‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 18 sur 123 · MARGUERITE DE NAVARRE · texte numérisé non relu

MARGUERITE DE NAVARRE

Sans plus sentir desplaisir :

Mais soubs la divine tente, Repose seure et contente.

Hé I laisez-la dormir ! Hé ! laissez-la dormir I

Je n'ay plus ny Père, ny Mère, Ny Sœur, ny Frère

Sinon Dieu seul, auquel j^espere ;

Qui sus le Ciel et Terre impere ; La hault, la bas, Tout par compas ; Compère, commère Voicy vie prospère

Je suis amoureux non en Ville Ny en Maison ny en Ghasteau Ce n'est de femme ny de fille Mais du seul Bon, puissant et beau ; C'est mon sauveur.

Qui est vainqueur De péché, mal, peine, et douleur ; Et a ravy a soy son cœur.

Je n'ay plus, etc.

J'ay mis du tout en oubliance Le monde, et parens, et amys, Biens et honneurs en abondance, Et les tiens pour mes ennemis :

Fy de telz biens,

Dont les liens Par Jesuchrist sont mis à rien, A fin que nons soyons des siens.

Je n'ay plus, etc.

S4 pokrBs CHRériKNs du xvi^ siëclb

Je parle, je ris, et je chante Sans avoir soucy ny tourment, Amys et ennemis je hante, Trouvant par tout contentement :

Car par la Foy

En tous je voy Leur vie, qui est, je le croy, Tout en Tout, mon Dieu et mon Roy.

Je n*ay plus, eic.

Or puis donc que Dieu est leur vie, Et que Je le croy Tout en tous.

Il est mon Amy et m'amye, Père, Mère, Frère et Espoux ; C*e9t mon espoir, Mon seur sçavoir ; Mon Estre, ma force, povoir, Qui m'a sauvé par son touloir.

Je n'ay pfas, e^c.

Las I que fault-il plus à mon ame Qui est tirée en sy bon lieu, Sinon se laisser en la flame BruBler de ceste amour de Dieu ?

El en bruslant,

Le consolant D*amour, qui rend le cœur volanl.

Et sans fin la bouche parlant,

Je n'ay plus, etc.

. Amys contemplez quelle joye J'ayestant délivre de moy.

Et remis en la seure voye Hors des ténèbres de la Loy.

Ce reconfort

Est si très fort, Que rien plus ne désire, au fort Qu*eslre uny à luy par ma Mort.

Je n'ay plus, eic»

MARQUBRITI DR NAVARRI S5

A la clere Fontenelle, Qui est l'eau vive Et d*enhauU le parfait don, Tout poure peoheur appelle Dieu tout seul bon, Pour vray pardon Recevoir en abandon.

Mon amy, si vous voulez y Boire de ceste eau vive»

Des maux dont vous vous dotez Aurez santé naïve :

Ne soyez point enopeschê Par la crainte de péché, Courez au prix attaché D'une amour non craintive A la clere Fontenelle.

Ne craingnez que refusé Soyez d'amour sy ample ; Voyez comme en ont usé Ceux qui sont vostre exemple :

Paul, Pierre et le bon Larron, Mille autres que nous lison, Publicain, Pécheur, Marion Ne refuse en son temple.

A la clere Fontenelle.

Voyez qu'en luy a trouvé Marie Magdeleine, Et ce qu'en a esprouvé La poure}Egyptienne ;

56 POÈTES CHRériENS DU XTl^ SIECLE

Mesmement le faux Judas 11 ne le refusa pas, Ny André, ny Matthias, Ny la Samaritaine.

A la clere Fonlenelle.

Venez tous boire de Teau Qui à tous maux est saine ; C'est un breuvage nouveau, De nouvelle fontaine.

Le sang de l'Agneau occis, Qui blanchist tous les noircis ; Et ne veult qu'un grand mercis Dit d'amour, pour sa peine.

A la clere Fontenelle.

Sans or, argent, ny avoir L'eau donne en abondance, Non par labeur, ne devoir.

Par mérite ou puissance ; Mais par pure Election D'une grande affection Nous donne fruition De l'eau de congnoissance.

A la clere Fontenelle.

Il n'y a grand ne petit Beuvant l'eau délectable.

Qui ne perde Tappetit, Et toute soif damnable ; Dont le Monde boire fait De cislerne ou puits infect.

Geste cy le satisfait.

De tout bien désirable.

A la clere Fontenelle.

Or, courez viste, pécheurs, A ceste Eau pure et belle.

IfÀRGUBRITB DB NAVÀRRB 57

Remplissez en tant voz cœurs, Que vous puissiez par elle.

Bien lavez de tous péchez Dont vous esles [lous] tachez, Saillir d'amour destachez A la vie élernelle.

A la clere Fontenelle.

Sur : Trop penser m* y font amours»

Penser en la passion

De Jesuchrist, C'est la consolation

De mon esprit.

Seigneur, quand viendra le jour

Tant désiré, Que je seray par amour

A vous tiré, Et que l'union sera

Telle entre nous Que l'espouse on nommera

Comme l'espoux ?

Penser, etc.

Ce jour des nopces, Seigneur,

Me tarde tant Que de nul bien ny honneur

Ne suis content (1) ;

(1) On remarquera que Marguerite de Navarre s'exprime toujours an masculin.

S8 POÈTM OHRéniffB DU XVl' IIÈCLB

Du monde ne puyi avoir Plaisir ny bien :

Si je ne voui y puyi voir, Lai I je n'ay rien.

Penser, etc..

Si de voftre boache puys

Estre baisé.

Je seray de tous ennuys

Bien appaisé.

Baisez moy, acolez moy,

Mon Toul en tous, Unissez moy par la Foy

Du tout k vous.

Penser, etc..

Essuyez des tristes yeux

Le long gémir, Et me donnez pour le mieux

Un doux dormir.

Car d'ouyr inoessamment

Vos saints propos, C'est parfait contentement

Et seur repoi.

Penser, etc..

A Dieu pour tout jamais, A Dieu, En l'ignorance du malin Sans voir du vray Soleil le jeu De plaisir j'entre au Jardin Plein d'honneur, et biens, à Tentour Pour jamais n'en faire retour.

Hais j'ay trouvé mort pour jeu A Dieu,

IIAROUKRITB DB MÀVARRB 50

A Dieu pour toul jamais, Â Dieu, A Dieu pour tout jamais plaisir, Qui met Tame à damnation ; A Dieu de tout bien le désir, Qui donne tribulation ; A Dieu d^honneur l'ambition, Qui brusle le cœur comme un feu ' A Dieu.

A Dieu pour tout jamais, A Dieu ; A Dieu, je ne veux plus de vous, N'autre plaisir ne veux avoir, Que l'union de mon Espoux ; Car mon honneur et mon avoir, Ceil par Foy mon Tout recevoir, Que ne dois laisser pour le peu A Dieu.

A Dieu, pour tout jamais, A Dien ; L'âme qui gousle, le repous.

Le plaisir, le bien, et l'honneur D'avoir pour Père et pour Espoux Son Dieu, son Christ, et son Seigneur, Meurt en Adam, et de bon cœur Luy dit, le chassant en tout lieu A Dieu.

A Dieu, pour tout jamais, A Dieu; A Dieu, ne pensez revenir Dedens voire vieille maison.

Car il plaist à Christ s'y tenir.

Sans la laisser nulle saison ; 11 en est, Seigneur, par raison, Et vous a chassé du mylieu, A Dieu.

60 POiTKS GHRI&TIBNS DU XVI* SlàCLB

Ame lu n*ës au chemin Ny en la voye De vraye félicité.

Dieu t'y convoyé.

Ame, ou vas-tu si soudain? (bis) Je cours à plaisir mondain (bis).

C'est en vain Car plaisir mondain est faux,

Tu te fourvoyé, Qui en tristesse et tous maux

Fine sa joye.

Ame, hélas, quel chemin tiens ? (bis) Tout droit aux terriens biens (bis)

Ce n'est riens.

Mais avarice le cœur

Sy fort guerroyé, Qu'elle le fait en douleur Du diable proye.

Ou vas-tu à grand roideut* ? (bis) A l'ambition d'honneur ; {bis)

C'est erreur, Ambition trop blasmer

Ne te pourroye :

Son feu, au Heu d'allumer, Brusle et foudroyé.

IIARGUKRITS DB NAVARRB 61

Ame, ou vas par ces déserts ? (bis) Vais sçavoir par gens experts ; (bis)

Tu te perds :

Sçavoir aux lettres trouver

Bien tost sçauroye, Si l'esprit bien esprouver

En loy pourroye.'

Ou vas tu à si grand pas ? (bis) Avec ces gens de là-bas (bis) ;

N'y va pas :

Combien qu'ilz soyent merchez

De noire croye, Orgueil les tient attachez

De sa courroye.

Ame, ou vas tu, par la foy ? (bis) Je vais à' l'amour de moy (bis)

Garde toy D'aymer ce que rien ne vault :

Si tu sçavoye L'amour et le don d'enhault ;

Seul Tayraeroye.

Vin

Helas, je languis d'amours Pour Jesuchrist mon espoux ; Filles, âmes bien heureuses, De Jesuchrist amoureuses, Oyez mes piteux propous.

Helas.

62 P0&TB8 CHttih'ISIfS Dû XVI* SifecLB

Dites à Tamy de mon ame, Que de sa divine flamme La vueille brusler tousjours.

Helas.

Et que rien ne veult prétendre, Que d'estre bruslée en cendre Par ce feu qui est si doux.

Helas.

Car l'ame en cendre brisée, N'est pas da luy desprisée, Mais receue à tous les coups.

Helas.

Avancez, heureuses âmes, Que par ces divines flammes Me face semblable à vous.

Helas.

Dites luy qu'en sa présence Gist ma joye el ma plaisance, Mon espoir et mon secours.

Helas.

Mon salut c'est voir sa face, Je ne vis que de sa grâce, Pour Dieu avancez le cours Helas.

Si j'ay après longue absence De sa veûe jouyssance.

Lors je seray en repous Helas.

Lors diray d* Amour esprise, La chanson que j*ay apprise, Fille de Hierusalem Helas.

AlAROûftRITfe M NAVAnilB 6â

Pour estre bien vrais Chrestiens, Il fault à Christ eslre semblable, Renoncer tous bien terriens, El tout honneur qui est damnable, Et la Dame belle et jolje, Et plaisir que la chair esmeut, Laisser biens, honneurs et amye :

Il ne fait pas le tour qui veult.

Ses biens aux poares fault donner D'un cœur joyeux et volontaire, El les injures pardonner, Et à ses ennemis bien faire ; Laisser vengeance, ire et envie, Aymer Tennemi, si Ton peull, Aymer celle qui n'ayme mye ; Il ne fait pas le tour qui veult.

De la mort fault estre vainqueur, En la trouvant plaisante et belle, Voyre et Taymer d'aussi bon cœur Que l'on fait la vie mortelle; S'esjouir en melancbolie Et tourment dont la Chair se deuil ; Aymer la mort, comme la vie ; Il ne fait pas ce tour qui veult.

{Marguerites de la Marguerite^ i547)*

64 P0isT£8 CHRETIENS DU XV l** SlÈGLB

GHANSOxN SPIRITUELLE

Si Tamour vaine et iiuysante Est en ung cœur si plaisante Qu'il ne s'en peult abstenir, La vertueuse et duysante Debvroit bien cher la tenir.

Dont vient qu'afection folle Sçait si bien jouer son rolle, Que d'un diable fait ung dieu Qui toujours aveugle voile Sans s'arrester en nul lieu.

L'amitié qui est estable, Ferme, seure et véritable, Sans dommaiger ne danger, Mais utile et profitable, Nul cœur ne la veult loger.

La responce est véritable :

Chacun ayme son semblable El à luy se veult ranger :

Dieu ferme au cueur immuable, Dieu voilant au cueur legier.

Celluy qui a congnoissance D'amour et de sa naissance Sçait lequel on doibt choisir.

Où gist sçavoir et puissance.

Félicité et plaisir ;

MARaUBRITB DE NÀVABRB 65

Mais rhomme qui ne void goutte, Qui de la vérité doubte, Partant chemine à cioz yeulx, Quant à la fosse se boutte Dict quMl ne penlt estre mieulx.

La nuict luy semble lumière, Et si peint en sa bannière La follie de son cueur, Préférant sa chambrière A la maislresse d*honneur.

Sa volonté il adore Et son amour il honore, Disant que le mal est bien.

Las ! cest pouvre qui ignore Que Dieu faict tout el luy rien.

(Les dernières poésies de Marguerite de Navarre,)

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