‹ Poètes boubonnaisChapitre 12 sur 13 · Tirsis, vingt-neuf strophes de quatre vers · texte numérisé non relu

Tirsis, vingt-neuf strophes de quatre vers

4. Elégie pour Ovide que CoUetet trouve supérieure à celle de Politien.

5. Stances: Cognoissant votre humeur, je veux bien ma Sylvie.

6. Stances : dieux I qui vit jamais d'amant si déplorable, neuf strophes de quatre vers.

7. Sonnet pour Mlle du Mayne : Toy qui lis dans le cœur des hommes et des dieux, quartorze vers.

8. Pour un bracelet d'ambre et de perles envoyé à Mlle du Mayne, trois strophes de six vers.

9. Pour Cloris : Vous qui pour le prix d'une pomme, cinq strophes de six vers.

Les changements de la bergère Iris, poëme pastoral en cinq chants, l'épigramme : Philis, auprès de cet ormeau, etc., et l'ode à la reine Marie de Médicis, mère de Louis XIII, (33 strophes) complètent probablement, avec la complainte de Léandre, le bagage poétique de de Lingendes.

Nous n'aurons garde d'oublier une traduction en prose des vingt et une épitres d'Ovide, qu'il publia en 1615, in-S^'. Cette traduction eut les honneurs de trois éditions, puisqu'elle fut réimprimée en 1618 et pour la troisième fois en 1621. — Cette traduction avait été faite, dit-il quelque part, « pour le contentement de deux princesses à qui il lui eût été

bien difficile de les pouvoir refuser. Cependant ce recueil n'en contient que treize de sa façon. Il se contenta sans doute de faire un choix de celles qu'il avait travaillées avec plus de soin ; et pour le reste il aima mieux faire honneur au travail d'autrui que de publier le sien. Il a donné quelquefois plusieurs traductions de la même Épitre par différents auteurs, tant afin que Ton puisse comparer les divers stilcs, que pour faire plaisir au public en lui présentant toutes ces traductions. » Ces traductions d'Ovide en prose et en vers, dit l'abbé Goujet, à la page 428 du tome V de la nouvelle édition de sa Bibliothèque française, sont celles du cardinal du Perron, de M. de la Brosse, ecclésiastique attaché à ce cardinal, de M.Hadelinpère de M. l'abbé d'Aubignac, de des Portes abbé de Thiron et de Guillaume Colletet. Elles furent dédiées à la reine mère du Roi, Marie de Médicis.

Nous ajouterons même, en tcrminantcette nomenclature, que Titon du Tillet indique, à la page 210 de son Parnasse français, qu'on trouve plusieurs des pièces de vers de de Lingendes, dans un gros recueil in-8s imprimé à Paris, en 1627, chez Toussaint du Bray, avec des vers de Malherbe, de Racan, de Maynard, de Touvant, de Nicolas ttarnier, et d'autres poètes qu'on peut regarder comme des élèves de Malherbe qui commença à épurer notre langue et notre poésie.

Rien qu'en lisant cette simple liste, peut-être bien incomplète, malgré tous les renseignements dont nous nous sommes entouré, on voit quelle aurait été la richesse de cette mine poétique, si la mort n'avait pas enlevé si vite ce « poète préféré des femmes ; »

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car, il mourut, comme le disent Désessarl, Ghaudon et Delandine, n'ayant encore fait qu'essayer ou qu'évoquer son génie, c'est-à-dire en 4616, à l'âge de 36 ans, un an après ou la même année que Shakespeare.

Les productions de de Lingendes étant disséminées dans les recueils de poésie française publiés au commencement du XVII® siècle (1), recueils devenus extrêmement rares, nous espérons que les personnes curieuses de notre histoire littéraire nous sauront gré de reproduire un certain nombre de morceaux et de fragments de ce poète bourbonnais. Nous aimons, en même temps, à constater que nous devons cette bonne fortune à notre ami, M. Alfred Avisard, qui, tout en recueillant, avec une patience de bénédictin, l'œuvre complète de de Lingendes, s'est plu encore à l'accompagner de notes curieuses et variées que nous avons été heureux de mettre souvent à contribution.

La traduction de l'élégie pour Ovide renferme soixante strophes de quatre vers chacune, ce qui fait

(1) C'est donc à lorl que Toiflier Demoret prétend que les poésies de J. de Lingendes ont é|é recueillies en cinq volumes in-12 ; Histoire du Bourbonnais et des Bourbons, t JI^ p. 334.

une pièce d'assez longue haleine. Colletet, l'ami et le rival de de Lingendes en poésie, trouvait cette élégie supérieure à celle d'Ange Politien quoiqu'elle ne fût toutefois, il faut l'avouer, qu'une espèce d'imitation ou de paraphrase de l'élégie latine sur l'exil d'Ovide de ce professeur et poète italien du XV® siècle qui, comme on le sait, a beaucoup contribué à répandre la connaissance et le goût de la littérature grecque et latine. Il allait jusqu'à dire qu'à force de lire assidûment et d'imiter Politien qu'il aimait beaucoup, il arriva, dans quelques-unes de ses pièces, à se rendre plus poli que Politien lui-même.

Cet excellent morceau se trouve, d'après Moreri, dans le troisième volume du Recueil des pièces choisies imprimées à Paris, chez Barbin, en 169S, ainsi qu'au tome troisième des Poésies diverses recueillies par M. de Loménie de Brienne et dédiées par M. de la Fontaine à M. le prince de Conti. Il a été aussi imprimé en tête de la traduction des métamorphoses d'Ovide par Nicolas Renouard. L'abbé Goujet dit même, dans sa Bibliothèque française, ce qui est vrai, que, dans sa belle élégie pour Ovide, Lingendes loue beaucoup la traduction du poète latin de Nicolas Renouard qui fut imprimée en 1619 (1). Tous les biographes sont unanimes pour admirer et pour louer cette production de Jean de Lingendes.

Des deux cent quarante vers que renferme cette

(I) Cette date de 1619 prouverait ou que de Lingendes ne serait pas mort en 1616, comme nous Tavons indiqué, ou que cette traduction de Renouard n*aurait été imprimée que plusieurs années après qu'elle aurait été faite ou au moins commencée.

élégie, nous ne craignons pas d'en citer un peu plus de la moitié. Ces extraits de Tune des pièces les plus importantes de notre poète seront lus avec intérêt par tous ceux qui aiment les belles pensées et les grands sentiments exprimés dans un style élevé et gracieux tout à la fois.

Ovide, c'est à tort que tu veux mettre Auguste

Au rang des Immortels, Ton exil nous apprend qu'il cstoit trop injuste

Pour avoir des Autels.

Aussi t'ayant banny sans cause légitime

Il t'a des-avoQé, Et les dieux Tont souffert pour te punir du crime

De ravoir trop loué.

Et vrayement il faloit que ce fut un Barbare

De raison dépourveu, Pour priver son païs de T Esprit le plus rare

Que Rome ait jamais veu.

Et bien que la rondeur de la terre et de Tonde,

Obeïst à sa loy, Si devoit-il juger qu'il n'avoit rien au monde

Qui fut si grand que toy.

Mais ny ton nom fameux jusqu'aux bords d'où l'Aurore

Se levé pour nous voir, Ny tes justes regrets, ny tes beaux Vers encore

Ne peurent l'émouvoir.

combien s'affligea la Déesse d'Erice

Des plaintes que tu fis.

El de voir un Tyran faire tant d'injustice

Au maistre de son fils !

On tient qu'à ton départ les filles de Mémoire

Se vestirent de deuil, Croyant que ce malheur alloit mettre leur gloire

Dans le fond d'un cercueil.

80 POÈTES BOURfiONNAIS.

Le Tibre de regret quitlaol sa robe verle,

Publia sur ses bords, Qu*il D^avoit jamais fait une si grande perle

Quil en faisoit alors.

Et qu'il eut moins d'ennuy, lorsqu'en la Thessalie

La fureur des Romains, Versa le meilleur sang de toute Pltalie

Avec ses propres mains.

Ses nymphes qui souloient s'assembler â la Lune

Pour chanter tes beaux Vers Le laissèrent tout seul, pour suivre ta fortune

AnboutderUnivers.

El je croy qu'aussi-tost qu'en laissant ton rivage

Tu te mis dessus Teau, Toy-mesme tu les vis durant tout ce voyage

Autour de tou vaisseau.

Tu ne les vis pas seul, les Scythes qui les virent

En furent esbahis, Ils nous ont témoigné comme elles te suivirent

Jusque dans leurs paîs.

Eux qui n'ont rien d'humain que la forme de Thomme

Les voyant en ces lieux, Iroyoient avec raison qu'on eust banny de Rome

Les hommes et les dieux.

Ce tut lorsque leur Ame autrefois impassible

Et sans nulle amitié, Aprit en leur escholeà devenir sensible

Aux trails de la pitié.

Et que leurs yeux nourris de sang et de carnage.

En se rendant plus doux, Se sentirent mouillez, et trouvèrent l'usage,

De pleurer comme nous

Continuant à peindre l'heureuse métamorphose opérée dans les habitudes des Scythes, par la pré-

sence d'Ovide dans leur pays, de Lingendes oppose, comme contraste, la dureté et la cruauté d'Auguste qui seul, au milieu de l'adoucissement général des mœurs, prit un cœur de < rocher. » Apparaît ensuite l'Amour qui a quitté les bords du Tibre et de la Seine pour apporter excuses et message au poète. Mais, si grands avaient été les malheurs d'Ovide, combien grands aussi furent les chagrins et les tourments de ce petit dieu. Entendez-le s'écrier:

Mais las ! si sans courroux tu vois dans mon visage

Combien je suis changé, Quel tourment me peus-tu désirer davantage Pour estre mieux vangé ?

Ne te suffit-il pas de scavoir que ma gloire

Mourant de jour en jour, Est reduitte à tel poinct, que je n*ose plus croire D'estre encore TAmour ?

Et qu'ayant négligé durant ta longue abscence

Les traits que je portois, Voyant ce que je suis, je perds la souvenance

D'estre ce que j'estois ?

La fin de cette élégie est consacrée à chanter l'amour et les beautés de la terre de France et, tout particulièrement, les charmes et les grâces du bel Astre Lorrain. Il ne faut plus songer ni à Rome, ni au fleuve latin ; il faut partir pour la France, telle est la voix du destin.

Fay donc ce qu*il ordonne, et puisque c'est la France

Qu'il t'a voulu choisir, Permets que la raison t'oste la souvenance

De ton premier désir.

Et de fait aujourd'hay la France est embellie

De tant de donx Esprits, Que selon son mérite elle rend Tltalie

Digne de ton mespris.

Cest là que le soleil ne voit point naistre d'homme,

Que Ton puisse blasmer Dignorer ce bel Art que tu montrais à Rome

Pour sçavoir bien aimer.

Leur cœur est si sensible, et leur ame si prompte

A recevoir ma loy, Qu'ils me font dédaigner les Autels qu'Amatonie

A veu iaire pour moy.

Les Dames d'autre part y sont si bien pourveuës

De grâces, et d'appas.

Que mesme allant au Ciel après les avoir veuës

Le Ciel ne me plaist pas.

filais entre les Beautez tu verras apparoistre

Ce bel Astre Lorrain Que la France adora quand elle le vit naistre

Sur les rives du Clain.

Toy-mesme en regardant cette belle Renée

Qui n'a rieu de mortel.

Tu pourras avouer que la ville d'ÛEnée

N'eut jamais rien de tel.

Telle estoit ta Daphnè quand tu la fis si belle

Que son œil me ravit, Et força le soleil de courir après elle

Aussi-tost qu'il la vit.

Aussi quand je la voy son bel œil me consume

Et me semble si beau, Que pour le voir tousiours j'ay perdu la coustume,

De porter mon bandeau.

Mais la rare Beauté dont elle est si vantée Par tout cet Univers,

Ne se verra jamais bien dignement chantée Si ce n'est par tes vers.

Quitte donc tes Romains que ton Ame charmée

Ne fait que soupirer, Pour voir cette Princesse à qui ta renommée

Te fait tant désirer.

Va trouver les François, où le Destin t'appelle

Pour finir ton malheur, Et quitte de bon cœur ta langue maternelle

Pour apprendre la leur.

Cependant Renouard f offrant une retraitte

En ce lieu bien-heureux, Te promet sa faveur, ei d'estre T interprète

De tes Vers amoureux.

C'est celuy dont la plume aujourd'huy me fait croire

Qu'il eut eu soin de moy, Si le Ciel qui t'avoit réservé cette gloire

L'eut fait naistre avant loy.

Et que pourras-tu craindre ayant la connoissance

D'un Esprit si parfait, Et pour qui les neuf Sœurs se plaisent plus en France

Qu'elles n'ont jamais fait?

Ainsi disoit l'Amour, quand lu luy fis response

Que n'ayant plus de chois.

Tu suivoisle Destin, et la douce semonce

D'un peuple si courtois.

Viin donc heureusement acquitter ta promesse

Où la France t'attend.

Et ne diffère plus de voir une Princesse

Qu'Amour te loua tant.

Vien voir tant de beautez, dont le Ciel qui l'adore

A voulu la douer.

Pour les louer toy-mesme et pour m'apprendre encore

Comme il les faut louer.

Jean de Lingendes a chanté plusieurs maîtresses, comme en font foi un certain nombre de pièces de poésies que nous possédons. Sylvie, Philis, Iris, Lisis, Gilize : tels sont les noms que sa muse galante leur a donnés. Ces beautés existèrent-elles réellement, ou bien ne durent-elles leur existence qu'au génie poétique de notre compatriote ? Telle est la question qui vient tout naturellement à Tesprit en semblable matière. Malheureusement, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de répondre d*une manière catégorique, soit dans un sens, soit dans un autre; car, les documents nous font absolument défaut pour résoudre ce curieux problème. Résignons-nous donc au silence, jusqu'à ce que plus heureux, nous puissions lever ce voile obscur, comme M. Prosper Blanchemain a pu le faire pour un grand nombre des dames chantées par les poètes français du XVI* siècle. On sait en effet, maintenant, qu'entre autres, YOlive de Du Bellay était une Angevine, nommée Viole; que la beauté, que chantait la Péruse, se nommait Catherine Cotel ; que les sonnets d'Etienne de la Boëtie ont été faits pour celle qu'il épousa, Marguerite de Carie ; que le Dijonnais Claude Turrin aimait Chrestienne de Baissey, demoiselle de Saillant ; etc., etc. (1)

En attendant la solution de cette énigme et pour prendre patience, contentons-nous, avant d'aborder

(1) Bulletin du Bouquiniste, IS juin 1868.

l'étude du poëme des Changements de la bergère Iris, de faire lire, aux cœurs tendres et passionnés, comme à ceux que la triste réalité a désabusés des illusions des sens, ces curieux spécimens d'un genre de poésie qui était toujours en honneur dans les premières années du grand siècle et dont Tauteur se vantait, on le croira sans peine , d'être le plus tendre et le plus amoureux de tous les poètes.

Quelle grâce, quelle fraîcheur exhale ce premier morceau ; comme tout y est naturel. Pourquoi faut-il que, dans l'amour comme dans la nature, aux beautés et aux charmes du printemps, succèdent les tristesses et les rigueurs de l'hiver? Quel sujet de tableau; ou, pour mieux dire, quel charmant tableau ! Description poétique des lieux, observation fidèle du cœur humain, voilà i'épigramme imitée, par Jean de Lingendes, de la Diana du poète portugais Georges de Montemayory mort à Lisbonne, en 1562.

Philis, auprès de cet ormeau, Où paissoit son petit troupeau, Eiant toute triste et pensive, De son doigt écrivoit un jour, Sur le sablon de cette rive :

Aleidon est mon seul amour.

Je ne devois point m'assurer De voir sa promesse durer ; Parce qu'en chose plus légère, Et plus ressemblante à sa foi, L'ingrate et parjure bergère Ne pouvoit se promettre à moi.

Un petit vent qui s^élevoit.

En fflôme instant qu'elle écrivoit Cette preuve si peu durable, EfTaça sans plus de longueur Sa promesse dessus le sable, Et son amour dedans son cœur.

Avec les stances que nous reproduisons, nous arrivons au genre de poésie dans lequel Jean de Lingendes réussit mieux que la plupart de ses contemporains et € où Ton est touché, dit Tabbé Sabatier, d*un ton de sentiment et de délicatesse qui aurait pu, cinquante ans plus tard, en faire un excellent poète. » S'il faut en croire Tabbé Goujet, « les stances furent introduites dans notre poésie , au plus tard vers le milieu du XVI® siècle. Fournier, loué par Charles Fontaine dans ses Ruisseaux, en avait fait avant 1555. Maclou de la Haye en avait composé en 1553, comme on le voit dans la Bibliothèque française de La Croix du Maine. »

Dans les stances à Sylvie, c'est la passion, la passion des sens poussée, pour ainsi dire, à son dernier degré ; matérialité qui ne perce même que trop dans les expressions du poète. Et puis, quelle réserve n'y a-t-il pas à faire, au nom de la morale, pour les sentiments qui y sont préconisés. Malgré le charme des beaux vers, malgré la passion brûlante qui peut dévorer un amant, jamais le poète n'aura le droit de mettre le vice et le désordre sur le même pied que l'innocence et la vertu et de dire ou d'écrire par conséquent :

Celle qui fait du Hial se peut dire innocente En le tenant caché.

Quoique de la métne famille que Claude de Lingendes, assurément, en ce point, Técole est différente, et le poète vient donner raison au moraliste. Cette observation de principe une fois faite, nous admirons, tout le premier, la facilité, la grâce, le naturel et la puissance d'imagination de Jean de Lingendes.

Connoissanl votre humeur, je veux bien ma Silvie,

Que passant votre temps Avec tous les amans dont vous estes suivie,

Vous les rendiez contens.

La mode de la Cour m'estant si bien connue»

Pourrais-je avoir douté Qu'on pût vivre en ce temps plus chaste et retenue

Avec tant de beauté ?

J'approuve vos plaisirs et qu'il vous soit loisible

D'en jouir bien à point, Car donnant tant d'amoui-, il seroit impossible

Que vous n'en eussiez point.

Mais puisque le péché point de blasme n'apporte

Quand on le cache bien.

Je voudrois seulement que vous fissiez en sorte

Que je n'en sceusse rien.

Celle qui fait du mal se peut dire innocente

En le tenant caché, Mais quand on fait du mal, et qu'après on s'en vante.

On fait double péché.

Ne vous vantez donc plus de ce qu'il faudroit taire.

De peur d'un mauvais bruit; Découvrant en plein jour ce que vous n'osez faire

Sinon en pleine nuit.

Faites qa*en vos discours on puisse reconnoistre

Un pins chaste entretien, L*apparettce y suffit ; il faut feindre de Teslre,

Et puis n'en faites rien ;

Recevez tous les jours ce plaisir ordinaire

De quelque amant discret.

Et cessant de le dire, et non pas de le faire,

Tenez le plus secret.

A tous sales discours, que vos lèvres soient closes.

Et par un geste feint, S11 faut en écouter, faites changer en Roses

Les Lys de vôtre teint.

Pourvu qu'on ne le sçache, et que la renommée

Ne vous aille blasmant.

Soyez si vous voulez tout le jour enfermée

Seule avec vôtre Amant :

Mais feignez d'estre sage, et ne faites pas gloire

De me sçavoir trahir, Me décelant un mal que je ne veux pas croire,

De peur de vous haïr ;

Car j'enrage de voir qu'un Page vous apporte

Si souvent le bon-jour.

Pendant qu'un autre encore attend à vôtre porte

De vous voir à son tour.

D'un dépit bien ardent il faut que je l'avoué

Je me sens embraser, Voyant tous les malins encor sur vôtre joué

L'emprainte d'un baiser.

Lors voyant loin de vous la honte estre bannie,

Je deviens si jak)ux, Que je voudrois mourir ; mais pour vous voir punie

Ne mourir qu'avec vous.

Dans les stances suivantes, notre compatriote reconnaît qu'il a été le triste jouet des illusions, que l'amour l'a trompé, en lui donnant pour amante, cette Philis qu'il tenait pour « l'astre de la cour ; » tandis que la réalité lui fait voir, maintenant, que les beautés qu'il admirait en elle c sont autant de défauts. > Désabusé de l'amour, il veut, « assis sur le rivage, » contempler les héritiers de sa chaîne, i mourir au servage dont il est échappé. » Outre que cette conclusion est peu charitable, elle ne nous montre que trop, comme nous avons eu déjà occasion de le remarquer, que de Lingeudes n'avait en vue, au moins dans ses compositions poétiques, que le côté matériel de l'amour ; les sens satisfaits, tout lui semble terminé, tout est pour le mieux. Telle, assurément, n'aurait pas été sa manière de voir, s'il avait chanté l'amour vrai, l'amour du cœur qui seul, en effet, peut défier le temps et les orages de la vie, en nous donnant bonheur et réconfort.

D*oii vient que sans effort j'ai rompu tous mes fers, Et que le souvenir des maux que j'ai soufferts,

Me paroit un mensonge ?

Je ne tiens plus Philis pour Taslre de la Cour ; Et ses perfections ne me semblent qu'un songe.

Non plus que mon amour.

Maintenant j'en ai home, en ne la voyant pas Avec cette douceur, cl ces divins appas Qui la rendaient si belle

Au contraire, je vois que ces charmes sont faux. El que tant de beautés que j*ad mirais en elle, Sont autant de défauts.

Le soleil ni Tamour ne sont plus dans ses yeux ; Elle n*a plus d'attraits, dont j*ai cru que les Dieux

L'avaient si bien pourvue :

Aussi, tout étonné, je sors de ma prison.

Et confesse qu'amour m'avoit ôté la vue,

Pour m'ôter la raison.

Je me veux mal pourtant des pleurs que j'ai perdus, Et de tant de soupirs lâchement dépendus

Pour si peu d'importance ; Et veux dès maintenant, en horreur d'un tel jour. Qu'on m'envoie à jamais pleurer de repen lance

D'avoir pleuré d'amour.

Tar sitôt que mes yeux ont été découverts, Mes fers en môme instant se sont entr'ouverts

Sans faire résistance :

J'ai foulé par dédain les laqs où j'étais pris ; Et ce qu'un autre amant eût fait par inconstance,

Je l'ai fait par mépris.

Adieu donc, ô Philis ! C'est le vouloir des dieux Qui m'ôlent ce bandeau qui me couvroit les yeux,

Que je vous abandonne :

Recevez cet adieu que je trouve si doux.

Et prenez ce congé, puisque je vous le donne,

En le prenant de vous.

Quant à moi maintenant, sans peur de m'abîmer Je me rirai des vents et des flots de la mer.

Assis sur le rivage, Et verrai de bon cœur quelque esclave trompé. Héritier de ma chaîne, et mourir au servage

Dont je suis échappé.

Les annales poétiques, depuis l'origine de la poésie française jusqu'en 1780, renferment le premier couplet ou le refrain d'une chanson fameuse que seuls les éditeurs ont pu retrouver et que seul par conséquent nous allons reproduire :

Si c'est lin crime de Taimer On n'en doit justement blâmer Que les beautés qui sont en elle ; La faute en est aux dieux, Qui la firent si belle, Et non pas à mes yeux.

Ce morceau « plut si fort à Monsieur le cardinal de Retz, qu'il le fit répéter plusieurs fois à Lambert qui le chantait devant lui, (1) » et on sait que Michel Lambert était un célèbre musicien qui jouissait, sous Louis XIV, d'une haute réputation et qui ne fut éclipsé dans sa vieillesse que par Lully, son gendre.

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