PIERRE 6RING0RE
Deux provinces se dispatent l*honnear d'avoir vu naître Gringore. Or, tandis que les biographes le font ou normand on lorrain, son œuvre nous le révèle comme une sorte de poète national dont les idées reflètent assez bien les aspirations bourgeoises de son temps. Loin d'être le rimeur famélique que Victor Hugo et Théodore de Banville nous ont représenté, il est, au contraire, l'écrivain écouté de toute une classe sociale, celui-là môme qui, scms rien perdre de son humeur caustique et de son influence, deviendra le pamphlétaire aux gages de Louis XII. Son histoire, c'est en môme temps celle des premières années du xTi« siècle : il demeure la personnification étroite de l'esprit populaire ; sa fin édifiante est semblable h celle d'une génération qui ne fut hostile à la Réforme qu'après l'avoir inconsciemment servie ou favorisée. Quoique rebelle à l'autorité de Jules II, Gringore n'a été qu'un instrument docile de la politique royale. Il n'a point eu h se repentir de ses hardiesses : il n'a cessé d'être un chrétien sincère. Aux heures graves, pressentant les orages futurs, il pratiqua la foi de son enfance : celle de ses ancêtres. Sa destinée est faite du contraste d'une ieunesse turbulente et d'une vieillesse pieuse et recueillie. Entre
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ses premien vers d'amour et ses pamphlets politiques, il y a place pour des poésies sentencieuses et morales, pour « ses très précieux et notables pseaumes du royal propliète David», et les Heures de Nostre-Dame qu'il écrivit par le commandement de Renée de Bourboiiy duchesse de Lorraine, La frivolité de ses préoccupations n'amoindrit en rien son idéal religieux. Son art a Tingénuité des conceptions littéraires du Moyen Age qu'il a vu s'éteindre. C'est peut-être le meilleur écrivain des trente premières années du xti* siècle. 11 ne lui aura manqué pour être un grand poète que d'avoir su fixer son génie en échappant aux Influences du milieu et du temps. Plût & Dieu qu'il fut effectivement, par sa naissance et par ses actes, normand ou lorrain, et qu'il ignor&t les vicissitudes d'une adolescence aventureuse.
Au lieu de l'entrepreneur de speetades, l'entreparleur des soties, mystères et moralités qu'on connaît, nous aurions eu peut-être le créateur d'une grande œuvre renouant la tradition du xv« siècle et continuant littérairement la leçon des cathédrales. On ne saurait dire pourtant qu'on penseur fit faillite là où il n'y eut à proprement parier qu'un habile et éloquent ouvrier du verbe.
Notre cadre nous permettra-t-U maintenant de fixer cette figure originale ? A défaut des traits, variables avec l'Âge, nous nous contenterons d'esquisser sa silhouette. Celle-ci tient en deux lignes.
Pierre Gringore n'était pas né & Caen, mais vraiserablement à Vaudémont, en Lorraine, vers 1460. Il paraît qu'il était fils de Ferry II, selon qu'il llnslnue lui-même dans ces vers :
Grand suis fortuit par naissance :
Car Vaudémont... Muse, de réticence Vous faut user et si y a Bastard Pour moi est-il gloire ou hasard ?
n alla de bonne heure s'établir & Paris et c'est \h qu'il composa la plus grande partie de ses ouvrages, entfe autres : Le Cocteau d' Amours(^Kiï% nom de Heu ni dlmprimeur, vers 1660, ln-8«); Les Abus du Monde (Parts, Pierre le Dru, 1504, 8«). Les Folles entreprises (Parts, nerre le Dru, 1505, in-8») ; Entreprinse de Venise, etc.
PIBRRB GRINGORB 6
(vers 1509, S») ; VEspoir de paix (Sans nom de lien ni d*imprimeur,1510, in-S»); La Chasse du Cerf des Cerfs (1510) ; et Le Jeu du prince des Sots et Mère Sotte, farce commandée par Loois XU et représentée aux Halles, le mardi gras 1511, devant une grande affluence de peuple. En 1519, Gringore revînt en Lorraine et Antoine, le dnc régnant, lui conféra remploi d'huissier d'armes, avec nn gage de 72 livrée barrois ; peu après il fnt nommé héraut d*armes, sons le titre de Vaudémont, et devint Tordonnateur des fêtes de la Cour. Il accompagna le duc en Alsace, dans la guerre dite des Rttstauds, et faillit être tué devant Savane. Sa fîit «st obscure et rien, sinon le silenee qui s'observe autour de son œuvre, après la dernière publication des Heures de Notre-Dame, en 1544, ne nous permet de la fixer. Indépendamment des ouvrages cités plus haut, on doit encore à Pierre Gringore : Les Fantaisies de Mère Sotte (sans lieu ni date, 1516, in-8«) ; Les Dictz et Auetoritez des Sages Philosophes (sm» date, 8«) ; Les Proverbes dorés, etc. (sane date, ln-i6) ; Notables eneelgnemenu. Adages et Proverbes (Paria, 1527, in-12); Contredite du Prinoé des sois, autrement dit Songe-Creux, etc. (Paris, Oaliot Dupré, 1530, 8») ; Les faintises du Monde (Paris, Galiot Bnpré, 1532, in-lô) ; Les Visions de Mère Sotte (Paris, Denya Janot, 1534,in-8o) ixme Paraphrase et dévote explication sur les sept très précieux et notables Pseaumes du Royal Prophète Daoûf (Paris, 1541, in-16) et ces Heures de Nostre-Damed) déjà nommées, qui, translatées du latin en rime françsdea, apportent mieux qu'aucun de ses antres poèmee, uae contributioa à la littérature rell^euse da siècle.
(1) Heures de nostre dame translatées de latin eu francoys et mises en rgme, additionnées de plusieurs chants Roy aulx, figurez et moralisez sur le mislère mtraculeuxae la passion d^ nostre rédempteur Jesus-Christ, Avec plusieurs belles Oraieons et rondeaux contempla'tifs, etc... On les vend à Paris, en la maison de Jehan Petit, 1540, in-4».
Ballade
Considérez qae gens vindicatifz Qui ne veullent les faultes pardonner Sont de péché les enfans nutritifs Et ne veult Dieu de leur cas ordonner.
Tout homme humain se doit abandonner A pardonner si on luy quiert mercy Où jà son cueur ne sera esclarcy Quelque prière que par devers Dieu face ; Qui pardonne mérite d'avoir grâce ; Quiayme amour vit en tous bons accords; Et ses meffailz par tel mérite efface Car Dieu benist tous les misericords.
Les aucuns sont ingralz et deceplifz Qui ne veullent aucun pardon donner Et commettent plusieurs maulx excessifs Dont ilz ne font souvent cloches sonner.
Telz gens on voit de leur sens bestourner- Ils s'eslongnent de Dieu faisant ainsi ; • Dieu est juste, d'eulx il s'eslongne aussi.
Ainsi Tingrat ingratitude trace, Fallacieux est trompé par faliace.
Et les hayneux sont nourriz en discords.
Pardonnons donc pour veoir Christ face à face, Car Dieu benist tous les misericords.
Ne soyez point de biens mondains aclifz Qui font âmes en Enfor séjourner.
PIBRRI GRINOORI
De soy venger ne fault estre haslifz, Ne delinquans à mercy ramener ; Les obstinez en mal faull destourner, Leur remonstranl la peine et le soucy Que corps pécheur, après qu'il est transi Fait à Tame, que le Dyable menace De jour en jour par subtile fallace ; Humains vouidroit estre de ses consors ; En pardonnant sa puissance se casse.
Car Ditu benisl tous les misericords.
Prince, pardon est de grant efflcace
Les pardonnans ont aux saintz cieulx audace.
Pardon cure les âmes elle corps,
De pardonner n*est requis qu'on se lasse,
Car Dieu benist tous les misericords.
BALLADE
Tous les seigneurs temporels et mondains
Qui commettent gens en auctorité
Et font larcin au peuple et tourmens mainctz
Et eulx monstrans cruelz et inhumains
Se nourrissent en folle vanité,
Où deust estre toute unanimité
Argus survient, débat, noises, tensons^
Et tous les jours Dieu coursons, offensons
Par deffaulte de dire vérité.
Se les princes font aucuns tours vilains A rencontre de la Divinité, Etqu'ilz soient de cas vicieux plains Dont ne facenl clameurs, regretz ne plaintz
POÈTES GHIliTlBNB DU XVl" SIÈCLE
A l'essence regnaut en Trinité, Mais commeltent mainte crudeliLé Erronique et de plusieurs façons, Toule vertu d*aveceulx dechassons Par def£aulte de dire vérité.
Que ne dit-on qu'iiz estendent leurs mains Sur leur peuple vivant en charité, Sans les nommer coquins, pehons, vilains, Veu que d'Eve et d'Adam tous humains Sont descenduzl D'où vient leur dignité?
Tel est Seigneur qui ne Ta mérité, Et toutesfois nous luy oheyssons, Continuant en ses folles raisons Par deffaulle de dire vérité.
Prince, plusieurs sont en captivité De qui les biens avons et posscssons Ou à autruy posséder les laissons Par deQaulte de dire vérité
BALLADE
Gens aveuglez a discords adonnez, Considérez que Paix par vous deffault Quand vous estes en péchez obstinez 1 Mars se met sus qui vient livrer Tassa ult ; Ainsi advient que la paix, qui tant vault, Est subjuguée etdessoulz le pied mise Par vicieulx qui veuUent trop acqûerre ; Et Dieu permet qu*ii y ait souvent guerre Quaai on ne Uent compte de foy promise.
MSRBB GBINGOIÉB 7
S[i] les aucuns sont eoursez, mutinez Par leur cerveau fier, colère el trop chauU, Batuz, navrez, playez, grevez, minez, Aux suslenteurs de guerre peu en chault ; Plaisir prennent quant Paix est en deffault, Tant que Labeur, Marchandise, et l'Eglise Gettent soupirs, et demeure la terre A labourer, mesme à Dieu requerre, Quant on ne tient compte de foy promise.
Par beliiqueurs mal conduictz, mal menez.
Nous avons veu perpétrer maint tour cault.
Ambassadeurs, en mal déterminez,
Fourrez la paix, non obstant qu'il faist chault,
Geste Paix donc, fille du Dieu d*en hauli.
Qui appelé soûlas, repos, franchise,
S'en voile en l'air, ça bas ne la fault querre,
Et luy semble que trop au monde on erre
Quant ou ne lient compte de foy promise.
Prince, pensez qu'aucuns on auctorise, Qui trop de biens, sans droit, veullent conquerre. Par ainsi Paix hors de mondains se serre Quand on ne tient compte de foy promise,
DES BIGOTZ ET BIGOTTES
On dit qu'il y à. des BigoUes Qui sont soustenues de Bi^olz Hz ne cuydent pas eslre soties Non font les bigotz estre sotz ; Mais ils ont de plus sotz propos Que laboureurs qui portent hottes :
Tous sotz ne portent pas marottes I
POÈTES CHRériBNS DU JWl^ SlfeCLI
Ces femmes qut font leurs fredaines, Tout par tout se font appeller Par leurs noms bigottes mondaines, Jeveuil leureslat révéler; Car ilz yeuUent de Dieu parler Aussi hault que sainct Augustin ; Ignorans gastent le lalin.
Les aucunes sont bibliennes Et le texte tresmal exposent ; Jeunes bigoUes, anciennes Dessus les Evangiles glosent, Et tout au contraii'e proposent De ce qui est à proposer :
Texte est gasté par mal gloser.
Les aucunes veuUent sçavoir Que flst Dieu, où c'est qu'il alla, Cuydans qu*ilz ayent assez sçavoir Pour comprendre ce hault fait là, Et les haulls faitz, que Dieu cela.
Leur soit prosché, voir à hault ton :
Mais trop enquerre n'est pas bon.
S'ilz font questions théologales C'est enfreprine trop follement ; En faisant bancquetz et rigaftes Vont bigôtant secrètement, S'ilz cèlent leur entendement.
Devant quelque bigot discret Leur engin moDstrent en secret.
Depuis que femmes sont clergesses Plus qu'il n'affierl à leur nature, Hz sont folles et vanteresses.
De trop haults faitz font ouverture.
Femme ne doit, selon droiclure, Croire que ce que croit l'Eglise, Ou el' commet folle entreprise.
PIBRRB ORINGORB 9
S [i] divine inspiration
Les inspiroit comme les sainctes
Qui onl glorification
Aax cieulx, louant Dieu les mains joinctes.
Je diroye ce ne sont pas fainctes ;
Mais on voit leur cas tout notoire
Qui procède de vaine gloire.
Femmes ne doivent trop enquerre
Touchant la haulte Deilé,
Mais tant seulement Dieu requerre
Qu'ilz vivent en bonne équité
Femmes ont la propriété
Que je veuil icy relever
C'est parler, plorer et fil 1er.
Sans mesure parlent souvent
El ne sçavent quMIz veullent dire ;
Leur pensée est comme le vent
Qui choses legicres adiré.
Quant sont pleines de courroux, de ire
Sont serpens tappiz en herbaige
Dont la morsure fait oultraige.
Ainsi ceulx qui sont ypocrites Fillent, c'est à dire mal pensent, En parlant prêchent loix escriples.
Et en preschant se recompensent; En pleurant souvent Dieu offensent.
Leur larmes ont peu de valleur, De rœil viennent, non pas du cueur.
Parquôy, sans plus en deviser, Ceulx qui causent ce bigotaige Se meslent de folle entreprise ;' Vanité tiennent en hoslaige Et péché les prent en senraige Gomme esclaves assubjecliz Par desordonnez appetiz.
10 POÈTES CHIléTIBIW DU XVl^' lÈCLES