CONSOLATION SUR SON AVEUGLEMENT
Si du corps j'ay perdu la veuë.
Mon ame n*en est despourvefle ; Jésus Christ : la clairté des Cieus, Est la lumière de ses yeux :
246 POÈTBS GHIliTlIIlS DU XTl^ SIÈCLE
Lumière plus claire et plus nette Que d'aucun astre ny planette.
C'est un Soleil tousjours riant, Qui tousjours luict en l'Oriant.
Retirés-vous, oyseaux funèbres ; Recachez vous en vos ténèbres, Tespere aller au beau séjour, Ou. point ne se couche le jour.
{Recueil dos œuvres poétiques, i 606,)
CLAUDE DE MORENNE
Claade de Privas de Morenne, évoque de 8éez, naquit à Paris vers 1550. Il embrassa de bonne heure l'état ecclésiastique, et, après avoir profossé les humanités au collège de Navarre, il étudia la théologie, prit le degré de docteur et fut (ait succcessivement curé de Saint-Merry, de Saint-Gervais et Saint-Protal».
Sa conduite toute de sagesse et d*équité lui attira, selon l'abbé G ou] et (1 ), des disgrâces dans un temps où l'esprit de révolte 8*était emparé du clergé comme du peuple.
Chassé de la capitale par les prédicateurs de la ligue, pendant le siège de Paris, on raconte que son exil favorisa sa fortune.
En effet, lorsqu'on 1593, le Béarnais, fatigué de corn* battre sans vaincre, embrassa le catholicisme, il eut recours h Morenne et à Denoist, curé de Saint-Eustache, pour préparer sa conversion. Dans une des conférences préliminaires qu'il eut avec le roi, Claude de Morenne se fit remarquer par son éloquence autant que par son argumentation subtile et persuasive.
Après l'abjuration, Henri IV ne se montra point ingrat pour ceux qui lui avaient préparé, avec la voie du salut, le chemin du trône. Morenne devint prédicateur ordinaire de la cour, et par la suite fut nommé à l'évéché de Seez .'29 juillet IGOl). Il faut dire h sa justificalion qull dut cet état non point, ainsi que l'insinuèrent ses ennemis, à l'esprit dUntrigue, mais à la noblesse de ses sentiments, à son talent et h sa fidélité. Il n'avait jamais cessé, aui(
(1) Jiibliothé^ue françoue, t. XIV, p. 48.
248 POÈTES CHRBTIBNS DU XVI* SIÈCLI
heures de tronble, de montrerr de la modération là où d*autres n'avaient recherché que la division des partis.
Le 16 septembre 1601, il prit possession de son diocèse, mais ce ne fut malheureusement pas pour longtemps, car sa santé s*altérant de la fatigue de sa charge et des mauvais offices de ses adversaires, Il mourut le 2 mars 1606. Ses obsèques furent brillantes. Il fut Inhumé près de son oncle, Louis du Moulinet, digne prélat qui avait occupé avant lui le siège épiscopal de Seez. Dans le chœur de la cathédrale on peut voir encore son tombqan. Un certain Gervais Bazire composa son épitaphe dans laquelle se lit, avec le panégyrique de ses vertus, la louange de sa doctrine et de ses bienfaits :
Ta gloire s'éternise en la bouche des hommes, Tel est de tes vertus le prix en ces bas lieux. Et là haut, à toujours, la couronne des deux...
Sa succession ecclésiastique passa entre les mains de Jean Bertaut qui, comme lui, fut un prêtre distingué et un poète de quelque génie.
L'Abbé Gouget parlant des poésies religieuses de Morenne a écrit que ces compositions étalent plus pieuses que poétiques. S'il eût connu toutes les œuvres de cet homme éminent, et, en particulier, ses poésies profanes, récemment publiées, il n'eut point manqué de s'écrier que ces dernières sont plus poétiques qu'édifiantes.
Claude de Morenne, qui fut un orateur convaincu et un bon écrivain français et latin, confondit en une môme inspiration les ressources de la Muse frlvolA et celles d'une fervente élévation. Il écrivit des vers légers et de pieuses rimes, mais il eut le tact et le goût de sacrifier les premiers et de ne publier que les secondes. De longtemps on ne connut que ces dernières. Elles forment deux recueils : Ias Cantiques et Quatrains spirituels et les Oraisons funèbres et tombeaux^ avec les cantiques, quatrains et autres poèmes (2).
On lui doit, en outre, les Regrets et tristes lamentations
(1) Cantiques et quatrains spirituels, etc. Paris, Mettayer, 1595, in-S».
(2) Oraisons funèbres et tombeaux ^ etc. Paris, P. Ber« tault, 1605, in-a^
GLAUDB DB IfORBNNB 249
du Comte de Mongomtnery sur les troubles qu'il a es* meuz au royaume de France, etc. (1), ainsi que ces poésies profanes, auxquelles nous avons fait allusion, et qui ne parurent que longtemps après sa luort, par les soins de bibliophiles indiscrets (2).
L*œuvre de ce poète est modeste et ne mériterait pas Thonneur d*ètre exhumée, si Ton ne surprenait, dans les pages qui la composent, des qualités de grÀce et de sincérité. On trouve 1& des dons de sagesse et d'éloquence qui, employés dans un autre domaine et pour une cause plus haute, eussent valu ii Tauteur un succès durable Les latins l'ont dit avec une frappante concision ; il ne suffit aux petites choses et' aux talents moyens qu'une grande scène et un public attentif pour atteindre à la notoriété.
(1) A Paris, par Pierre des Hayes, 1574, in-S».
(2; Poésies profanes de Claude de Morenne^évique de Seez, iGOi-i 606, etc. Publiées et annotées par L. Duhamel, Gaen, Le Gost-Glérisse, 1864, in-12.