‹ Poètes chrétiens du XVIe siècle: textes choisisChapitre 87 sur 123 · BERNARD DE NER\EZÈ · texte numérisé non relu

BERNARD DE NER\EZÈ

Guillaame -Bernard de Nervèze était secrétaire de la Chambre du roi Henri TV. L*amour, a-t-on écrit (1) lui fit faire de bien mauvais vers dont il eut quelque honte dans rage mûr. Si on l'en croit, il voulut les anéantir, persuadé qu'il était que ces productions « conçues d'une « trop grande promptitude d'esprit ne pouvaient laisser « que de mauvaises impressions, tant pour la vanité du « sujet que pour l'ignorance du style ». Mais craignant que ses amis qui s'en étaient saisis ne voulussent les faire paraître, il consentit h les corriger et à les publier en 1605 (2). Le privilège du volume porte la date du 27 avril 1593, ce qui laisse supposer que Nervèze était encore jeune lorsqu'il écrivit ces premières productions. Je ne sais si c'est pour faire oublier la mauvaise impression qu'on en eut, et la frivolité des sujets traités, qu'il mit au jour, l'année suivante, des Poésies spirituelles (3). Mal lui en prit, car ses poèmes édifiants témoignent des mêmes faiblesses que ses vers profanes. Il fut connu par des ouvrages en prose, surtout des romans, tels les Amours d'Olimpe et de lUrene, faits h l'imilalion de rArioste,et les Aventuns de IJandre. Il ne se dissimulait guère son peu de mérite, puisque en ([uelque endroit il ne se reconnaît pas assez d'art L)our traiter de la

(I; Cf. Abbé (iouiei : lîiblioth que française, i- ^ly* p. 221.

(2) Les Essais poétiques du sieur de Nerreze. Paris, Anlh. du Rrucil, l('i<)5, in 12.

(3j Les Poèmes spirituels du sieur de Nerrece. Dédiez à la Royne. A Paris, chez Toussai net du Bray, 1606, iQ-i2.

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poésie. Tant de modestie ne lut fit pourtant pas observer un silence prudent, car on connaît encore d'autres ouvrages de sa composition. Il mourut dans les premières années du règne de Louis XIII.

Quoique ses poésies spirituelles soient inégales, elles contiennent quelques traits heureux et respirent un air de piété, une componction qui favorise leur choix. Nous avons extrait de celles-ci quelques morceaux qui ne sembleront point déplacés dans notre travail.

Puisse Bernard de Nervèze revivre quelque peu dans la mémoire des hommes.

La DIFFERENCE DE L'AMOUR DlVlN A GELUY DU MONDE

Refroidy des ardeurs des fiâmes dont Amour Eschauffe les esprits de ce mortel séjour, Je me preseAle, ô Dieu, devant ta face sainte. Non comme un Amant s'offre à des terrestres yeux, Maïs comme an pénitent se doit offrir aux Gieux Tout embrasé d*amour, et tout tremblant de crainte.

Sois maintenant, ô Dieu, mon unique Apollon, Inspire moy les feux et que ton esguillon Aille pressant ma Muse à cbanter tes louanges. Et comme elle na gueres en mes désirs charnels Entonné des beautez au concert des mortels, ' Qu'elle chante ta gloire en celuy de tes Anges.

Que pour but de mes vers je n'aye plus. Seigneur, Que ton nom à la bouche et ton amour au cœur, Et que ton Paradis soit mon sacré Parnasse, Que j'aye pour fureur le zèle de la foy, Que j*aye pour subjet la douceur de ta loy, El qu'en tout je me trouve appuyé de ta graae.

Je sens desja ton feu qui m'enflame l'esprit. Et que ton œil divin sur la terre me rit Parmy l'impiété de ce siècle où nous sommes : J'ay desja dans le cœur la pointe de tes traits. Car aux yeux de la foy la face a des attraits Qui ne sont point cogneus de la face des hommes.

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L'on estime faveurs en l'amour des moodaias L'n regard, un baiser, an louchemenl de mains. Misérables effecU de l*amour de la lerre.

Oui cherche ses plaisirs au milieu des douleurs. Sa vie dans les morts, son bien dans les malheurs. Sa gloire dans la honte, et sa paix dans la guerre.

Au contraire la gloire, et la vie, et le bien,

Les plaisirs et la paix se trouvent au lien

Où tu veux encbaisner tes âmes amoureuses :

La guerre, les douleurs, les malheurs, ny les morts,

Ny la honte jamais n'y font point leurs efforts,

Car les amours du Ciel sont tousjours bienheureuses.

Las ! si nous rcspandions au pied de tes autels Les pleurs que nous versons pour des subjels mortels. Et pour qui nous souffrons des cruelles aliarmes, Les peines d'où naistroient ces pluyes de nos yeux Se pourroienl convertir en plaisir dans les deux, Puis que l'on y reçoit recompense des lannes.

Kt puis que dans le ciel tu veux tant estimer Nos pleurs, je reduiray mes yeux en une mer, Dont ta grâce rendra les tourmentes si calmes, Oue j'y pourray voguer sous l'ayde de ton vent, Pour aller recueillir au céleste levant Les glorieux rameaux de tes divines palmes.

Je ne veux jamais plus concevoir par les yeux De l'amour, si ce n'osl que regardant les cieux L'œil de ton firmament m'inspire cesle flame, Kt que considérant cest ouvrage parfaict, La beauté de la cause empreinte en son effact Rende parfaictement amoureuse mon âme.

Kn ce céleste amour l'ame ne souffre pas Comme en coluy du monde un rigoureux Irespas, Pour le dueil d'un despart, où l'ennuy d'une absence.

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Parce que d'une fois que ton œil nous chérit,

Nous te voyons lousjours des yeux de noslre esprit,

El qui te sçait aimer possède ta présence.

Les prophanes amans monstrent leurs passions Par les yeux, par la voix et par les actions, Car il faut que leur feu se monstre en Tapparence ; Mais les tiens, ô Seigneur, sans voir ny sans parler Te peuvent descouvrir ce qui les fait brusier. Car leur penser s'accorde à ton intelligence.

Pour le monde un Amant peut souvent souspirer Des maux que son subjet absent peut ignorer, Et c'est ce qui le ghesne eu son inquiétude : Pour toy Tame ne peut encourir ces malheurs.

Car soit qu'elle souspire, ou respande des pleurs, Tu Fentens et la vois dedans sa solitude. ,

Admirables eifects de ton amour divin.

Qui foulant à tes pieds l'envie et le destin Esleve au Ciel une ame heureusement ravie, Et luy faisant hayr le monde et ses faveurs, H luy fait commencer de gouster les douceurs' Que goustent ceux qui sont dans l'éternelle vie.

Révoltant, ô Seigneur, l'esprit contre la chair, Je ne veux dans mon cœur avoir rien de si cher Que ton myrte, duquel tu jettes les racines.

Afin que mon esprit de ses branches estraint. Soit ardent à t'aymer, et sainctement contraint De ne chérir jamais que les amours divines.

SOxNNET

Grands, qui ne recherchez que les biens et délices Du monde où nous n'avons que mille desplaisirs, Qui chantez et riez pendant que nos soupirs Pescouvrent de nos cœurs nos maux et nos supplices.

278 poÈTBS GHRériBNS DU xyi° tlèCLB

Grands, qui nous attachez aux pénibles ofûces Que nous sacrifions au bien de vos désirs, Et qui de nos travaux nourrissons vos plaisirs Soubs Tespoir de cueillir le fruit de nos services.

Grands, qui présidez en ces terrestres lieux,

Je vous trouve petits quand je jelte mes yeux

Sur ce grand dont la gloire est par tout manifeste :

La naissance icy bas vous donne ces grandeurs, Mais si nous servons Dieu, et l'aymons en nos cœui»s Nous serons plus que vous au royaume céleste.

(Les Poèmes spirituels, 1606).

PIERRE MATTHIEÏI

Un plaisant biographe a écrit que Pierre Matthien a nn titre à l'immortalité, non parce qu'il a fait des vers et de la prose, mais parce que son nom a passé dans les Comédies de Molière. Ce dernier, en effet, dans Sganarelle, fait dire au bonhomme Gorgibus qui proche sa fille pour la dégoûter de la lecture des romans :

Lisez- moi comme il faut, au lieu de ces sornettes, Les Quatrains de Pibrac et les doctes Tablettes Du conseiller Matthieu ; Touvrage est de valeur, Et plein de beaux dictons & réciter par cœur.

Il faut avouer pourtant avec c«lui qui rapporte cette citation qn*il y a quelque mérite dans ces Tablettes ou Quatrains^ et qu'après une lecture de Pibrac on y peut encore glaner quelques riches sentences.

Matthieu était de Salins. Il avait vu le jour le 10 décembre 1563. Successivement Principal du Collège de Verceil, en Piémont, avocat à Lyon, conseiller du roi et historiograplie & Paris, il ne cessa d'ôtre partout poète et auteur dramatique. Son génie semble inspiré par Tennui. Chose singulière, cet homme si prompt à tourner nn quatrain ne se plut jamais tant qu'à composer de lourdes et interminables tragédies. On a de cette manière une Clymnestre, une Histoire tragique dCIIester et une Pastorale^ ou Egloque de Vingrat exercice de Po<ysie qui paraisfsent rivaliser de monotonie. L'un de ces ouvrages, dit-on, réussit assez pour que l'auteur le reprit et l'augmenta. De sa tragédie d*IIester, Matthieu fit deux pièces qui, imprimées avec sa Clytemnestre^ et sui-

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vies des chœurs, forment un recueil complet de médiocrités.

Il ne s*en tint pas là et composa une Guisiade qui ne le cède en rien h ees précédentes productions. Plus tard, il écrivit sur TUistoire de France et fut pensionné par Henri IV. Après la mort de ce monarque, ayant momentanément déposé la lyre, il suivit Louis XIK au siège de Montauban. Attaqué de la maladie qui décimait le camp français, il se fit transporter à Toulouse, où il mourut le 12 octobre 1621. Ses restes furent ensevelis dans le oloitre Saint-Etienne.

Les qaatrains moraux de Pierre Matthieu (le seul de ses ouvrages qui vaille d'être lu) parurent en 1610, en un petit format d*album. Le volume orné d*un frontispice gravé, et divisé en deux parties, renferme deux cents quatrains Ci). Par la suite, on réimprima ces poèmes minuscules avec les pièces du président Fabre et de Pibrac.

(1) Tablettes de la vie et de la mort. On les vend h Lyon, chez Pierre lligaud, 1610, petit in- 12, à Titalienne. (Un exempl. à la Bibliothèque de l'Arsenal : B. L. Réserve, 8060).

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