BALLADE CONTRE LES ADVEUGLEZ MONDAINS
Où sont voz yeux misérables mondains,
Gens endurcis en pecbe détestable.
Craignez vous point les faiz de Dieu soudains
N'avez-vous peur d'enfer si contristable,
Vous scavez bien que ce monde n'est stable,
Et qu*en brief temps mort vous fera pasmer.
Voulez-vous bien vers Dieu vous diffamer
Et que Sathan en ces paludz vous dompte.
Veu vostre cas trop serez à blâmer
Quant de vos maulx vous fauldra rendre compte.
Advis vous est que ne serez actains
De vostre estât si très abbominable.
Las, si serez, de ce soyez certains.
Et d[e]vant Dieu, juge si re.doubtable.
Et fussiez-vous pape, roy, connestable
Vous tremblerez quant orrez entamer
A prononcer votre arrest tant amer
Dont deul aurez qui tout aullre surmonte.
Et vouldriez estre lors en la mer,
Quant de voz maulx vous fauldra rendre compte.
46 POÈTES CHRériSNB DU XVl* 8IÈCLB
Voulez vous bien laisser les ciealx hauUains
Et le soûlas de paradis durable
Pour trop amer les plaisirs incertains
De cestuy monde imparfait, misérable.
Yostre vouloir est par trop admirable,
Rien ne vous vault des prescheurs le clameri
Dieu ne voulez ne ses sainctz reclamer
Assez vous est, mais qu'argent on vous compte,
Peu vous vauldra rappel ou proclamer
Quant de vozmaulz vous fauldra rendre compte.
Prince mondain, ne veuillez tant a[ilmer
Ce monde cy qu'il vous face affamer
Du bien de Dieu pour en recepvoir honte,
El n'actendez le dernier exclamer
Quant de voz maulx vous fauldra rendre compte.
(Opuscules du Traverseur des voyes' périlleuses^ i^26).
MARQUBRITE DE NAVARRE
Ce fut une des plus nobles figures de son siècle. Fille de Charles d'Orléans, duc d'Angoulôme, et de Louise de Savoie, Marguerite de Valois, eu plutôt d'Augouléme, naquit le 12 avril WJ2. Elevée h la cour de Louis XU, elle reçut une brillante éducation et prit les leçons de maîtres réputés : les langues latine, italienne et espagnole lui étaient familières. « Simple, modeste et charmante, écrit un de ses biographes, elle donna bien vite des marques d*une intelligence exceptionnelle (1), »
Mariée à Charles IV, duc d'Alençon, en 1509, elle parut en 1515 à la Cour de François l^^. Des fôtes marquèrent sa présence. Sosur chérie du roi qui lui attribua le Berri en apanage, elle provoqua Tadmiration non seulement des poètes qu'elle encouragea, mais de tous ceux qui éprouvèrent son esprit et sa culture.
Le Duc, son époux, étant mort de maladie en 1525, après la déroute de Pavie, Marguerite épousa* en secondes noeet, Henri d'Albret, roi de Navarre, et prit la route de Béam. De cette union naquit Jeanne d'Albret, mère de Henri IV. Elle connut quelques années de calme, sinoo/de grandeur. Généreuse et tolérante dans un temps où la générosité et la iolérance n'avaient plus aucun crédit, elle fit preuve parfois d'un grand courage pour défendre ceux qu'elle aimait. On Ta dit favorable aux idées de la Hé* forme, on Ta même soupçonnée d'hérésie ; mais il n'ei) lot ri^o 9t sa conscience ne put jamais la faire se repentir que des excès et des imprudences de son humanité. Elle
(1) Félix Frank : Ed.-de la Marguerite de la Marguerite dee princeeeee^ etc. Paris» Ubr. des Bibliophiles, 18T3.
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ne vit dans ceaz qu*elle protégea et qui parfois trompèrent sa confiance qae des artistes persécutés. Rien ne la guida dans ses actes que le souci de faire triompher le culte dn beau et du bien.
On peut dire qu'elle ne compromit jamais par des phrases vaines et méchantes la majesté des choses saintes. Et cela .est si vrai que son œuvre offre le témoignage d'une unique préoccupation religiei^se, d'une illumination quasi-divine.
La sérénité de ses sentiments et la pureté de ses principes ne la mirent pas toujours & l'abri des attaques de ses adversaires. Quant parut, en 1533, la deuxième édition de ce livre : Le Miroir de V âme pécheresse (1), elle fut insultée en chaire, et publiquement tournée en ridicule par les écoliers du collège de Navarre. N'alla- t-on pas jusqu'à la poursuivre dans la solitude charmante de sa Cour de Nérac?
Ces haines qui troublèrent les seules bienheureuses années qu'elle connut donnèrent le signal à de nouveaux maux qui vinrent la surprendre.
Elle aura beau semer la charité, prononcer des paroles de paix et d'amour, jamais elle ne trouvera cette douce quiétude, ce repos chrétien que lui eussent mérité tant de vertus unies au goût du sacrifice. Les persécutions sans nombre que les partis provoquèrent, et qu'une révolte insensée entretint ; la mort de ce frère qu'elle aima plus que sa propre chair, qu'elle assista jusqu'à sa dernière heure ; les brutalités de son époux, l'indifférence de sa fille, élevée, par raison politique, loin d'elle : l'attitude sournoise et menaçante de Henri II à son égard, voilà qui alimentera cette perpétuelle angoisse dont est fait son génie littéraire.
Après les fêtes occasionnées à Lyon par le mariage de sa fille, 1a 20 octobre 1548, elle se retira en Béam et mit ordre à ses affaires. Elle ne demandait que du repos. Sut-elle le trouver jamais, sinon dans la fin catholique qu'elle fit au Ch&teau d'Odos en Bigorre le 21 décembre 1549.
La postérité l'aura néanmoins vengée des attaques
(1) IjC Miroir de Vâme pécheresse, etc. Alençon, chea maistre Simon du Bois, 1531, petit in-4o goth.
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de quelques furieux. Dans un des recueils qui parurent après sa mort, pour célébrer ses louanges, parmi Télita des poésies française, grecque et latine consacrées h sa mémoire, on peut lire cette façon d'épitaphe d^ grand Ronsard :
Icy la Royne sommeille.
Des Roynes la nonpareille Qui si doucement chanta :
C*est la Royne Marguerite, La plus belle fleur d'eslite Qu*onque TAurore enfanta.
Voici les principaux ouvrages poétiques de cette femme illustre qui ne fut pas seulement une chrétienne, au sens étroit du mot, mais une mystique, ainsi qu'on l'entendait au Moyen Age :
Le Miroir de Vdme pécheresse onquel elle reoongnoist ses faultes et péchez, aussi ses grâces et bénéfices a elles faites, pour Jesuchrist, son espoux, La Marguerite très noble et précieuse s'est proposée à ceulx qui de bon cueur la cerchoient, A Alençon, chez malstre Simon du Bois, 1531, petit in-4« goth. (Réimp. à Paris, chez Ant. Augereau, 1533, petit in-8<*> ; La fable du Faux Cuyder, contenant VHistoyre des Nymphes de Diane transmuées en saulles,faictepar une notable Dame de la Court, envoyée par Madame Marguerite, fille unique du Roy de France, Paris, Adam Sauhiier, 1543, petit in-8o (Réimpr. à Lyon par Jean de Tournes, en 1547, in-S^) ; Marguerites de la Marguerite des princesses très illustre royne de Navarre, Lyon, Jean de Tournes, 1547, in-8o (Réimpr. h, Lyon, par Pierre de Tours, 1549 ; h Paris, par Benoist Prévost, Amoul L'Angelier, ou Jehan Ruelle, 1552; & Paris, par Jehan Ruelle, Vve François Regnauld ou J. Ca veiller, 1554, et enfin par la Librairie des Bibliophiles. (Ed. Frank), 1873, 4 roi. in- 12); Les dernières poésies de Marguerite de No» varre, publiées pour la première fois avec une intro^ duction et des notes par Abel Le franc, Paris, A. Golin, 1896, in-8o (1).
(1) On sait que Marguerite écrivit encore des contes recueillis et publiés sous co tiiro : Vllcptaméron de la Royne de Navarre, mais est-il utile de rappeler ici ce genre d'ouvrage ?