qui nous font connaître et ce que le poète a voulu faire et ce qu'il attend du lecteur bienveillant qui le lira.

Beaux esprits qui dedans ces vers Lirez de mes malheurs divers La vraye et lamentable histoire.

Je vous en trace le discours Pour estre plaint en mes Amours, Non pour en tirer de la gloire.

Le vert laurier qui sert de pris Au travail des meilleurs Esprits N'est pas le pris que je souhaitte, Je désire ici seulement Le tiltre de fidelle Amant Et non celui de bon Poète.

Car aussi vous tromperiez-vous D'altandre un ouvrage bien doux [Vun pauvre Amant que la Nature Produisit pour le martirer, Qui ne sçait que bien endurer Non bien dire ce qu'il endure.

loi tiran de mes désirs Autbenr de tant de desplaisirs

Dont mourant je sens les attaintes Amour, mon immortel vainqueur, Puis- que tu fais mourir mon cœur, Au moins fais-eii vivre les plaintes.

Et loi qui me vas consumant, Belle cause de mon tourment, Reçoi cet ouvrage en mémoire De mon amour, et permets moi De chanter ta gloire et ma foi.

Et ma foi pour ta seule gloire.

Que si les vers que j'ai chantez Ne monstrent toutes tes Beau lez Ne croi point que ce soit par haine, Pourquoi t'en offenccrois-tu Volant que de mesme j'ai teu Plus de la moitié de ma peine.

Cependant, Iris, s'il te plaist Tu recevras telle qu'elle est Cesle histoire de mon martire, Et tu me lairras espérer Que l'ayant fait endurer Tu prendras plaisir de le lire

Voici maintenant, en quelques mots, quelle est la simple donnée du poëme. J. de Lingendes, sous le nom de Philene, et Iris, notre belle inconnue, sont les deux principaux personnages. Mais, comme dans la tragédie antique, il faut à ce drame tout moderne, des confidents ; ce seront les deux bergers Cretois

Daphnis et Damis. Poussé par le désespoir, Philene Yeut finir ses jours, en se précipitant dans la mer qui refuse sa proie et la rejette sur la rive où les deux bergers trouvent Tinfortuné, le soignent et le font revenir à la vie, malgré ses plaintes et ses protestations.

Pour soulager son cœur, pour remercier ses libérateurs de leur peine et de leurs soins et pour satisfaire, en même temps, leur juste curiosité, notre amant n'a rien de plus pressé que de leur raconter ses malheurs et ses chagrins. Les faits que le poète va dérouler devant nos yeux se passeront en Crète. Quoique loin du beau pays de France, comme on disait alors, nous allons bien aisément nous reconnaître dans la description et les progrès de la flamme amoureuse de Philene ; car, outre que nous sommes, en partie du moins, dans le domaine de la fiction, Tamour est le même partout et toujours et surtout Tamour sensuel dont il est ici question.

C'est en conduisant, un jour de printemps, paitre leurs troupeaux, sous « le doux ombrage vert, » que les deux bergers Cretois, « de chaut halletans, » rencontrèrent Philene, dans la triste situation que nous connaissons. Comme on aimerait à parcourir ce chemin riant et frais , si poétiquement décrit par le poète :

ils suivoient un petit ruisseau Qui courtois baiguoit de son eau Les racines de ce bocage, Bocage qui pour empescher Que le chaut ne le fit sécher Le tenoit frais sous son ombrage.

Le bocage est atteint, c dessus l'herbe ils s'alloient estandre, » quand ils entendirent et aperçurent :

ua vivant Idole

Telle qu'on dépindroii la Pitié, Couché sur le sable à moitié Et moitié sur la mousse molle.

Les zephirs pour ne resveiller, Pensants qu'il voulut sommeiller Craintifs retenoient leur halaine, Ou touchez de ses desplaisirs Ils se changeoient en ses soupirs Pour Taider à plaindre sa peine.

Assisté et soigné par les deux bergers, Philene revient à lui et, en leur adressant la parole, les yeux a mouillez d'une pluye éternelle, » se plaint amèrement qu'ils l'aient rendu aux tristes réalités de l'existence, vu son malheur, son mal et son ennui.

M'empescber ainsi de mourir, Las ! ce n'est pas me secourir C'est me faire un mauvais office.

Je fuis les cœurs plains de pitié Ayant mis une inimitié, Entre le remède et ma peine.

Ces plaintes exhalées, Daphnis et Damis essaient tour à tour, tout en offrant l'hospitalité à Philene, de lui faire entendre la voix de la raison qui commande impérieusement de surmonter et de vaincre sa dou-

leur, comme de résister, de toutes ses forces, aux entraînements du désespoir et de la passion, réagissant ainsi fort à propos contre les idées de destin et de fatalité que les développements du poëme sembleraient faire naître et que le christianisme avait renversées, pour inaugurer le règne de la liberté et du devoir. La conversation se prolonge, des observations et des raisonnements sont échangés de part et d'autre. C'est alors que Damis fait entendre ces belles paroles, à l'adresse de tous les malheureux qui se complaisent dans leur douleur, repoussant secours et consolations quels qu'ils soient et de quelque côté qu'ils viennent :

Cesse (luy dit-il] de destruire Le repos qui peut f assister, La douleur ne peut profiter Elle qui ne sçait rien que nuire.

Le préambule terminé, Philene, « ce berger d'amour consommé, » commence le récit des tristes vicissitudes de son existence pleine d'espérance, d'incertitude, de douces illusions et de tristes réalités.

Les trois vers suivants vont nous révéler le nom de sa patrie :

Je suis d'Arcadie, et les flos Du clair Ladon tiennent enclos Les prez où mon père demeure.

A seize ans, il est envoyé en Italie, près de Pise, pour apprendre, de

Daraio, qu'une nymphe des bois .

Du Dieu Pan conceul en cachette,

à chanter et à cultiver Tinstruoient champêtre que nous connaissons encore sous le nom de musette.

Durant un séjour de trois ans qu'il fit en ces lieux^ grâce à sa témérité et à son inconstance, il est .assez heureux, pour remplir c de doux désirs, »

Le cœur des pins froides bergères.

Toutefois, Lysis est le seul nom qu'il daigne rappe-

.... Lysis, qui seule en ce lieu Enfin m'eût peu rendre fidelle.

Ce n'est qu'à regret, et on le croit sans peine, « qu'heureux en amours si plaisans, » Philene se décida, pour obéir à son père, à quitter cette riante contrée.

De retour dans ses bois, volage dans ses amours, il a bientôt allumé de nouveaux feux. C'est d'abord

Cilise Nymphe en qui TAmour Estoit un vainqueur redoutable

En attendant le portrait d'Iris, admirons celui de Cilise ; l'un et l'autre sont de nature à nous faire apprécier le bon goût du trop amoureux berger.

Ses cheveux cendrés et bien longs Ondoyoient jusque à ses talons,

Beinx ebeveax qui cachoiel la ceDdre, Dont ses yeux recelloient les feux, Beau poil quMl moslroit das quels neus Amour peut les âmes surprendre.

Son teinl en quelque lieu vermeil Estoit ailleurs aux lis pareil Qui me la firent voir si belle.

Pendant qu'il se plaisait à ces nouvelles amours voilà x|u'une autre bergère, Iris, résolut son « servage. » Il se laissa faire ; comment, en effet, aurait-il pu résister aux charmes et aux avances d'une telle beauté. Ecoutez plutôt l'amant enthousiasmé :

Son pori, son geste, et son diseours Tous mignards avoient mille amours, Sa face estoit mignonne, et telle Que Tavoit, ou devoit avoir La Nymphe qui peut émouvoir Phœbus de courir après elle.

Sur son teint blanc et vermeillet Naissoit le lis blanc et Toeillet, Sa bouche de Cinabre peinte Estoit telle, qu*en sa saison Une roze en comparaison Sembloit toute pasle et déteinte.

Ses cheveux en cordons nouez Ou libres en Tair en-joûez Des âmes les chesnons aimables, Comme si Midas autresfois Les eut etrains entre ses doits A du fil d*or estoient semblables.

Dans les prez elle se plaisoit

Et fort peu souvent conduisoit

Des troupeaux hors de son vilage.

Non que ses jours tussent oisifs,

Car tousjours ses dois inventifs

Faisoient quelque gentil ouvrage.

Avec le second chant» c'est-à-dire après qu'il eut repris ses esprks toujours tourmentés par de vifs et déchirants souvenirs, Philene continue la longue histoire de ses malheurs. Ck)mment aurais-je pu, s'écriet-il, ne pas succomber à une pareille tentation ; comment la voir, sans l'aimer, cette Iris, les délices de l'empire de Tamour et c mon doux plaisir ! » Et alors, avec complaisance, il revient sur les charmes de son amante qui lui ont fait oublier toutes les nymphes qui, autrefois, l'ont enflammé. Il se rappelle toujours :

Sa bouche oa les œillets

Semez sur les bords vermeillets Y semblenl fleurir pour sou-rire.

Iris voulut bien m'aimer. Mon pasteur, me ditelle:

Je ne suis pas si mal aprise De vous dénier d*estre mien :

Oûy Philene, je le yens bien, Si de moy vostre ame est esprise.

Un baiser de sa bouche.

Un doux baiser, le plus doux vraiment Que jamais roecut un amant,

fut le gage sensible de leurs premières amours et le prélude d'une félicité qui, malheureusement, ne devait pas être d'une bien longue durée. Nos deux amants ne peuvent plus se quitter, ni supporter la moindre absence, leurs deux existences n'en font

plus qu'une ; situation charmante qu'expriment si bien ces deux vers que le poète a placés sur les lèvres de Philene :

Ayant dans sa bouche perdu

Mail «aie en œs doneenrs charmée.

Au milieu de leur joie et de leur bonheur,

L*En?ie au visage blesmy

Dont l*ϔl n*est jamais endormy,

essaie» mais en vain, de les désunir ; car, < Amour seul estoit leur vie. • Ce n'est pas tout, nouveau malheur, la mère d'Iris, • trop bonne parente, »

Voulut aller voir ses Parents, Qui pour lors estoient demeurants Sur les derniers bords d'Erimante.

Rien ne pouvant retenir Iris et redoutant, avec juste raison, les conséquences d'une absence plus ou moins prolongée, Philene, t le coeur percé de part en part, » va pour lui faire ses adieux,

La trouver en ce mesme lieu, Qu'encor'mon Paradis j'appelle, Et pour la suivre avec ma foy.

Je pris avant congé de moy Pour ne prendre point congé d'elle.

Malgré ses bonnes résolutions, cherchant à l'attendrir, son cœur déborde et sa flamme fait entendre ce langoureux et brûlant langage :

Mon cœur (luy dis-je) mon soucy, Iris, je viens esprès icy, Afin de mourir à ceste heure, Et si tu me veus contenter, Au moins avant que me quitter Permets qu'en ton giron je meure.

i04 POÈTES BOURBONNAIS.

fit.qoe reftfdant ton b^l œil.

Qui eonjiine an rayonneux Soleil A mis dans mon cœar tant de flame, Je finisse en le regardant, Et par mes regards luy rendant Ses doux feux qui font ma seule ame.

Et quoy, tu t'en Tas doncq, mon cœur !

(Dis-je tont pasme de langueur) As^tu de ma mort tant d*envie, Qa*ainsi tu veuilles t'abseoter, Car c*est mourir que te qnilter, Si mourir c*est quitter la vie.

Je me teu, puis recommengini Je luy dis, tu vas doncq laissant Ce qui laissé ne pourra vivre, Ou si je vis en cet esmoy, Mon cœur vivra tout seul de moy Vivant du bon-heur de te suivre.

Iris n'a pas la force de répondre à son amant, abîmée qu'elle est, elle aussi, dans ses chagrins,

Monstrant qa*en ne pouvant parler, Sa douleur ne se pouvoit taire.

Impuissant à empêcher ce départ, Philene va accompagner son amante jusqu'au vaisseau qui doit l'emporter loin de lui. Cette cruelle séparation accomplie, il revient seul, faible et triste; et alors s'emparent de son esprit tous les tourments que l'oubli apporte avec lui. Car, c l'absence est un grand tourment, »

L*oubly c'est le soupçon premier.

Mais, finissant par s'apercevoir lui-môme de la longue digression qu'il vient de faire sur les malheurs qu'entraîne ordinairement l'àbsencë , il s'en excuse auprès des deux bergers. Pendant qu'il dis-

POÈTES BOURB(mNAlS. t05

courait ainsi, la nuit arrive et force ce malheureux à suspendre le cours de son récit, pour le reprendre la première fois qu'il retrouvera ses deux confidents. En effet,

Ja les Grillons sont entendas Par les fentes des prez tondos, Et le Soleil las de reluire Sur ce mont encore arresté, Conserve ce peu de clarté Tout exprès pour vous reconduire.

Sur rinvitation des Cretois, il les accompagne à leur demeure, pour prendre quelque nourriture et quelque repos. Le long du chemin, Damis, songeant

Au triste estât de ce berger

Que tottsjours il entendoit plaindre,

s'empresse de lui apprendre que, près d'eux, un berger de leur connaissance, nommé Arance, a été guéri d'un mal semblable, c d'un tel souci, » par les soins d'un vieux Goribante et lui conseille d'essayer les remèdes qu'il se fait un plaisir de lui indiquer, c'est-àdire l'oubli, l'absenfce, le souvenir des défauts de la personne aimée. Malheureusement, Philene ne veut rien entendre ; rien, selon lui, ne pouvant soulager

Une ame que rAmôur possède, Ces remèdes sont des erreurs, Car Famour est de ces fureurs Qui s'empirent par le remède.

Donc, si € Arance aveu sa Clame esteinte, » c'est qu'il n'avait été que bien légèrement atteint par l'amour. Et ainsi, tout en marchant et en causant, ils arrivèrent à leur cabane,

Et puis après avoir soupe Jus-qu*an matin ils se couchèrent.

106 POÊTBS BOURBONNAIS.

XXXVU.

Le troisième chant commence avec Taurore d'une nouvelle journée. C'est en vain que Philene a demandé au sonmieil> la réparation de ses forces et l'oubli de ses malheurs. Il se lève et» en compagnie de Daphnis et de Damis qui ont rempli c leur pannetiere, > il se prépare à gagner

on lien près

Poar y pouvoir prandre le frais Et passer la joamèe entière.

Us sortirent ainsi tons trois Menans leurs troupeaux dans les bois Qui pas-à-pas par leurs cloehettesy Esveilloyçnt les oiseaux cachez Dans leurs petits lits attachez Dessus' les branches plus secrettes.

Arrivés à une grotte, creusée dans le rocher, qui vit jadis les amours d'Europe et de Jupiter, ils s'assirent

Sur des viens caillous adoncis De treffles, et de mousse molle Les plus nets qu*ils aroient trié.

Et Philene, sans se faire prier, continua son histoire. Laissant de côté tout l'ennui qu'il ressentit, pendant l'absence intolérable d'Iris, il entretient longuement les bergers du retour de son amante, racontant ainsi de nouveau ses douleurs et ses tourments, avec des mots et des développements différents, procédé qui permet au poète de pouvoir composer ses cinq chants.

POBTBS BOURBONNAIS. 107

jour longuement attendu.

Atnsi je fus voir mon Iris

Qui dans ses deux bras si chéris

M'estraîgnt d'une douée envie.

Iris ne reste pas en arrière de si beaux sentiments, elle exprime les siens d'ane façon tout aussi brûlante, laissant entendre que < toute cette liesse est sienne. »

Malheureusement, sur ces entrefaites, une compagne d'Iris, la bergère Glorille cherche à persuader à Philene que son amante le trompe pour Gharis, nouveau berger à peine arrivé dans le pays. Atterré par Cette affreuse nouvelle, c'est en vain que Glorille cherche à le rassurer, en lui avouant naïvement que ce n'est là qu'un stratagème pour éprouver son amour. Tourmenté par la jalousie, cet infortuné

Demi-mourant tout estonné, Tout transi, tremblant et débile.

Sans couleur, pensif et chagrin,

n'y tient plus et va trouver Iris, pour lui adresser des reproches, reproches qu'elle repousse, qu'elle ne veut pas accepter ; car, tout cela n'est que l'œuvre de la « causeuse » Glorille, vu qu'elle ne tient les paroles du berger Gharis que pour des contes frivoles, i Tu t'affliges donc trop à crédit, » lui dit-elle. Rassuré par ces bonnes paroles, il renaissait à la joie et à l'espérance, malgré les avertissements de plusieurs de ses amis qui ne venaient que trop confirmer les paroles de Glorille ; quand, spectacle affreux, il vit, un jour, de ses propres yeux. Iris et Gharis.

tous deux dans un pré

De mille fleurons diapré

10B POÈTES BOUItfiONflÀIS.

Fleurons qui m*estoient des orties, Toutes lés fleurs de mon espoir Voyant ce que je n*osol voir Furent en soucis converties.

A celte vue» sa douleur et son ressentiment sont à leur comble ; aussi, Iris, le voyant appl*ocher,

Ne peut sa bonté retenir.

Mais, chose curieuse et vraiment bien extraordinaire, Philene s'avance vers eux et alors le poète lui fait tenir ce singulier langage :

fit sans monstrer plus triste face Leur ayant donné le bon soir, Eux m*ayant prié dé m^assoir Dessus rherbe entr*eux, je pris place.

Dans cette situation on ne peut plus critique , on reste jusqu'au soir, sans se donner mutuellement aucune explication. Enfin, notre àmoiireux ne trouve rien de plus naturel (Jue d'accompagner Iris chez elle, en compagnie' de Cha'ris. N'y pouvant plus tenir, et pourtant quelle patience jusque-là, il leur dit adieu et va se perdre dans les bois, pour pouvoir être tout entier à sa douleur.

Changement subit et bien inattendu. Iris, Tinfidële aiûante, à son tour, est c éprise d'une ardeur nouvelle » et désire revoir son berger qui soupirait luimême après cette entrevue. Il saisit donc, avec empressement, la proposition de Clorillé, « a tous deux fidelle, » de leur ménager une rencontre.

Introduit dans la maison d'Iris, Philene trouve son amante couchée ; à son approche, c se relevant sur son lict, > elle l'accueille par ces paroles :

Vis heureux (dit-elle) Ptiilene. , .

Mon heur oe dépend; qiie de, toi , (Lui répondis-je) et non de moi. ,

L'entrevue eût peut-être tout arrangé , si Tamant, trop purieux sans doute, n'eut voulu parler, à sabelle, . de la cause de soa martyre.

Touchant les amours de Cfiaris, Me respondant d'un seul souris £Ue ne m*en Voulut rien dire.

La réponse, comme on le voit, était loin d'être satisfaisante.

xxxym.

Sans autre introduction, Philene reprend, avec le^ quatrième chant, le récit de ses malheurs et ^e. seschagrins qu'il se plaît à développer, san^ fin. Alors, un autre personnage* du nom, de Celize, entre en scène et apprend, « en trojs niots, » que Charis avait « acquis » Iris^ depuis trois jours. Malgré ce témoi-» gnage açsez péremptoire, Philene ne sait, ce sont sas propres expressions, « qu'en penser, >» tourmenté qil'il est toujours par la cruelle in<[^ertitude .de son esprit. Toutefoii^, xoqlant s'ai^surer du fait par lui-, même, il retourne rendre, vig^ite à soiiinhun^aine,4anL « le bel œil languissoit d!enaui. » Cette bergère av^it, disons-le en passs^nt^ l'esprit assez cultivé^ ^puisque,. dans un pareil nioment, elle était occupée à lire,

• Les re^^rets que Didon faisoit De son ^mant n^iaudoanèe.

Quoi qu'il en soft, en réponse aux récriminations de

son amant, elle rejette son ÎBcoBBtance sur sa mère qui a fait choix de Gharis ; et, une fille n'est-elle pas obligée, dit-elle, d'obéir à sa mère. Tout ce raisonnement, selon Famant éconduit, n'est que feinte et duplicité. Cesse, s'écrie-t^il, cesse de vanter mes perfections, puisque tu en préfères un autre ; car, tu ne sais que trop que, si ta mère peut agir sur toi, c'est que ton amour est loin d'être parfait. Tu mérites qu'on t'oublie; que ne puis-je le faire. Pourquoi, cruelle, m'avoir enflammé de la sorte, puisque tu ne devais que faire semblant de m'aimer ; ton inconstance me fera mourir. Après avoir ainsi, pendant assez longtemps, adressé des reproches, il finit par où vraiment il aurait peut-être dû commencer, il se traite de sot, se déclarant la cause de ses ennuis et formule, dans la strophe suivante, un conseil salutaire qu'il ne faut pas négliger de reproduire :

Tu crois donc que c^est bien aimer Que dtt se (wavoir enfiamer Du premier qni se passionne De ton œil qni parois si doux.

Mais aiani de Tamonr pour tous, Tu n*en peux avoir pour personne.

Sachant tout ce qu'il sait, Philene ne veut pas se rendre maître de sa passion ; il a toujours le cœur trop épris, pour se rendre à l'évidence et pour travailler à rompre ces liens tyranniques. Si les apparences lui sont contraires, il cherche à se persuader que l'âme d'Iris lui est au moins restée fidèle, ce qui le fait s'exprimer ainsi :

Or mon Iris puis quMl te piaist Que mon destin soit tel qu*il est

Et que mon mal-heur ne te touehe, G*e8t à la mort de me guarir.

Mais permetez qu'avant que mourif Je prenne un baiser de ta bouche,

Sur ces motz m'estant advancé.

D'un long baiser je la pressai Succeant une nouvelle flame, Et lors son baiser m'inspira Un doux soupir qui m'assura Qu'elle m'aimoit encor'en l'âme.

En ce baiser par l'amour deu, Par moi pris par elle randu, Nos âmes mesmes se baizerent.

Et nos yeux aussi se touchants Nos larmes ensemble épanchants Nos larmes ensemble meslerent.

Et derechef en m'embrassant Et de cent baizers me pressant Las ! (me dît-elle,) h6 quel remède !

Puis demi-morte entre mes hn$ Las (me dit-elle) ne meure pas Mon espoir me promet de l'aide.

Vous le croyez sans doute content, plein d'espérance ; il n'en est rien et il va de nouveau recommencer ses plaintes, s'indignant, et en cela il avait bien raison, contre sa < misérable inclination, » contre

Ce sexe foible et muable

Qui ne scait que c'est d'en avoir, Et qui ne le peut pas scavoir Tant le Ciel l'en fit incapable.

Inconstance, faiblesse d'entendement et autres aménités de ce genre, tel est le langage que Philene se

plaît à répéter sur tous les tans ; et, qous tenons à constater, que c'est bien lui qui parle ainsi.

On pourrait croire, après ces singulières apostrophes, que nous sommes arrivés à la fin du poème ; pas le moins du monde, Philene ou plutôt J. de Lingendes a assez de ressources, dans sa verre poétique, pour trouver matière à un cinquième et dernier chant.

Ayant pris un instant de repos et réparé leurs forces, près d'un ruisseau qu'abritait un ormeau, Philene, Daphnis et Damis gagnent c un bois d'à l'antour, 9 pour se préserver

Des rais du soleil enflamé,

afin d'écouter, plus à l'aise, quelques variations pouvelles sur le thème amoureux qui nous occupe.

A peine arrivé en ces lieux , il remarque aus-. sitôt un if, sur « l'écorce tendre » duquel, le berger Daphnis avait gravé, à l'adresse de sa maîtresse, sa chère Ozilis, quelques vers qui lui firent voir que lui seul n'était pas la victime de l'amour. Alors, sans trop se faire prier, notre trop crédule amant reprend la suite de son discours sur c le mal qui le va consumant. »

M'estant donc ainsi retiré Si triste et si désespéré Dn logis de cette volage, Quittant Tespoir et la raison Vains remèdes pour la saison Je me perdis de mon vilage.

Ja Tennui me pereecntant De toas les liotnmee m^absantant Je foioys to«te compagnie, Heureux fti les pouratil quiter ' J'eusse peu de moi m'absanter.

Moi mesme étant ma tirannie.

U 6st tellement tourmenté, qu'il y a comme un combat en lui-même, entre deux personnes, entre deux éléments divers ; le poète a été bien inspiré, en exprimant cet état de l'âme humaine :

Craintif et tremblant je me fuis Tout animé je me poursuis Tant de moi mon malheur se joiie, Puiant je iie puis m'eschaper Suivant je ne puis m'àtraper Comme on hion sur la roue.

L'incertitude est et sera toujours l'état dominant de l'esprit de Philene ; il ne sait^ malgré tout ce qu'il a vu, s'il doit encore espérer ou s'il n'a plus qu'à abandonner complètement une idée qui le torturé depuis trop long-temps déjà, "^oîlà encore une belle strophe dans laquelle il compare, les pensées qui s'agitent en lui, à des biseaux passagers :

Comme des oyseaux passagers Ces doux plaisirs, mais trop légers, Me promettoient par leur venue Mon printemps detoir arriver, Mais helas c'eatoit un Hiver Leur tromperie estant cognue.

Quelle meilleure preuve de cette incertitude, que ce retour près d'Iris qu'expriment ces vers :

Mais à la fin je retournai

Quelque espoir m'ayant ramené, ' '

Ajant seea que ce mariage Ne plaisoit point à mon Irig, Et que les parans de Ghana Ne Fen preaaoyent pas davantage.

Après que le hasard Teût fait trouver, plusieurs fois, en sa présence, il est asses heureux pour la rencontrer dans un bal auquel la convia cette Clorille que nous connaissons. Tremblant et craintif, il ne sait d'abord comment l'aborder; enfin, les choses s'arrangent pour le mieux.

Je (lis alors à mes désirs Allez tons avec mes souspirs Faire un hnmble bornage à ma Dame, S*il lui plaist de vous recevoir Pour mieux me le faire scavoir Vous logerez dedans son ame.

Ces désirs et ces soupirs furent c les biens venus, » puisqu'ils vient-elle même engager Philene à danser, ce qu'il n'aurait osé « entreprendre. > La danse finie, il va s'asseoir près d'elle et, à ces nouvelles plaintes, la bergère répond qu'elle l'aime toujours et que son mariage avec Gharis n'aura pas lieu. Il croit, de nouveau, facilement à la parole de cette traîtresse, quoiqu'elle l'ait trompé souvent par de semblables promesses.

Habitués aux métamorphoses, nous ne nous étonnerons donc pas de cet autre changement qui ne sera pas du reste le dernier :

Dans trois jours Cbaris de retour Mit à Tenverstout cet amour, Liant si bien son mariage Qu'enfin je cognu clairement Qu'il failloit mourir seulement Et non espérer davantage.

POÈTES BOURBONNAIS. Ii5

Le chagrin de Philene tout naturellement recommence. Mais, quelle complication affreuse ; accablé de douleur, il entend, de son lit, les instruments

Avec qui ces heureux Amauls Au temple se faisoienl conduire.

§on désespoir augmente à tel point, que si sa mère n'était accourue à ses cris, il eût attenté à ses jours. Et ce fut, selon ses propres expressions, sa douleur extrême qui seule Tempècha de mourir. Qui le croirait, il veut guérir.

Pour revoir avant que mourir L'Ingrate qui m*ostoitla vie.

Chose extraordinaire, il peut se traîner à peine, et il trouve néanmoins assez de force, et disons-le aussi, assez d'audace, pour pénétrer dans la chambre nuptiale d'Iris et de Gharis et assister à leurs ébats amoureux que de Lingendes se platt à décrire avec un pinceau beaucoup trop réaliste. Sans prendre parti pour un tel genre de poésie, on peut dire que ces vers sont caractéristiques et font voir la licence qu'un t homme de beaucoup de vertu » pouvait alors se permettre. On respire, en les lisant, le souffle de la passion la plus exaltée ; tous les voiles sont déchirés, c'est comme l'apothéose des sens. Et cependant la courte note, qui se trouve dans le recueil de Barbin, ajoute même que notre poète était le c digne parent de M. de Lingendes, évêque de Màcon, et du Père de Lingendes, prédicateur de la Compagnie de Jésus.» Voilà un jugement qui certespourra surprendre

bien des gens. Que nous sommes loin de ce temps t Valons-nous mieux que nos pères, parce qu'un mot risqué, une peinture légère, une description plus naturelle qu'il ne faut, à force d'être vraie, font nattre en nous des scrupules parfois extraordinaires et auxquels la réalité la plus vulgaire se charge, tous les jours, de donner les plus terribles démentis; oubliant trop que seul l'amour de Dieu et des hommes peut donner à la vie quelque grandeur et quelque dignité. Laissons là ces réflexions et terminons l'analyse des changements de la bergère Iris.

Philene ne voulant pas plus longtemps,

d'un œil envieux

Profaner un si doux mistère,

s'éloigne, tout en apostrophant son cœur et surtout ses yeux qui lui ont permis de contempler un tel spectacle qu'il décrit de nouveau avec un soin et un plaisir que devraient envier les auteurs les plus épris de leur sujet, au point de chercher à en développer les moindres détails et les plus minimes accessoires. Si parfois ce procédé peut avoir ses avantages, en permettant au poète de faire usage de toutes les ressources de son génie poétique, on ne peut disconvenir que souvent aussi il l'expose à des répétitions et à des développements plutôt nuisibles qu'utiles.

Philene voudrait s'éloigner de ces lieux,pour oublier celle qui l'a si indignement trahi ; et il ne peut même

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pas bannir Tidée d'Iris de son esprit, de son « penser, » comme il dit.

Car ie ne m*en puis desaisir Et i'en veux garder le désir En ayant perdu TEsperance.

Quittons donc de bon cœur ce lieu, Adieu parjure Iris, Adieu Ingrate adieu ie t'abandonne, Ainsi ie m'escriai soudain Et sans prendre d'autre dessein le dressai mes pas vers Modonne.

Faible et haletant, n'en pouvant plus, il arrive enfin au bord de la mer et s'arrête un instant sur cette plage, pour faire entendre de nouvelles plaintes. C'est en vain qu'il demande au sommeil de réparer ses forces et de lui faire oublier ses malheurs^ il sent que la mort seule peut mettre un terme à ses maux. Mais, avant de mourir, comme dernière consolation, il veut avec la pointe de son couteau, graver « dans le roc, » quelques mots qu'Iris, un jour, pourra lire.

Ces vers escris, pour m'abîsmer D'un sault ie me iette en la mer, Qui rentr'ouvrant par intervalle Son sein crevé d'un si grand pois Me reiette en haut par trois fois Et trois fois dans son fons m'availe.

Sauvé par des « marchans de ce pais, » Philene aborda dans l'ile qu'habitaient les deux bergers Daphuis et Damis. Et c'est ainsi, on peut le répéter avec lui, sans crainte de se tromper, qu'

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Accfiblé de tant de douleur»

II fiait ainsi tout en pleurs

Le long discours de son inarlire.

Comme nous le disions, en commençant l'étude du poëme pastoral des changements de la bergère Iris, nous avons bien, sous les yeux, la description, l'analyse d'une passion véritable, quoique recouverte du voile de la fiction. Gela se sent suffisamment^ sans qu'il soit besoin d'avoir recours aux autres productions du même genre ou d'un genre analogue dans lesquelles la critique est parvenue à découvrir le nom de la personne aimée. Il faut avoir souffert et souffert réellement pour parler ainsi. Les redites elles-mêmes, qu'on rencontre à chaque pas, prouvent, jusqu'à un certain poitit, ce que nous avançons; car, qui ne sait qu'un être passionné et malheureux se complaît dans la passion et la douleur qui le dominent, aimant à en parler et à en parler souvent, malgré tous les reproches qu'il ne cesse, d'un autre côté, de s'adresser à ce sujet. Seulement, ce qui reste toujours impénétrable pour nous, c'est l'objet lui-même de cette passion, c'est la femme cachée sous le nom poétique d'Iris. Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que c'est là une œuvre d'un véritable mérite que l'indifférence coupable des compatriotes de de Lingendes a trop longtemps laissée dans l'oubli.

POÈTES BOUKBONXAIS. H9

Arrivé à la fin de cette étude, nous devons constater que si le poète, dont nous venons d'essayer de faire revivre le souvenir, n'a pas été l'une des premières gloires poétiques de la France, il a eu toutefois une popularité incontestée et justement méritée ; les éloges des critiques en sont une preuve irrécusable. Aux citations déjà faites, ne craignons pas d'ajouter les suivantes qui ne feront que compléter et affirmer, une fois de plus, les jugements que nous connaissons.

Si nous ouvrons le Dictionnaire de la conversation et de la lecture, publié sous la direction de M. W. Duckett, ouvrage tout à fait moderne, nous voyons que « Jean de Lingendes se fit un nom par ses compositions poétiques dont le premier mérite consiste dans la douceur et la facilité. C'est le premier de nos poètes à qui le véritable tour du sentiment et l'expression de la tendresse aient été connus. »

Titon du Tillet, dans son Parnasse français, ajoute que notre poète, « digne parent de M. de Lingendes, évêquedeMâcon, et du Père de Lingendes, célèbreprédicateur de la Compagnie de Jésus, était un homme d'esprit et de vertu et qu'il se fit un nom par ses poésies. »

Nous ne craindrons même pas de reproduire, maintenant que nous connaissons et que nous pouvons apprécier notre poète, les lignes que lui consacre Adrien Baillet, dans ses jugements des savants sur les poètes

modernes : i Si on ne lui fait plus Thonneur de le déclarer bon poète , on doit dire cependant qu'il a eu quelques bonnes qualités qui lui ont attiré Testime de la plupart des habiles gens de son siècle. » Désessart, dans ses Siècles littéraires, tient à peu près le même langage.

Enfin, nous ne saurions mieux terminer cette notice biographique, qu'en rappelant l'estime que faisait de Jean de Lingendes l'un des ornements de Thôtel de Rambouillet , Mlle de Scudéri. Nous lisons, en effet, au deuxième livre du tome VIII de son histoire romaine, connue sous le nom de Glélie, en racontant rhistoire d'Hésiode, que de Lingendes « a dans ses vers un air amoureux et passionné qui plaira à tous ceux qui auront le cœur tendre. »

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