PRIERE DU SOIR
Dans Tespais des ombres funèbres, Parmi l'obscure nuit, image de la mort, Astre de nos esprits, sois Testoile du Nort,
Flambeau de nos ténèbres.
Délivre nous des vains mensonges, Et des illusions des foibles en la foi ; ^
Que le corps dorme en paix, que Tesprit veille à toi.
Pour ne veiller à songes.
Le cœur repose en patience, Dorme la froide crainte et le pressant ennui : Si Tœil est clos en paix, soit clos ainsi que lui
L'œil de la conscience.
Ne souffre pas en nos poictrines Les sursauts des meschants sommeillans en frayeur. Qui sont couverts de plomb, et se courbent en peur
Sur un chevet d*espiues.
A ceux qui chantent tes louanges Ton visage est leur ciel, leur chevet ton giron, Abri[t]ez de tes mains, les rideaux d'environ
Sont le camp de tes Anges.
AGRIPPA d'aUBIONÉ 391
PREPARATIF A LA MORT (i) En allégorie maritime.
^ C'est un grand heur en vivant D*avoir vaincu tout orage.
D'avoir au cours du voyage Tousjours en poupe le venl ;
Mais c'est bien plus de terrir A la coste désirée, Et voir sa vie asseurée Au havre de bien mourir.
Arrière craintes et peurs, Je ne marque plus ma course Au Canope, ni à l'Ourse, Je n'ai souci des hauteurs ;
Je n'espie plus le Nord, Ni pas une des esloiles, Je n'ai qu'à baisser les voiles Pour arriver dans le port.
PRIERE DE L'AUTHEUR (2) Prisonnier de guerre et condamné à mort.
Lors que ma douleur secrelte D'un cachot aveugle jette Maint souspir emprisonné,
(1) PetiUs œuvres meslées, p. i73. „ . ..
(2 Petites œuvres meslées, p 154 Voir ««r J^tle pièce, la Vie d'Aggrlpa d'Aublgné racontée P^r . lui-môme, S ses enfants (année 1586): « ... En Vextremxté de son péril, il fît une prière à Dieu, etc... •
392 pokm chrktibns du xvi^ siàgli
Ta m'eateods bien sans parok, Ma plainte muette vole Dans ton sein desboulonné.
Je veux que mon ame suive, Ou soit libre, ou soit captive, Tes plaisirs ; rien ne me chaut ; Tout plaist pourveu qu'il te plaise, Dieu, pour me donner l'aise»
Donne-moi ce qu'il me faut.
Ma chair qui tient ma pensée Sous ses clefs est abaissée.
Sous la clef d'un geôlier ; Dont soit en quelque manière Cette prison prisonnière, Moins rude à son prisonnier.
Que si mon ame captive Est moins allègre et moins vive Lors que ses membres germains L'enveloppent de mes peines, De mes pieds oste mes chaînes.
Et les manettes des mains.
Mais si mon ame au contraire Fait mieux ce qu'elle veut faire, Quand son ennemi pervers Pourrit au fond de ses grottes.
Charge mes mains de manoltes^ El mes deux jambes de fers.
Si le temps de ma milice,
Si les ans de mon service
Sont prolongez, c'est tant mieux :
Cette guerre ne m'envie.
Douce me sera la vie,
Et le trespas ennuyeux.
AGRIPPA D*AUBieifi 393
Mais, 6 mon Dieu, si tu ireuve Qu*il est temps qu'on me relevé.
Je suis tout prest de courir, De tout quitter pour te suivre :
Le mourir me fera vivre, Vivre me fera mourir.