JEAN BOUCHET
Le plas fécond de tous les écrivains de son temps, celai, qu*on a surnommé avec quelque dédain le Rhéto^ rigueur et qui fut honni et ridiculisé par la Pléiade, Jean Bouchet est aujourd'hui le plus ignoré des poètes du seizième siècle. Mieux valait d'ailleurs pour sa mémoire rinjure et le mépris, que ce silence qui pèse sur son œuvre. Il avait pourtant connu des heures de gloire.
Il naquit à Poitiers le 30 janvier 1476, de Pierre Bouchet, procureur en cette ville, qui mourut empoisonné le 4 juin 1480. Fils unique, il demeura sous la. tutelle d'nne mère sage et affectueuse, et fut élevé avec un soin extrême. Il avait du goût pour les lettres, écrit l'abbé Goujet (i) ; de la facilité pour apprendre ; ses progrès furent prompts et heureux. 11 dit lui-même dans une de ses épitres que peu de temps avant la mort de Charles VIII, arrivée k Amboise le 7 avril 1498, il avait présenté à ce Prince quelques legieres fantaisies rhnées et, qu'en faveur de son ignorante Jeunesse, le Roi lui promit du crédit. Cette promesse ne fut pas tenue, ou bien la fortune ne l'autorisa pas à en profiter, car peu après il se tourna du côté de la Pratique et embrassa la profession de son père. Il partagea les loisirs que lui laissait sa charge entre l'étude des sciences et la publication de nombreux ouvrages. Ainsi il acquit une érudition et une célébrité que vint rehausser encore le commerce de quelques beaux esprits. Il écrivit des épttres à des personnages notoires et se flatta d'être en relation d'amitié avec Rabelais.
(1) Bibliothèque française^ xi, p. 242.
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Oq sait quHl ae maria Jeane et ent une nombreuBe famille. Son dernier ouvrage date de 1550 ; il avait alors atteint sa soixante-quatorzième année. La liste de ses œnvres serait longue h dresser ; elle aurait pourtant un mérite supérieur h celui d'une vulgaire bibliographie, puisqu'elle nous permettrait de no^r de nombreuses partieularités d'histoire littéraire. Le premier écrit de Jean Bouchot date de l'an 1500, quoiqu'il n'ait paru qu'en 1507. Sous ce titre, L'amoureux tratuy sans éS" poir (1), c'est un recueil de plusieurs poèmes dont quelques-uns sont de sa première Jeunesse. Il n'offre rien de remarquable, sinon qu'il nous renseigne sur la vie de l'auteur. Vint ensuite les Angoisses et remèdes d'a»u>tfr du Traverseur en son adolescence (8). Ce Traverseur (plus tard on dira le Traverseur des périlleuses voyes) est un surnom que le poète gardera et qui lui servira de marque pour tous ses poèmes. Le livret des Angoistes et remMes d*amour fourmille d'allégories que nous serions en peine d'expliquer. C'est une œuvre ennuyeuse et longue, qui ne vaut aujourd'hui que par son extrême rareté.
Bouchet y montre un penchant h la morale, un gofit peur les formules sententieuses qui ira en «'accentuant jusqu'au jour où il publiera sous la rubrique A* Opuscules du traverseur (3j diverses pièces édifiantes. Alors son esprit religieux, accru de je ne sais quelle amertume, le fera prendre par un biographe ignorant pour un clerc en lutte avec le haut Clergé. Le volume des Opuscules débute par une Epistre de justice à Vinstruotion et honneurs des ministres d'ioelle ; c'est une pièce
(1) L'amoureux transy sans espoir, nouv. imprimé h Paris, par Jehan Janot, 1507, in-4o goth.
(2) Les Angoisses et remèdes d'amour du Travers seur en son adolescence, Lyon, Jean de Tournes, 1550, in-8».
(3) Opuscules du traverseur des voyes périlleuses nouvellement par luy reveuz, amandes et corrigez, , Epistre de justice à linstruction et honneur des mi- ' nutres d'icelles. Le Chappelet des princes. Ballades moralles. Deploracion de l'église excitant les princes à paix. Cum privilegio. Imprimé à Poictiers, par Jacques Bouchet, etc., le vr d'avril, l'an mil cinq cens vingt et six, in-40;
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interminable qui traite de la diversité des lois, puis des différents âges du monde ; elle est suivie du Chappelet des Princes et d'une série de Ballades composées de treizains, en rimes croisées et en vers de dix syllabes. Bien que dans ses dernières pièces Bouchet semble s'être affranchi de règles qu'il considérait comme immuables, il ne laisse pas de montrer une éloquence et une force inaccoutumées. 11 n'y a guère que certaines de ses Epistres morales et fatniliêres (i) qui égalent en maîtrise ces vers puissants. Bouchet connut là des instants de noble inspiration Soit que ces pages aient été considérées comme proches de la satire, elle n*ont point, que nous sachions, été goûtées h leur juste mérite.
Le savant auteur des Annales d'Aquitaine, de la Généalogie des rois de France, et de tant d'autres ouvrages estimés n'a point suffi h réhabiliter le poète. C'est une tâche à laquelle nous nous employons après lui. Puissent les lecteurs du Chant royal sur Us misères du corps humain, de la ballade : Quand nous aurons bon temps, de celles qui Suivent dans le présent recueil « parlât» t aux Roy s et princes ; Contre les scan^ daleux suppos de l'Eglise ; Contre les Aveuglez mon^ dains » etc., faire l'aumône d'un peu de justice à tant de génie et de sincérité méconnus.
(1) Epistres nvorales et familières du Traverseur. A Poitiers,' chez Jacques Bouchet et Jean et Enguilbert de Marnef^ fr., 1545, in -fol.