NICOLAS LE DIGNE
Comme bon nombre de poètes de ion temps, Nicolas Le Digne m^]a le sacré et le profane et célébra tour h tour les plus nobles idées et les futiles passions.
On ne sait rien de sa vie, et Ton ignore même le lien et l:i date de sa naissance. Il vivait ti la fin du xvi^ siècle et no dut guère dépasser 1614, ainsi qu'en témoigne le titre d'un de ses ouvrages où il est désigné sous le nom de feu M. Le Digne vivant prieur de Conde{s] et de VEnfourchure (1).
Sur la foi do ses vers, on croit qu'il prit d*abord le parti des armes. Durant quelques années, il promena h travers l'Kurope sou esprit indépendant et sa bravoure. 11 était amoureux, ce qui le porta au commerce des lettres. Plus tard, il changea et de sentiment et d'état. Cela lui valut de bons bénéfices ec^îlésiastiques.
Ses premières œuvres ont été réunies et mises au jour en 1600 et en 1601. Elles forment trois volumes de genre différent ; l'un contient ses péchés de jeunesse et les autres de pieuses méditations.
Nous devons à la vérité de dire que l'auteur ne montra pas plus d'élévation dans les sujets édifiants qu'il eut de grâce naturelle à célébrer des objets profanes. Si ses poésies amoureuses qu'il qualifie de Fleurettes du premier meslange (2) manquent de sincérité jusqu'à paraître de pauvres fleurs de rhétorique, par contre, ses pensées
(1) Voyez La Couronne de la Vierge Marie j etc.
(2} Les Fleurettes du pronier meslange de N, Le Digne, sieur de r Fspine-Fontenay. Rassemblées par Antoine de la Forest. A Paris, chez Joremie Périer, 1601, in-12.
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édifiantes contenues, en partie, dans son Recueil des premières œuvres ehrestiennes (l), ne décèlent pas souvent une grande ferveur. Entendons-noos, il y a dans son œuvre plus d'habileté que de génie, bien que certaines pièces de ses poésies pieuses soient d*un tour et d'un charme parfaits. Son dernier écrit porte ce titre : La Couronne de la Vierge Marie (2). Il est dédié à Marie de Médicis. On y peut Ur« les louanges de la Vierge dans des hymnes et des sonnets pour chaque grain du chapelet et pour chaque fête de la bienheureuse Marie, ainsi qu'une paraphrase des Sept Psaumes de la Pénitence. C'est peut-être son ouvrage le plus édifiant ; ce n'est sûrement pas le meilleur, quoiqu'il soit orné de délicieuses gravures en taille douce (3). Jean Arnould, doyen de Sens, nous apprend quelque part que Nicolas Le Digne avait conçu le projet de traduire tout le Psautier.
(1) Cf. Recueil des premières œuvres ehrestiennes de iV. Le Digne f sieur de VEspine-Fontenay. Rassemblées par A» de la foresL esouyer^ sieur du Plessis, A Paris, chez Jeremie Perler, etc., 1600, in-12.
r2) La Couronne de la Vierge Marie. A la Roine, par N. Le Digne^ sieur de Condes, Prieur de Lenfourcheure^ chez Eustache Foucault (%. 1 n. d.) 1610, in-12.
(3) Un frontispice et 9 gravures hors texte, sur des sujets édifiants, grav. par Eustache Foucault et Jaspar Isac.
MÉDITATION Pater Peccavi in cœlum et coram te.
Pardon, Seigneur, pardon Père, qui seul j'adore, Ne déchasse en Ion ire un enfanl débauché.
Je confesse ma faule et repentant j'implore Tout ce qui sert de voil à couvrir mon péché.
Je suis ce mal-heureux forcé de sa misère.
Touché de son ofTence, et vaincu du débvoir Qui recherche à la fin la mercy de son père, Espérant plus de bien qu'il n'en doit recevoir.
Je suis ce fils ingrat, lielas ! qui ne mérite D'estre assis à sa table ; indigne d'y manger, Trop heureux seulement de la part plus petite Des restes du repas de ton moindre berger.
J'ay quitté le bel air de mon propre héritage, Pour vivre dans l'ordure et y perdre mes jours, El ayant follement consommé mon partage Je me treuve esloigné d'amis et de secours.
Poussé de mes désirs, porte de ma folie Je me suis de moy-mesme au mal précipité ; Mais ta bonté, Seigneur, facilement oublie Les defaux de mon aage et ma témérité.
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Honteux de ma douleur el dolent de ma honte J'approche donc ton siège au séjour de douceur Croyant que par pitié en fin tu feras conte Sinon de ma prière, au moins de mon malheur.
En perdant le respect je dois perdre la grâce Et ta juste colère avec juste raison, Doit destourner de moy ta paternelle face Et me faire empescher Tabort de ta maison.
Je fay trop ofîencé pour avoir l'asseurance.
D'attendre pour cet heur un traitement humain : Je sçay bien que ma faute empesche Tesperance, Mais tu ne veux pas perdre un œuvre de ta main.
Paternelle douceur à chacun secourable Qui punis par contrainte et non par volonté : J'invoque en ma faveur cette main pitoyable Qui balance la peine au poix de ta bonté.
Je sçay que je ne suis qu'un sec amas de cendre, Qui voile au vent, qui passe et se pert en un rien, Du haut Ciel toutefois tu as daigné descendre, Pour me veslir de gloire et me combler de biens,
Octroye-moy, Seigneur, cette robe nouvelle, Qu'à mon retour je cherche à la porte des cieux : J'implore à deux genoux la pitié paternelle, Le regret dedans l'ame et les larmes aux yeux.
La rigueur te retient, mais la douceur te prie, La nature te force au bien que je prétend :
La raison me condamne, et la pitié s'escrie, Pour obtenir en fin le pardon que j'attend.
Tu promets de donner à celuy qui demande, Et tu promets d'ouvrir à qui pousse à ton huis : Je demande et j'espère une grâce bien grande, El je puis l'espérer puisque tu l'as promis.
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Je voy qu'à la rigueur ma faute est sans refuge, Kt que je suis perdu par le poiut de la loy : Mais lu seras, Seigneur, el mon Père et mon Juge, Jugeant selon toy^mesme et non pas selon moy.
Tu es ce Père doux qu'un sainct amour transporte, Qui du mal que j'ay faict ne veux te ressentir : Et je voy ta clémence accourir sur la porte Plus encline au pardon que moy au repentir.
Ce publique usurier qui prestoit sans mesure Et les moyens du peuple avarement suçoil, Trouve soudain la grâce en quittant son usure Et si tost qu'il demande aussi tost qu'il reçoit.
Celte folle beauté qui faisoll sacriflce De ses sales désirs vivant en l'abandon, Aussi tost qu'à tes pieds elle jette son vice. Aussi tost. dans son ame elle sent le pardon.
Quoy de plus grand pécheur que ce pecheurpublique, Plus que cette mondaine au monde abandonné J'espère toutefois de ta main pacifique Le mesme doux effect que lu leur as donné.
Sur ce constant espoir je m'asseure et me fie, Me voila sur ta porte à demander mercy, Fay que l'esprit vivant qui l'esprit vivifie, Me conduise en ta grâce, en me tirant d'icy.
ODE
Reveille toy foible vieillesse Qui par tant et tant de dangers Yeux amasser tant de richesse.
Pour la laisser aux estrangeri.
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Vois que par la vicissitude I^s evenemens sont divers ; Kt que souvent Tingratilude Est trop commune en l'Univers.
Tu crains en vivant de bien faire, Voulant bien faire après la mort:
Mais l'on fera tout le contraire Des biens que tu chéris si fort, Ton ordonnance sera vaine, Tes successeurs seront sans foy Et tel jouira de ta peine, Qui ne pensera pas en loy.
Puisque d'une avarice extrême, Pour tant de thresors amasser, Tu n'as croyance qu*en loy-mesme, Toy-mesme avant que de passer.
Tu dois aussi d'une ame haute Tous les affligés secourir, Et sans cette peur d'avoir faute Ne te fier sur l'advenir.
C'est une trop grande impudence D'amasser tant d'or et d'argent, Et au fond de telle abondance Demeurer tousjours indigent : Les avares sont misérables, Leur mal ne se peut excuser.
D'avoir des biens innumerables Et de n'en sçavoir pas user.
C'est en vain qu'en la sépulture L'Egypte enfermoil ses trésors.
Tout l'or que produit la nature Ne sert de rien parmy les mors :
Celuy est estimé plus sage Qui prévoit le temps de plus loing, Les biens ne sont que pour l'usage 11 s'en faut servir au besoing.
Celuy qui d'une main peu chiche Sçait bien disposer de ses biens.
Se voit de jour en jour plus riche, Car chacun bénit ses moyens :
Et lorsque pour sa dernière heure La Parque arreste son fuseau, Il a le Ciel pour sa demeure Et tout le monde est son tombeau.
ODE
Pourquoy or faictes vous tant de bruit Petits Roitelets sans puissance?
Pourquoy gardez-vous jour et nuict L'estroit de vostre obéissance ?
Pourquoy de si fermes rempars Munissez'vous voz citadelles Et pourquoy tant d'œuvres si belles Batissez-vous de toutes pars ?
Vous voulez fonder vostre honneur
Par le hazard de vostre vie,
Hé 1 ne seroit-il pas meilleur
De ne la tenir asservie
Soubz ceste vaine Ambition
Qui vous irouble et vous bat sans cesse,
El qui, cruelle, ne vous laisse
Jouir de vostre affection.
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Hé ! que sert cet ardent désir Pour une despence si folle, Puisque la vie et le plaisir Si tost et si soudain s*e(^voIle.
Ce beau soleil qui voit si clair Se moque de vous voir en peine Graver vostre nom sur Tarene Et fonder vos desseins en l'air.
Congnoissez vous pas que le temps Ruine toute sorte d'ouvrage.
Vous faictes comme les enfans, Lorsqu'ils font leur petit mesnage.
L'un bastit son petit chasteau, Ammoncellant pierre sur pierre, Et l'autre jette tout par terre, En passant, d'un coup de chappeau.
Si vous aviez quelque pouvoir De prolonger vos jours d'une heure, Vous auriez raison de revoir A quelque fortune bien seure.
Mais puisque pour tout vostre effort Vous n'avez pas plus de darée.
Croyez que l'heure est mesurée Qui vous doit conduire à la mort.
Vous perdez repas et repos Courans après la vaine gloire Et cherchés l'honneur et le los Par la force de la mémoire.
Vous faites un grand apareil Pour un triomphe de parade, Mais tel triomphant vous regarde] Qui vous verra dans un Cercueil.
Ce grand, ce puissant souverain Que vostre foible orgueil mesprise.
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C'est celuy qui tient en sa main Le foudre et le feu qui tout brise.
Vos bataillons le plus souvent Qui marchemt de si flere audace Sont plus tost rompus qu'une glace Et plus tost perdus que le vent.
Tremblez, tremblez à tous les coups Que vous entendez le tonnerre.
Et croyez qu'un plus grand que vous Commande au Ciel et en la Terre.
Tout ce que vous pouvez avoir D'honneur, et de grandeur royalle, Vient de sa dextre liberalle Car c*est luy qui a tout pouvoir.
{liecueil de» premieret Œuvres ehr es tiennes, Î600.)