‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 52 sur 123 · DERNIERS VERS · texte numérisé non relu

DERNIERS VERS

SONNETS

Je n*ay plus que les os, un squelete je semble Décharné, denervé, démuselé, depoulpé, Que le trait de la mort sans pardon a frappé ; Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son fils, deux grands raaistres ensemble. Ne me sçauroient guérir, leur meslier m'a Irompé ; Adieu plaisant soleil ! mon œil est estoupé.

Mon corps s*en va descendre où tout se desassemble.

Quoi amy me voyant en ce poinct dépouillé, Ne remporte au logis un œil triste et mouillé. Me consolant au lict, et me baisant la face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?

Adieu, chers compagnons I adieu, mes chers amis ! Je m'en vay le premier vous préparer la place.

(62 POÈTES CHRÉTIBNS DU Xyi^ SIÈCLE

Donne moy tes presens en ces jours que la brume Fait les plus courts de l'an, ou de (on rameau teint Dans le ruisseau d'oubly, dessus mon front espreint, Endors mes pauvres yeux, mes gouttes et mon rhume.

Miséricorde, 6 Dieu ! 6 Dieu ne me consume A faute de dormir! plutost sois-je contreint De me voir par la peste ou par la fièvre esteinl, Qui mon san^' desseiché dans mes veines allume.

Heureux, cent fois heureux, animaux qui dormez Demy an en vos trous, sous la terre enfermez, Sans manger du pavot qui tous les sens assomme.

J'en ay mangé, j'aybeu de son just'oublieux,

Kn salade, cuit, cru, et toutesfois le somme

Ne vient par sa froideur s'asseoir dessus mes yeux.

Ah I longues nuicts d*hyver,de ma vie bourrelles, Donney-moy patience, et me laissez dormir I Vostre nom seulement, et suer et frémir Me fait par tout le corps, tant vous m'estes cruelles.

Le sommeil tant soit peu n'évente de ses ailes Mes yeux toujours ouverts et ne puis affermir Paupière sur paupière et ne fais que gémir, Souffrant comme Ixion des peines éternelles.

PIBRRB Dl «ONSAilD 163

Vieille ombre de la terre, aincois ombre d^enfer, Tu m'as ouvert les yeux d'une chaine de fer.

Me consumant au lict^ navré de raille pointes ;

Pour chasser mes douleurs ameme raoy la mort ; Ha Mort I le port commun, des hommes le confort, Viens enterrer mes maux, je t'en prie à mains jointes.

Quoy, mon ame, dors-tu engourdie en (a masse ? La trompette a sonné, serre bagage, et va Le chemin déserté que Jésus Christ trouva, Quand tout mouillé de sang racheta nostre race.

C'est un chemin fascheux, borné de peu d'espace. Tracé de peu de gens, que la ronce pava.

Ou le chardon poignant ses testes esleva ; Prens courage pourtant et ne quitte la place.

N'appose point la main & la roansine, après Pour fîcher ta charrue au milieu des guerets, Retournant coup sur coup en arrière ta veue.

Il ne faut commencer, ou du tout s'employer ; H ne faut point mener, puis laisser la charrue : Qui laisse son mestier n'est digne de loyer.

Il faut laisser maisons et vergers et jardins, Vaisselles et vaisseaux que l'artisan burine, Et chanter son obseque en la façon ^dïï" cygne Qui chante son trespas sur les bords meandrins.

i6i POÈTES CBRiriBNS DU XVI® SIECLB

C'est fait ! j'ay dévidé le cours de mes destins, J'ay vescu, j'ay rendu mon nom assez insigne ; l'Ma plume vole au ciel, pour estre quelque signe, I Loing des appas mondains qui trompent les plus fins.

Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne En rien comme il estoit, plus heureux qui séjourne, D'homme fait nouvel ange, auprès de Jesus-Chrisl,

Laissant pourrir çà bas sa despouille de boue, Dont le sort, la Fortune et le Destin se joue, Franc des liens du corps, pour n*estre qu*un esprit.

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