L'R9P0UX
Maislresse, levez-vous, sus donc hastez le pas, Ma colombe, mon cœur, mon miel, mon doux appas. Venez avecques moy, suyvez moy à la trace.
L'Hyver morne de froid, blanc de nege et de place S'est dérobé de nous, et l'Aslre pluvieux Se plongeant a faict place au printemps gracieux; La Terre de couleurs et de fleurs bigarrée Descouvre son beàu sein, et sa robe pourprée, Espandant ses thresors : c'est la belle saison Qu'il faut tailler La vigne, et laisser la maison Pour habiter les champs : desja la Tourterelle Dessus cest arbre sec redouble sa querelle :
Desja sur le figuier la figue s'engrossist Pleine et goufié de laict et le vent s'adoucist : Les vignes sont en Ûeur, dont la tleuranle haleine Embasme de parfum l'air, les monts et la plaine. Levé toy donc ma Belle, avant despesche toy, Haste le pas M'amour, et viens avecques moy.
Ma colombe, mon cœur, viens sous ces pierres dures, Ou sous les flancs cavez de ces vieilles masures : Monstre moy de ton sein le petit mont jumeau, Et le teint vermeillet de ton visage beau :
Viens dessous ces degrez, et prompte fais entendre La douceur de la voix à mon oreille tendre.
Car.ta voii^ est mignarde, et les attraits mignars De ta face, mon cueur, et plaisans tes regars.
l'bspousb
Prenez les Renardeaux, car leur dent venimeuse Ronge et perd du bourgeon l'espérance vineuse Maintenant que la grappe en sa prime verdeur
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Ëspand le doux parfum de sa gentille fleur.
Mon Espous est toul mien, el je suis toute sienne, Je sçay qu'il m'aime aussi, et que son ame est mienne. Il vil entre les fleurs, el paist ses jeunes ans De la tendre moisson des beaux lis blanchissans. Retire loy, mon cueur, jà la lumière belle De vesper au crin d*or, pour l'avancer t'appelle : Demain au plus malin que le jo'ir renaissant. Des ombres de la nuict au voile brunissant Aura chassé l'horreur, el que l'Aube dorée S*esveillant sortira de sa couche pourprée.
Retourne icy M'amour, visle comme un chevreuil Que j'admire ta grâce, et conlente mon œil.
En ceste Eglogue est une autre description des par^ ticulieres beautez de l'Eglise^ enrichies de comparai^ sons rares et dtvinement appropriées aux pei'fections d'icelle,
l'espoux
Noble et gente Princesse, el de beauté divine. Que ton alleure est grave et ta chausse poupine Assise proprement dedans Ion escarpin, A l'endroit du genoil où la cuisse prend fîn, La jointure est si juste, et si bien emboitée, Qu'on diroit propremens estre une œuvre taillée De quelque grand ouvrier, tant elle au mouvoir Et mignarde, et gentille, et gracieuse à voir
L'yvoire blanc et mol
Qui flotte à menus plis par dessus ton beau col. Est semblable à la tour en rondeur eslevée.
Toute d'yvoire blanc^ richement achevée;
RBMY BVLLBAn 193
De tes yeux languissans le clair et doux rayon Ressemble au beau crystal des fontaines d'Hesbon, Qui vont léchant, mouillant la porle plus secrète Des murs de Bathrabiu, d'une onde argentelete.
Le profil de ton nez est semblable à la Tour Assise au mont Liban qui découvre à Tentour La ville de Damas et les champs de Syrie.
Ton chef paroist ainsi que la cime florie D'oliviers pallissans du grand mont Carmelin.
Comme les bords frangez d'un bord escarlalin Ton poil est recrespé en tresses vagabondes, Ondoyant tout ainsi que le coulant des ondes, Qui court par les replis de ses canaux retors.
M'amie est toute belle et dedans et dehors,
Ce ne sont que plaisirs, ce ne sont que blandices.
Qu'amitié, que douceur, que beaulez, que délices :
Sa (aille haule et droille esl comme un grand Palmier
Sur la forest branchue haut eslevé dans l'air :
Ses letins pommelez d'une enfleure jumelle
Sont douillets tout ainsi qu'une grappe nouvelle ;
La bonne odeur qui part de tes lèvres, mon cueur
Aussi douce à sentir que la plaisante odeur.
Et le flair doucereux, qui rend la pomme franche
Sans fueilles jaunissant meures dessus la branche.
Le nectar savoureux qui coule de ta vois
Est comme la liqueur de ce bon vin Grégeois,
Que l'on donne à l'ami, et qui la lèvre larde
Et pesante des vieux, rend souple et babillarde.
l'espouse
Je suis à mon ami, et mon ami est mien, Son plaisir est le mien, et le mien est le sien. Sus donc mon cher Espous, sortons, il n'est que d'estre Eslongné de la ville en quelque lieu champestre,
)d4 POETBS CHMhiklVS Dt JtVl® SIÈCLB
Demeuhmi au village, et nous levons matin
Pour mieux prendre le frais, entrons dans le jardin
Pour voir si le bourgeon de la vigne tendrelle
Avance d'espanir sa pntite fleurelle,
Gomme le f^ienadier, et voir en ce temps beau
De la terre et des bois l'enfantement nouveau.
Là de mille baisers je souleray ton ame
Là je te donneray, prodigue de ma Ûame,
De mon sang blanchissant Pun et l'autre tetin
Et rhouneur florissant de mon petit jardin,
Là je te donneray et fleurs et fruits encore.
Desja devant nostre huis florist la Mandragore. Et respand ses odeurs sous les tiedes soupirs, Et le doux éventail des ailes des zeph^Ts.
J*ay des pommes aussi et vieilles et nouvelles» Que je garde pour toy, jaunes, grosses et belles ; Si ce présent au moins, comme de petit pris, Mon cueur, mon cher Espous ne te vient à mespri^.
(Ed. des Amours et nouveaux échanges de pierres précieuses, 1576.)
feSTïENNË JODËLLÊ
Estlenne Jodelle, Meur du Lymodin, na^tiit b Paris Tan 1532. Vth& versé dans la connaissance des lettres grecques et latines, il réalisa le dessein de faire revivre le théâtre des auciens. Eti 1552 (il n'avait alors que 20 ans) on représenta sa Cléopâtre, h l*hôtel de Reims, puis au collège de Boncourt, en présence de Henri II.
A. défaut d'acteur», ce furent l'auteur lui-même, Remy Belleau et Jean dé la Perùse qui i^mplirent les principaux rôles. Ces tvprésentatîons exdtèrent Un A vive enthousiasme qu'elles donnèrent lieu à des manitèstàtions que réprouvèrent les protestants.
Jodelle eomposa encore une autre tragédie, Dtdtm.et une comédie Eugène ou la Reiioontrt, Malgré qu*il etlt la protection effective de Charles IX, il hiotirut daus un état volslu dé la misère, éh sa otaisou'dè la hxe Champfteury près du Lourre, au molS Ae JuHIel dé l'an 1573. il était âgé de 41 ans. Ses œuvres, réunies après sa mort, fuient publiées par son ami Charles de la Mothe, en 1574 (1).
Elles eurent un tel succès qu'on les réimprima en 1583 et en 1597. En 1870, Marty Laveauz, et plus récemment encore M. Ad. van Bever en donnèrent deux bonnes éditions, l'une complète (2) et l'autre partielle (3). La der*
(1) Les œuwes et Meslançes ^tiques éTEstienne JodelU, tiêur du Lymodin, Premier volume. A Paris, ches Nicolas Ghesneau et Mamert Pâtisson, 1574, in-4<*.
(2) Ises Œuvres et Meslanges poétiques d'Estienne Jodelle sieur du Lymodin avec une Notice biographique et des Notes, par Gh. Marty-Laveaux. Paris, Alpti. Lemerre, MDGGCLXX.(1870),2 vol. in-S».
(3) Les amours et autres poésies d^ Es tienne JodeUe,tio,
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nière est précédée d*uiie notice de Colletet et enrichie de notes et de pièces inédites qui en font nn recueil très précieux à consulter.
On l'a dit justement, peu de poètes connurent une renommée égale & celle de Jodelle et furent victimes d*une chute plus soudaine et plus profonde (1).
Il n'y eut pas tant de sa faute que de celle de ses amis qui ne publièrent que ses premiers vers et perdirent le reste;
Les protestants, il faut le dire, firent plus par leurs criailleries, pour maintenir la gloire qu'il acquit de son vivant, que ses admirateurs. Par la suite, ils eurent lieu de se repentir d'un si fAcheux zèle et l'on peut les soupçonner d'avoir détruit tout ce qui entretenait la mémoire du poète.
Jodelle ne les avait d'ailleurs pas épargnés, montrant un grand courage en publiant une série de trente-six sonnets qui resteront comme une des plus violentes satires qu'on ait dirigées contro eux. Aussi bien est-ce avec un Cantique chrestien d'une belle venue le seul témoignage d'inspiration catholique que nous puissions trouver dans son œuvre.
publiés sur les éd. origin. et augm. de pièces rares ou inédites. Paris, K. Sansot, 1907, in-18.
(1) L. Becq de Fouquières : Œuvres choisies des poètes français du xti" siècle, de contemporains de Ronsard, etc. Paris, Charpentier, 1880, in-18.